manon

Vendeur de matelas le jour, DJ la nuit

Il vient de Hambourg et mène à Berlin « la meilleure vie du monde, parce qu’ici c’est pas cher, et que les gens sont dingues! » Le jour, il vend des matelas dans une grande chaîne à la déco type néons au plafond-bonbonne d’eau en plastique. La nuit, il fait vibrer les tympans des branchés berlinois dans des clubs enfumés. Introducing Simon.

Il se trouve que, pour des raisons un peu glauques (ah, l’amour, cette saloperie, surtout quand c’est fini), je n’avais plus de lit et dormais sur un futon spartiate depuis trois mois. Auguste, un de mes amis français, s’était mis en tête de me trouver un matelas du feu de Dieu pour une bouchée de pain. C’est dans une de ces grandes chaînes de literie que l’on voit partout en Occident, que mon ami m’a dégotté un grand 140×200 à ressorts de derrière les fagots à un prix fort modique.

Nous nous retrouvons à Neukölln, dans une rue assez sinistre éventrée par des travaux. Au milieu d’un magasin éclairé crûment par d’horribles néons, parmi la blancheur éclatante des matelas empilés tout autour de lui, un jeune vendeur aux cheveux blonds trie des factures. Il a des yeux d’un beau vert étrange, presque reptilien. Au-dessus de son uniforme  et de son badge de vendeur, une coupe déstructurée, la moitié de la tête rasée, une grande mèche retombant sur l’œil. Son sourire, immense et franc, découvre des dents complètement bouffées par le tabac et – probablement – l’ecstasy.

Il me propose de m’allonger sur les matelas dans le magasin, m’apporte des coussins. J’ai le droit de rester sur chaque matelas dix minutes afin d’en tester le confort.  Mon ami s’y met, tenté par l’absurdité de faire la sieste dans un magasin. Le jeune vendeur, après avoir parlé comparativement mousse, ressort et latex, laisse échapper un long soupir en nous voyant rêvasser sur le matelas.

Ah, si je pouvais m’allonger moi aussi! J’en rêve!

Ben, vas-y, lui répondons mon ami et moi-même.

Il secoue sa mèche déstructurée.

Non, j’ai pas le droit. Et si je commence, je ne m’arrêterai pas de dormir. Ça fait quatre nuits que je n’ai pas dormi du tout.

C’est là que nos apprenons, à notre plus grand étonnement, que notre vendeur est en réalité un DJ passionné, qui mixe tous les soirs de la semaine et du week-end, pardonnez-moi du peu, dans les meilleurs clubs de Berlin : Wilde Renate le vendredi, Maria le samedi, Kater Holzig le lundi, etc. Alors, ça ne paie pas d’être DJ?

Non, mais bientôt, ça paiera vraiment, dit-il en me montrant largement ses dents grises.

Comment s’appelle-t-il? Simon (il prononce « Saaaaïmonne » à l’anglaise). D’où vient-il? De Hambourg. Hambourg c’est cool, mais c’est riche. Ici, les gens sont moins bourgeois. Ils veulent faire la fête, c’est tout! Ils sont cool! Pour appuyer ses propos, il twiste son bassin et secoue sa mèche en sautillant. Un vrai gamin. Il ne doit pas avoir plus de vingt-deux ans. Quelle énergie! Et tout ça sobre, sans alcool ni drogue! me fait-il savoir avec fierté. Il brandit une cafetière pleine. Je carbure au café!

Il a monté un duo de DJs avec un pote, ils ont créé une page Facebook, Soundcloud, Twitter et que sais-je encore, ils jouent partout, se partagent l’argent des recettes, vivent à deux cent à l’heure, toujours heureux d’aller mixer, toujours souriants, même pour vendre des matelas à prix cassés à des pauvresses dans mon genre.

Emménage à Berlin toi aussi, conseille-t-il à Auguste. Ici, j’ai la meilleure vie du monde, s’exclame-t-il en riant. Parce que ce n’est pas cher!

Mais tu dois vendre des matelas pour vivre, souligne mon ami français.

Oui, mais je m’en fous! Je n’ai pas besoin de beaucoup d’argent et je peux mixer tous les soirs.

Il me tend sa carte de visite et nous inscrit sur la guest list du lendemain au Wilde Renate. Il nous plaît beaucoup, mais visiblement, c’est réciproque. Il me fait une grosse ristourne sur le matelas et je me confonds en remerciements. Avant de partir, il défait sa ceinture en cuir orange et l’offre à Auguste. Sur la boucle s’inscrivent les lettres L-O-V-E dans des couleurs acidulées. Auguste proteste.

Ton pantalon va tomber! (c’est vrai que notre olibrius n’est pas franchement épais. Déjà, il porte la main à son jean pour le retenir, un grand sourire sur les lèvres).

Vas-y, prends-la, je l’ai achetée à Londres pour deux euros au marché aux puces.

Il sautille jusqu’à la porte, nous emportons le matelas sur notre dos et nous nous enfonçons dans la nuit, laissant Simon, canari sans sommeil, préparer ses prochains mix au milieu des une-place à ressorts et des doubles en mousse.


Gaston Lagaffe chez les donneurs de leçons

Gaston : Belge, et pourtant si Français.

Après Falbala chez les Goths, voici Gaston Lagaffe au pays des donneurs de leçons. La morale allemande est un mystère que je n’ai jamais bien pu percer, et qui affecte aussi bien la façon dont on fait la vaisselle, que la manière dont Angela Merkel traite les grandes banques. En bonne Gauloise gaffeuse, je me fais régulièrement gourmander par les Berlinois.

On ne traverse pas quand le bonhomme est rouge, on ne fait pas la vaisselle à l’eau courante, on ne prend pas le métro sans ticket, on ne fume pas devant des enfants, on ne monte pas sur la table pour danser à la fin du dîner,

Fais pas ci fais pas ça
À dada prout prout cadet
À cheval sur mon bidet

comme dirait notre Monsieur Dutronc bien de chez nous. Berlin, c’est libre, c’est un courant d’air. On peut se promener à poil dans les rues ; ce n’est pas un délit puni par la loi comme c’est le cas en France, et c’est même une tradition que de bronzer nu dans les parcs : cela s’appelle le FKK (Frei Körper Kultur, « la culture du corps libre »). Vous êtes gay? Pas de souci, on se balade la main dans la main et on s’embrasse goulûment devant des parvis d’église luthériennes. Vous aimez faire vos courses au supermarché vêtu d’un costume de mousquetaire? Aucun problème, il n’y en aura même pas un pour rigoler dans la queue à la caisse. C’est l’un des traits les plus sympathiques de la vie berlinoise.

Et quand, en 2010, Angela Merkel décide de choper par le colback les voyous de la finance qui planquent leurs comptes en Suisse, en achetant aux banques la liste de leurs clients allemands, j’applaudis à tout rompre (indépendamment de ce que je pense de sa politique par ailleurs).

En revanche, malappris de Français, veillez à ne jamais oser traverser quand le petit bonhomme est rouge. Un pas de travers et vous vous ferez écraser par l’automobiliste ravi de pouvoir vous montrer que vous êtes dans votre tort. Car si vous traversez au rouge, en Allemagne, et qu’un conducteur décide de rouler soudainement à 100 à l’heure en pleine ville pour être certain de ne pas vous louper, c’est vous qui paierez les frais de réparation de sa carrosserie. J’ai peu brillamment abordé ce sujet l’an dernier en me prenant une amende de 100 euros (voir ici).

Après presque trois ans de vie berlinoise, je ne me fais toujours pas à cette étrange forme de civisme qui, si elle a d’excellents côtés, me paraît coulée dans un moule en fonte indestructible et inamovible.

Voilà que l’autre jour, j’étais à la Mieterverein (association de défense des locataires, cf mon article précédent) avec ma colocataire autrichienne, Jana. Celle-ci m’expliquait qu’elle achetait ses tickets de métro mensuels sur Ebay, parce que ceux qui sont vendus dans les automates sont hors de prix. Je glisse un tuyau à Jana :

Mais non, va au centre BVG (l’équivalent de la RATP), dis-leur que tu es étudiante et hop, tu paies 20 euros de moins.

Jana se réjouit vivement à cette nouvelle, mais une vieille Allemande à dreadlocks, collier de hippie autour du cou, nous interrompt :

Encore faut-il prouver que tu es étudiante!

Non mais, de quoi je me mêle? Je me retourne vers la hippie pas si babos, et je lui explique que, oui Madame la Présidente du Tribunal de Grande Instance, Jana est bel et bien étudiante et que je ne suis pas en train de lui donner la recette des faux billets de 500 euros. La hippie-kapo se confond en excuses. Et puis d’abord, c’est poli d’écouter les conversations des autres, peut-être?

Aujourd’hui même, j’enfourche mon vélo pour me rendre à un rendez-vous, lorsque la nuit tombe brutalement. Merde, me dis-je, ça y est, c’est l’hiver. Il fait nuit à 17h. Or, la lampe de mon vélo est cassée depuis hier, sans doute parce qu’un abruti a essayé de me voler mon fidèle destrier, avant de s’apercevoir que mon cadenas était une véritable forteresse. Bah, tant pis, je n’ai pas envie d’être en retard, et je décide de pédaler quand même. C’était sans compter sur la présence beckettienne d’un ivrogne qui me lança, dans un allemand trébuchant aromatisé à la bière :

Hé, toi, il est où ton phare, hein? C’est interdit de rouler sans lumières!

Je me serais indignée si je n’avais pas pris note, dans un fou rire, de la façon dont le bonhomme traversait la rue, c’est-à-dire en zigzag et hors des clous. L’hôpital qui se fout de la charité.

Voilà, chers amis lecteurs, grossièrement peint, le portrait du moralisateur allemand (je sens qu’une fois de plus, je vais me prendre des torpilles dans les commentaires). Mon beau-frère, un Grec ayant longtemps vécu à Constance, dans le sud de l’Allemagne, m’a un jour résumé son point de vue avec beaucoup d’esprit : « après toutes ces années vécues en Grèce et en Allemagne, je ne sais pas ce qui m’irrite le plus. Le bordélisme grec, ou la discipline allemande? »

Bonne question. Pour ce qui est du bordélisme grec, pour aujourd’hui, je passe. Je laisse à RFI le soin de vous informer des rebondissements de cet haletant feuilleton économique européen, ici.


Berlin-Neukölln: la sale bête qui monte

« Sale bande de yuppies, allez vous faire foutre! » sur la façade d’un bar branché de Neukölln

Mais que se passe-t-il dans mon bon vieux quartier popu de Berlin ? Sur la place en face de chez moi, un café avec accès Wifi a poussé comme un champignon, avec ses tables en alu et ses buveurs vêtus de Nike vintage. Les punks à chiens chaussent leur nez de Ray-Bans et écoutent du Nicolas Jaar dans leur Iphone. Et mon loyer a augmenté, comme par enchantement, de 80 euros par mois…

L’hiver dernier, j’évoquais dans ces pages la présence d’un loup mangeur de popu dans Berlin, le Kiezkiller (le « tueur de quartier » en berlinois). Le Kiezkiller est une espèce inquiétante qui ressemble à l’être humain, mais a la capacité surnaturelle de suivre la mode comme un mouton et de la colporter dans des quartiers où, autrefois, ne sévissaient que des vieilles dames aux cheveux mauves et des immigrés parlant à peine l’allemand.

Le Kiezkiller avait jusque là épargné mon adorable petit coin de Berlin. Je vis à Neukölln, un quartier populaire investi par les populations turques qui y ont tissé un véritable réseau de restos à kebab, de marchés bordéliques et de magasins de voiles islamiques aux couleurs criardes. Les Turcs y côtoient depuis longtemps des Berlinois à l’accent prononcé du Brandenbourg, des « Kratzenbürste » (brosses à récurer), comme on dit ici pour désigner les habitants grognons, mais chaleureux, du vieux Berlin.

Maintenant, le Kiezkiller traîne ses affreuses pompes à la mode sous mon balcon, dans mon Spätkauf (petites épiceries ouvertes tard la nuit, tenues souvent par des Turcs), dans ma bibliothèque, dans mon supermarché Aldi. Je le regarde, bougonne, siroter son latte macchiato en pianotant sur son ordinateur portable dernier cri au soleil, sur la place en bas de chez moi. Je le déteste. Il ressemble à mes amis managers de groupe de rock-électro ou journalistes de mode. Mais qu’est-ce qu’il fout là, bon sang?!

Comme tous les jeunes étrangers ou aspirants artistes installés depuis plusieurs années à Neukölln, je fais la gueule devant cette invasion de clones de nous-mêmes. Pourquoi? Parce qu’ils sont plus riches que les indigènes que nous sommes, et que, c’est bien connu, la richesse attire la richesse. La présence de ces jeunes cool fait l’effet d’un aimant sur les spéculateurs immobiliers.

Au printemps, je découvre la présence d’une plaque commémorative sur la façade de mon immeuble. Deux visages : un homme, une femme, y sont gravés, accompagnés de la mention : « Ici vivaient A. et P., artistes visuels, de 2007 à 2011 ». Perplexe, je comprends qu’il s’agit de mes anciens voisins, effectivement artistes de leur état, qui se sont séparés avec force cris et pleurs il y a un mois. Plus tard, à la terrasse d’un bistro, j’aperçois P., justement. Il m’explique que c’est lui qui a installé cette plaque, dans un grand geste de romantisme ironique.

Un mois plus tard, une large inscription à la peinture verte accompagnée d’une flèche désigne la plaque sur mon mur : « Et c’est pour ça que mon loyer a augmenté? » Étonnée, je me dis que les habitants de l’immeuble ont une dent contre les artistes qui furent autrefois leurs voisins. Mais je partage bientôt la colère de l’auteur de ces mots, en découvrant une enveloppe de mon syndic dans ma boîte aux lettres.

Chère mademoiselle, votre loyer sera augmenté de 80 euros par mois à partir d’octobre 2011. Extrêmement amicalement, votre bien-aimé Syndic.

Je me précipite alors à la « Mieterverein« , l’association de défense des locataires. L’un de ses bureaux se trouve dans une église luthérienne de Neukölln. Des conseillers et des avocats y renseignent les locataires berlinois pour une somme très modique. Bizarrement, lorsque j’arrive, la salle d’attente est bourrée à craquer. De la vieille dame à la guitariste italienne qui sert au bar d’en face, toute la population de Neukölln y est représentée. Tous sont là pour la même raison. Leur loyer a explosé.

L’avocat qui me reçoit prend l’augmentation de mon loyer très au sérieux. Il me demande de mesurer la hauteur de mes carreaux dans la salle de bains. Au-dessus d’un mètre soixante-dix-neuf de carrelage sur les murs, ma salle de bains est moderne, ce qui signifie que je suis perdue. En-dessous, à moi la vengeance : mon augmentation est tout à fait réfutable.

Ah! je me jette chez moi, cherchant désespérément une règle, un mètre, que sais-je! N’en trouvant pas, je colle contre le mur mon voisin Fausto, qui mesure très exactement un mètre soixante-dix-neuf. Le carrelage ne lui effleure même pas le bout du nez. Hourra! Fausto me fait un give-me-five enthousiaste. Lui a reçu son augmentation l’année dernière et il sait ce que c’est : David (le pauvre habitant de Neukölln) et Goliath (le méchant agent immobilier en cravate Snoopy).

Victorieuse, je transmets la nouvelle à mon avocat, qui frétille de joie et rédige pour moi une insolente lettre destinée à mon syndic, stipulant que, puisque ma salle de bains est pourrie, mon loyer devrait l’être également.

Réponse du syndic :

Mademoiselle, il n’est pas permis de mettre en doute l’augmentation de votre loyer. Chaleureusement, votre Syndic chéri.

J’écarquille les yeux vingt fois : il n’est pas permis de mettre en doute la sainte parole de mon syndic. Je retourne voir mon avocat dans son église de gauche.

Vous avez lu ça? lui dis-je, c’est d’une insolence!

Ce sont des connards! s’écrie mon avocat. (Ce qu’il est à gauche, c’est merveilleux! je l’adore! je bénis le jour où il a décidé de revêtir l’Habit de Justice, même si je pense qu’il porte des chaussettes Snoopy).

Alors, qu’est-ce que je dois faire contre ces salauds? lui demandè-je, pleine d’espoir, mouillant mes yeux de madone du ghetto.

Patatras, mon héros s’écroule. Il tripote son bic.

Ben, rien, marmonne-t-il. Ne répondez pas. On va laisser mourir.

Mais… s’ils me font un procès? m’écriè-je!

Ah, ben… vous serez bien embêtée.

C’est tout. Pas d’autre solution. En rentrant chez moi, je découvre qu’un voisin rageur a collé sur la porte d’entrée un flyer pour une manifestation contre l’augmentation des loyers dans le quartier. La guerre est déclarée. A la boulangerie, un type me tend un papier m’invitant à une réunion contre la gentrification de Neukölln:

Les loyers augmentent, car le quartier devient de plus en plus branché. Nous, les nouveaux habitants de Neukölln, jeunes, artistes, étudiants, intellectuels, nous sommes partiellement responsables de cette situation. Nous organisons une réunion de réflexion à la galerie X de la rue du Danube demain soir à 20h.

Je montre le papier à la boulangère turque et je lui demande si elle ira. Elle hausse les épaules et encaisse mon croissant.

Je n’ai pas été invitée, dit-elle nonchalamment.

Le type qui m’a tendu l’invitation évite mon regard lourd de reproches, tout penaud. Voilà pourquoi Neukölln est destinée, comme le quartier de Prenzlauer Berg il y a dix ans, à une boboïsation galopante. Le peuple est déchiré, amis lecteurs! En dépit des manifs, des réunions de réflexion, des blogs contre la gentrification (Voir Gentrification Blog) et des squats de résistance organisés dans le quartier, les habitants de Neukölln se divisent eux-même en couches sociales impénétrables.

Je ne suis pas allée à la réunion anti-bobos organisée par les bobos. A la place, je me prépare à affronter mon Syndic au tribunal. Ce jour-là, je vous le jure, je porterai ma petite culotte porte-bonheur. Une culotte Snoopy.


Fête de la Bière à Munich : dilemme cornélien

Boucles d’oreilles avec personnages traditionnels bavarois, créées spécialement pour la Fête de la Bière

Dans treize jours débute la célèbre Fête de la Bière à Munich. Un dilemme cornélien se joue dans ma tête berlinoise. J’y vais ou j’y vais pas ? Sur cette orgie annuelle de malt et de houblon fermentés, on me raconte, à Berlin, les légendes les plus horribles. Et c’est bien pour ça que c’est tentant…

Précision importante : en Allemagne, chers lecteurs ignorants des guerres intestines qui se trament Outre-Rhin, la Prusse (Berlin) honnit la Bavière (Munich), la Bavière vomit la Prusse. Ça remonte à loin. Quand exactement, je n’en sais rien et je m’en fous – passez-moi ce flegme français.

Si vous dînez avec des Berlinois et que vous les lancez sur le sujet, ils se jetteront à corps perdu dans une diatribe sanglante à propos des Munichois : ils seraient friqués, égoïstes, beaufs, nouveaux-riches, coincés, faux-cul et super à droite (ça c’est vrai, puisque c’est la CSU, Union chrétienne-sociale, qui dirige seule la région depuis 1962).

Bien sûr, les Munichois haïssent les Berlinois, qui sont selon eux glandeurs et bouffent la laine sur le dos des Bavarois bosseurs ; ce sont des assistés qui ne savent pas sourire, ne disent pas bonjour et vous envoient paître si vous demandez pourquoi la bière a un drôle de goût (ça c’est un peu vrai aussi).

Donc, j’ai préféré me mettre en terrain neutre franchouillard pour couper court à toute prise à partie désagréable. Allez savoir, ils seraient bien fichus de construire un Mur de nouveau si on les provoquait un peu trop. L’Allemand est un être radical. J’ai eu le malheur de dire que j’adorais Berlin à un Munichois, rencontré à Paris il y a quelques années. Il m’a regardée d’un œil mauvais toute la soirée.

La Fête de la Bière est une véritable institution, une immense fête foraine née en 1810 et qui a lieu chaque année sur un terrain vague appelée par les Bavarois die Wiesn (la prairie ou la pelouse, selon le degré de moquerie). Elle dure environ dix-sept jours. Les Allemands la nomment plus gracieusement Oktoberfest, « Fête d’octobre », ce qui est toutefois un peu hypocrite.

Car ce n’est pas l’automne qu’on y fête, mais bien la binouse. Dans quatorze tentes géantes décorées de cerfs, de cœurs en sucre et en pain d’épices, l’heureux amateur de bière commande des chopes d’un litre (c’est la taille minimum vendue sur les stands). Il se déhanche au son de douces mélodies beuglées dans des hauts-parleurs. C’est ce qu’on appelle la Schlagermusik, l’équivalent, en pire, de la variétoche française. Lorsqu’il est bien éméché, notre consommateur de liquide jaune à bulles réclame un bretzel géant et un demi-poulet à une accorte serveuse habillée en Dirndl (le fameux costume traditionnel avec corset et jupon) et en profite pour lui peloter le buste en passant la commande.

Tout cela, je ne le sais que par ouï-dire. Il se trouve que je n’ai jamais mis les pieds à Munich et que la Fête de la Bière m’est toujours passée sous le nez. Il y a quelques jours, alors que j’étais accoudée au comptoir du Tier* en train de siroter une menthe à l’eau**, j’ai demandé à mes copains berlinois s’ils n’avaient pas envie de jeter leur gourme à l’Oktoberfest.

Ils sont partis d’un grand éclat de rire. L’un deux s’est même permis une grimace sarcastique.

Toi, Manon, à la Fête de la Bière? Mais tu es folle ou quoi? Ach, ach ach ach ach!**

J’ai eu droit à quelques explications. Il paraîtrait qu’à la Fête de la Bière, la moindre femme se mue à son insu en bout de viande, en proie potentielle livrée à la salacité des Allemands venus des quatre coins de la Bocherie, qu’on y est pelotée sans vergogne même si on porte une combinaison de ski, qu’il y a des étourdies qui, un peu de mousse au coin des lèvres, se font violer sur les tables au milieu des bretzels géants et des pintes vides…

Vous auriez vu ma tête! Moi qui me voyais volontiers habillée en Dirndl, comme Romy Schneider dans le premier épisode de Sissi. Un rêve s’écroule.

Il paraît, selon mes amis de Berlin, que des bonshommes ventrus portant des culottes de peau se font attacher aux comptoirs des stands pour pouvoir tenir droit quand ils tombent dans un coma éthylique.

Et à la fin de la Fête de la Bière, quand tout le monde est rentré cuver chez soi, il paraît que les forains replient leur stand sur lui-même, en l’état, sans passer le balai, et qu’ils le rouvrent l’année d’après pour le nettoyer au karcher… (info de mon ami F., un Munichois, qui a travaillé à l’Oktoberfest. Terrifiant.)

Mais enfin, pourquoi, alors, des milliers d’Allemands continuent-ils de se rendre à la Fête de la Bière en famille en dépit du carnage qui s’y déroule? Ne faudrait-il pas que j’aille voir de mes yeux si ces terribles allégations sont justifiées?

Peut-être pas, finalement. De toute façon, je n’aime pas la bière.

Pour ceux qui veulent quand même y aller, toutes les infos sont ici.

* Bar Tier, Weserstraße 42, 12045 Berlin, Allemagne +49 177 4572541

** blague

*** rire allemand


Falbala chez les Goths

Un mois sans billet sur mon blog. C’est de la flemme? Non, je suis juste « verwirrt », comme on dit en allemand : paumée ! Je ne sais plus où j’habite – au sens propre comme au figuré. Entre saucissons et Currywursts, voici les problèmes d’identité d’une malheureuse blogueuse gauloise à Berlin.

Comme je vous le disais il y a quelques temps, la vie de bohème à Berlin, c’est ce qu’on fait de mieux sous nos cieux européens. Mais, comme je le soulignais à l’époque aussi, le problème, c’est que ça ne fait pas bouillir la potion magique!

Cela fait trois mois que je me promène entre Paris, ma ville natale, et Berlin, la ville de ma « renaissance ». A Berlin, je me marre, je fais des films, j’écris, je vois des amis, je me prélasse au froid soleil de Prusse. A Paris, je travaille âprement, je remplis mon compte en banque, je rends visite à mère-grand et hop, je reprends mon petit charter pour mes cieux teutons si cléments.

Le concept n’est pas mauvais. Mais voilà que je me mets à muter. A Paris, je suis trop berlinoise, et à Berlin, trop parisienne. Cela s’exprime sous diverses formes, toutes plus inquiétantes les unes que les autres.

La première, c’est la langue. Jadis, je me prenais pour Proust. Je ne supportais presque pas qu’on dise « week-end » (« vacancelles », par Toutatis! parlons français!). Je châtiais mon français comme pas deux. Maintenant, non seulement j’ai pris des accents titi parisiens bizarres, dus sans doute à la nostalgie de la ville natale, mais de surcroît je truffe mon phrasé de mots barbares. Par exemple : « Ma Hausverwaltung m’a encore balancé un SMS pour payer le Miete, mais ma Bankverbindung ne marche pas depuis la France. » (Mon proprio m’a encore envoyé un SMS parce que je n’ai pas payé mon loyer, mais je ne peux pas activer mon compte en banque depuis la France).

La seconde, c’est l’alimentation. Autrefois, à Berlin, je me faisais des soupes de légumes bio à n’en plus finir, que j’avalais avec des tranches de jambon bien allemand, comme une vraie Berlinoise. Ou alors, je me la jouais dîner français, genre rôti-purée avec une bouteille de rouge de chez nous. Maintenant, je mange des saucisses de Munich avec de la moutarde Maille. Je mets du cochon deutsch dans mon croissant du matin. Il m’est arrivé de mettre de l’eau dans mon verre de rosé de Provence, ô, sacrilège suprême!

Troisième forme inquiétante de mutation : le style vestimentaire. En fausse moumoute de vison dans les rues de Paris, j’ai l’air d’être une Marlene Dietrich de supermarché. En imperméable Burberry, une fine cigarette au bec et un bouquin dans la poche, c’est Catherine Deneuve shootée au Riesling qui se promène au pied de la porte de Brandebourg.

A Paris, je ne fréquente plus que l’Udo Bar où l’on passe de l’électro berlinoise, et à Berlin, je me la pète en terrasse du café Fleury, un croissant-café-crème sur la table devant moi… J’ai deux numéros de téléphone (un pour la France, un pour l’Allemagne), deux comptes en banque, deux adresses, deux amours : mon pays, et Berlin.

Et après, vous vous étonnez que je ne sache plus du tout quoi écrire sur ce blog? Mais que faire, chers amis lecteurs? Je suis super verwirrt.


Déluge et cinéma à Berlin

Le réalisateur (à gauche) et le producteur (à droite) au bord du suicide pour cause de tournage bloqué, dans « L’état des choses » de Wim Wenders

Berlin l’été, ça a toujours été la ville la plus formidable d’Europe. Baignades (à poil) dans les lacs, barbecues dans les parcs, virées en bateau sur la Spree, les pieds dans l’eau et un cocktail à la main dans les bars au bord du canal… Mais pas cette année. Il fait 18 degrés. Le ciel est haut, mais uniformément gris. Les barbecues trempés font la gueule sur les balcons. Les donzelles ont ressorti leurs bottes de l’hiver dernier. Mais le pire… c’est que j’avais décidé de tourner un film qui se joue uniquement en extérieur.

A l’heure où je vous écris ce billet, chers lecteurs, je ne devrais même pas être devant mon ordinateur, mais en train de tourner mon prochain court-métrage dans les rues ensoleillées de Berlin. Tout était prêt. Des semaines de préparation pour cette histoire de jeu de piste entre un jeune homme d’affaires qui poursuit un pickpocket à travers les rues de Berlin.

Mes caméramen et moi, nous avions imaginé la foule se pressant au Mauerpark (grand marché aux puces devenu très branché le dimanche), lunettes de soleil et chapeau de paille en pagaille, Américains en goguette s’exclamant « oh my god what a lovely little jacket! » devant des uniformes de la police politique d’Allemagne de l’Est… nous avions imaginé la foule, mi-nue et rougie par les rayons du soleil, extatique après des mois d’hiver en noir et blanc, étalé tout le long des bords de la Spree*… et, au beau milieu de cette foule qui ne devait pas se douter que nous tournions un film, nos deux acteurs.

Maintenant, figurez-vous notre pickpocket, en train d’essayer de tirer le portefeuille d’une touriste anglaise, enveloppée dans un poncho « I love Berlin ». Elle est seule sur une place gigantesque, où le sol est devenu une patinoire estivale, un plan de la ville trempé à la main. Figurez-vous juste ça, et vous aurez compris que j’ai un petit problème de réalisme avec mon film.

Il y en a eu, des films faits sur l’impossibilité de faire un film. Je me souviens particulièrement de L’état des choses du réalisateur Wim Wenders. C’est d’ailleurs un film allemand, ça ne s’invente pas. Dans L’état des choses, toute l’équipe de tournage est bloquée par le manque d’argent. On y voit les acteurs, la maquilleuse, le réalisateur en train de s’ennuyer ferme au Portugal, errant dans les chambres d’hôtel.

Comme par hasard, l’autre film sur ce thème qui m’ait marqué est aussi allemand : Prenez garde à la sainte putain de Rainer Werner Fassbinder. Dans celui-ci, l’équipe finit carrément par s’étriper à force de glander au bar de l’hôtel.

J’ai pensé à tout ça hier, quand le déluge biblique qui s’est abattu sur Berlin m’a clouée avec mon équipe dans mon appartement. Impossible de tourner, vraiment impossible. L’espace d’un instant, je me suis dit que je pourrais faire comme Fassbinder ou Wenders, ben tiens, pourquoi pas. Filmer l’ennui du tournage repoussé aux calendes grecques. Je regardais mon équipe.

La responsable du catering** était au bord des larmes devant ses quarante poivrons farcis à la grecque, préparés avec tant d’amour pour les deux acteurs et les quinze figurants de la journée de tournage. Ma productrice surfait sur Facebook avec l’œil vitreux d’un husky qui n’a pas de traîneau à tirer. Mon caméraman consultait simultanément huit pages Internet de prévisions météo. L’acteur qui jouait le pickpocket sautillait sur place.

Ça ne faisait pas grand-chose à filmer. Je me suis assise devant la fenêtre, une clope à la main. J’ai regardé le ciel se moquer de moi. Puis, le soir, on s’est envoyés ensemble une bouteille de vodka pour se remotiver. Ça a marché, on était plein d’allant soudain, du genre ouais on s’en fout, dimanche il fera beau, allez on repousse et ça va aller.

Mais aujourd’hui, je suis de nouveau assise devant ma fenêtre avec une clope et je discute avec le ciel berlinois, qui continue de verser ses abondantes larmes de crocodile.

– Dis-donc vieux, tu m’en a fait des sales blagues cette année. Un hiver glacial, pas de soleil jusqu’en mars, et un printemps pourri. Puis un été apocalyptique.

– Je te mets à l’épreuve. Être Berlinois, ça se mérite. Le Berlinois est une tortue. Carapace résistante à toute épreuve et qualité waterproof maximale. L’intempérie ne lui est rien.

– Ouais. Tu sais quoi, si tu continues, je vais rentrer à Paris pour de bon. J’en ai marre de toi.

– Vas-y.

– Non, en fait j’ai pas tellement envie. Je sais pas. Je vais voir.

– Bon, tu vois, tu sais pas ce que tu veux.

Le ciel berlinois est berlinois, donc bourru. En fait, il est sympa, quand ça lui chante. Comme les propriétaires de cafés et les vendeurs de Currywurst***. J’attends. Comme tous les Berlinois, je sais qu’il est capable d’avoir envie de se lever du bon pied demain.

*Spree : fleuve qui traverse la ville de Berlin

**catering : en gros, c’est la cantine sur un tournage

***Currywurst : délicate spécialité berlinoise de saucisses industrielles découpées en tranches, recouvertes de ketchup saupoudré de curry, servies dans un plat en carton et accompagnées le plus souvent de frites grasses. J’y reviendrai.


Berlin, Coloc-System

Comme dans « Friends ».

L’enfer, c’est les autres, disait Sartre. Une phrase que tous ceux qui ont connu la colocation mettent à leur compte. A Berlin, justement, la colocation est quasiment la règle. Les vastes appartements berlinois se partagent facilement, et le mode de vie nomade de la capitale allemande encourage le système des célèbres WG (Wohngemeinschaft, « communauté d’habitation »). On sous-loue une chambre pour un mois, et puis on s’en va. Moi, ça fait deux mois que j’ai sous mon toit une colocataire franchement étrange qu’il me faut nourrir comme un Tamagochi, sous peine de la voir dépérir…

Elle est toute menue, autrichienne, la trentaine, et ne porte que des décolletés plongeants. Son métier ? Elle fait des films de vampire. Tout ce que je n’aime pas. Du sang, de la pouffe en talons aiguilles, des dialogues dignes d’un roman de gare. Moi, je me passe du Kieslowski en boucle sur le projecteur. Genre existentialiste, quoi.

Elle écoute Joe Cocker, et moi, je me shoote à l’électro berlinoise. Elle lit des bouquins d’astrologie ;  moi aussi, mais ce n’est pas pareil, moi je fais semblant de ne pas y croire. Elle ne remplace jamais le rouleau de PQ et elle a posé une moumoute violette sur la lunette des toilettes.

Elle lit « Vogue business » ou les histoires de femmes qui réussissent grave dans la vie. Style tailleur de tueuse et compte en banque bourré de dynamite. Moi, j’aime les histoires de loosers du type « Moon Palace » de Paul Auster, les histoires de marginaux qui ne savent pas où ils habitent.

Elle vit dans ses cartons depuis deux mois, environnée de fringues qu’elle ne peut plus mettre parce qu’elle a pris trois kilos à force de boire du vin blanc et de manger des pizzas en ma compagnie – il faudrait qu’elle achète un placard, mais elle n’a pas le temps parce qu’elle a un casting de draculas locaux à préparer.

Je vous parle de Jana, ma nouvelle colocataire.

Mais vraiment, le plus terrible avec Jana, c’est qu’elle mange n’importe quoi. Ouvrir le frigo vous donne des frissons d’épouvante : un vieux chou-fleur pas bio hante le bac à légumes depuis un mois. Une crème bizarre à base de truc marron (du chocolat?) et qui ne pourrit jamais survit dans un emballage de plastique à l’origine douteuse. Une casserole pleine de ketchup et d’une chose à moitié vivante a développé de quoi intéresser les chercheurs de l’institut Pasteur pour les cinq ans à venir. Alors, j’ai décidé de nourrir Jana, parce que j’avais trop peur de la voir piquer du nez un jour dans son assiette de spaghettis périmés.

Ah, la coloc! c’est l’enfer, vous diront beaucoup de Berlinois. Ici, les appartements sont tellement grands qu’on peut y vivre à cinq ou six sans problème. Cela permet de réduire drastiquement la part de loyer de chacun des habitants et de continuer à mener une vie d’artiste. A 250 euros de loyer pour un espace de 600 mètres carrés à se partager avec quelques farfelus, ça vaut la peine. La colocation est un mode de vie extrêmement répandu dans la capitale allemande. Pas un Berlinois qui ne l’ait expérimentée, avec plus ou moins de bonheur. Sur les sonnettes des immeubles, on peut voir le plus souvent cinq ou six noms pour un seul bouton à presser.

Ma copine Cécile (je vous en parle beaucoup, mais elle est intéressante) a mis au point une technique de colocation tout à fait curieuse. Elle sélectionne les types sur leurs capacités à être pas trop grands, discrets lorsqu’ils foulent le parquet et respectueux de rideau de douche. Elle leur pose des limites d’un mois de colocation – après, c’est dégage, va chercher ailleurs.

Le problème, c’est qu’ils ne sont jamais parfaits. Toujours trop grands, ils finissent éternellement par foutre le rideau de douche par terre et par casser son broyeur de chiottes. Et en plus, elle s’attache à eux, les uns derrière les autres, comme d’autant de chats sans toits. Pire, elle est tombée platoniquement amoureuse de presque tous ses colocs – un par mois, ça en fait des montagnes russes pour son pauvre cœur!

(Le dernier colocataire de Cécile a tout de même justifié la lourdeur de son pas ainsi : « ce n’est pas que je marche pesamment. C’est l’esprit de mon grand-père qui frappe sur le parquet. »)

Enfer ou pas, c’est sympa de vivre tous ensemble. L’hiver, quand la neige s’amoncelle par kilos au pied des portes berlinoises, les Allemands aiment bien se serrer les uns contre les autres devant un feu de cheminée. Même si pour ça, il faut accepter que Roberto, le coloc brésilien, s’obstine à mettre le rouleau de PQ à l’envers.

Enfer ou pas, j’ai fini par adorer ma coloc filmeuse de vampires. On ne se quitte plus. Qui l’eût cru?

Petite question aux Mondoblogueurs et aux lecteurs : comment se passe la colocation chez vous? Est-ce courant, est-ce une mode… et est-ce un enfer?


C’est pas les concombres, c’est les amandes!

Au Neue Odessa Bar à Berlin, le concombre ne tue pas.

Les concombres, puis les tomates, puis les graines germées tueuses : l’Allemagne flippe au rayon frais. La bactérie E.coli, qui a contaminé quelques assiettes germaniques et maintenant certains steaks hachés vendus en France, fait frémir les consommateurs… mais ce qu’ils ne savent pas, c’est qu’un autre aliment à l’allure inoffensive peut se révéler fatal. Récit berlinois de ma copine Cécile, qui a frôlé la mort pour avoir englouti cinquante grammes d’amandes amères.

À Berlin, il y a un mois, quand l’épidémie d’E.coli s’est déclarée et que le gouvernement eût trop tôt fait d’incriminer le concombre espagnol, il était de bon ton de se lâcher sur le Moscow Mule dans les soirées branchées en ville. Le Moscow Mule ? Un cocktail fait de vodka, de citron vert, de ginger beer… et de zeste de concombre. Les élégantes titubaient sur leur sandales à talons dorées, ivres de joie à l’idée de braver l’interdit alimentaire. Ah, Berlin la décadente!

Et, bien qu’au Neue Odessa Bar, jamais en reste en termes de coolitude, l’on eût inventé le Moscow Mule SANS concombre pour l’occasion, ces dames et ces messieurs de la hype le boudaient. « On veut du concombre! » s’exclamaient-ils, derrière leurs Ray-Ban fumées qui les protégeaient des lumières scintillantes répandues par les boules à facettes et les lumières tamisées du bar. « On ne croit pas à ces conneries! C’est pour nous faire oublier qu’on bombarde des enfants en Lybie que les journaux sèment ces rumeurs terrifiantes! » Et, en effet, si l’on en a retrouvé certains le nez dans le caniveau vers six heures du matin, ce n’était pas à cause du concombre.

Ma copine Cécile, dont je vous ai déjà parlé, elle, se fout du concombre et des journaux (elle n’a même pas de téléphone portable, comme je vous le racontais). En revanche, elle avait découvert qu’elle avait un vilain candida* dans la bouche dû à un excès de consommation de sucre. Elle se décida donc à cesser de boulotter du chocolat et voulut se rabattre sur une douceur « saine ».

La voilà au supermarché bio du coin, tombant sur un épais paquet d’amandes qui lui fait de l’œil. « Amandes amères », dit l’étiquette, il faut le préciser. Ma pote se dit: amer, c’est le contraire de sucré, c’est bon pour mes dents. Elle embarque le paquet et remonte sur son bicloune. Là, enfourchant sa selle, elle s’envoie la moitié du paquet dans le gosier, soit cinquante grammes. Au bout de trente minutes, elle s’arrête, prise de sueurs. Elle s’installe sous un porche et attend que ça passe. Et perd connaissance.

Elle se réveille entourée d’infirmiers penchés sur elle.

« C’est pas les concombres! » s’empresse-t-elle de hurler. Elle agrippe le bras du docteur, persuadée d’avoir trouvé la solution et de sauver tous les consommateurs allemands au prix de sa vie. « C’est les amandes! » Ce disant, elle vomit encore une fois sur la blouse blanche la plus proche d’elle. « J’ai mangé cinquante grammes d’amandes amères, c’est les amandes qui sont contaminées! »

On lui administra un bon lavage d’estomac avant de lui faire comprendre que les amandes amères sont bourrées de cyanure et que cinquante grammes suffiraient à tuer une femme de sa corpulence. Paraîtrait même que certains, au XIXe siècle, se seraient suicidés à coups d’ingestion d’amandes amères, lui dit-on encore. Cécile se rend compte que Dieu existe et que la vie est bien courte, bon sang de bon soir. Elle va en faire des trucs dans sa vie, maintenant, Cécile!

On fouille dans le sac de Cécile et on retrouve les amandes tueuses. Sur le paquet, nulle tête de mort. Il est simplement écrit, en tout petit, qu’ « il vaut mieux les faire cuire avant de les consommer ».

6 cl de vodka, un doigt de ginger beer, deux zestes de concombre, une cuillerée d’amandes amères pilées : maintenant, vous avez la recette parfaite du cocktail parfait de la fin du monde. Et en vente libre, en plus. Prosit!

*Un candida, c’est un champignon en langage pas dégueu.

PS : chers lecteurs, vu que bon nombre d’entre vous adorent Berlin, et souhaitent connaître mes bonnes adresses, je vais commencer à les publier au compte-gouttes et à les intégrer à une rubrique « mes bonnes adresses à Berlin » (comme c’est original).

En voilà une, donc, le Neue Odessa Bar, temple branché de Mitte, chic et cher pour Berlin, mais tellement hype avec ses DJs pointus et sa clientèle de top-models et d’agents d’acteurs de cinéma. Les cocktails y sont bons, le volume très fort le week-end, et les jupes des filles inexistantes à force d’être courtes. Les garçons, Dieu merci, n’y sont pas rasés de près.

NEUE ODESSA BAR, Torstrasse 89, 10119 Berlin, ouvert tous les soirs à partir de 19h. Métro Rosenthaler Platz ou Rosa-Luxemburg Strasse.


Présidentielle française : Durringer monte au créneau

Sarko et Cécilia ? Oui et non : Podalydès et Pernel dans « La conquête » de X. Durringer

Impressionnante estocade cinématographique, « La conquête » de Xavier Durringer met en scène la montée au pouvoir de Nicolas Sarkozy, et ce, à un an de la prochaine présidentielle. Une façon pour la Berlinoise que je suis de me replonger dans le bain français en révisant l’histoire d’une France… très proche.

Les critiques sont quasi unanimes : du point de vue filmique, La conquête n’est pas un grand moment de cinoche. « Compilation de coupures de presse, déjà lues et entendues » pour Metro et « davantage d’un exercice d’imitation que d’un vrai parti pris dramatique » pour 20 Minutes, « en termes de représentation, la Conquête n’oppose rien au cirque sarkoziste » selon Les Inrocks. Tous, également, encensent la performance d’acteur de Denis Podalydès dans la peau de Nicolas Sarkozy. Avec raison.

Denis Podalydès le caméléon, capable d’être Sartre, l’homme de gauche, aussi bien que notre Président ultra-libéral, c’est simplement la preuve que le cinéma français a encore du génie. Ne serait-ce que celui de certains de ses interprètes. Tout son jeu est travaillé avec la finesse d’une caricature légère.

Ce sont les détails bien connus du comportement de Sarkozy qui frappent, bien sûr. Ni les tics grandissant avec l’accession au pouvoir et les problèmes sentimentaux, ni sa démarche de petit taureau furieux, ni les accents de vulgarité qui donnent au Président sa mélodie populiste n’ont échappé au grand comédien.

Mais ce génie de la reconstitution est partagé par les autres acteurs du film. Florence Pernel est une Cécilia Sarkozy criante de ressemblance, Samuel Labarthe est méconnaissable en Dominique de Villepin, Bernard Le Coq fait un Chirac parfait.

Cette galerie de guignols (car évidemment, on pense aux Guignols de l’Info) est bien l’une des qualités cinématographiques les plus intéressantes de La Conquête. Car non seulement le public se divertit en reconnaissant les tics de la classe politique, mais il saisit immédiatement la distance avec laquelle Durringer a pensé son film. Oui, semble nous dire le réalisateur, vous connaissez ces histoires (Clearstream, l’abandon de Cécilia qui se tire avec l’homme d’affaires Richard Attias, etc.) mais regardons ensemble ce qu’elles ont de ridicule, de faux, de manipulé. Nous ne sommes pas devant Chirac, Sarko et Villepin ; nous regardons des marionnettes diriger la France, et ce sont des caricatures pleines de sens. Usage rarement réussi du stéréotype qui donne au film une touche fellinienne plutôt rafraîchissante.

Dommage, cependant, que la musique de Nicola Piovani fasse ouvertement référence aux accents circassiens des films du maître italien! A-t-on besoin de souligner à tout moment  l’aspect ridicule des médias suivant Sarko et Cécilia à vélo en vacances, ou Villepin en calbut à la plage, par une musique de piste aux étoiles? Le spectateur se lasse vite des redondances du point de vue de Durringer : ok, on a pigé, c’est du bidon, c’est de la comédie.

Le montage, lui aussi, se laisse aller à des facilités bizarres, des jump-cuts supra- réalistes qui n’ont rien à faire dans la ligne stylistique décidée par le film au départ. Mais peu importe.

Car la grande classe de La conquête, c’est de divertir le public en l’interpellant sur la comédie de la communication qui se joue dans les palais ministériels. La prouesse tient dans le fait que Durringer n’a pas attendu que la tête de Sarkozy soit tombée pour s’en emparer. Il s’expose bien sûr à des critiques compréhensibles. Parce que tout le film repose sur l’identification à son (anti-)héros (comme tous les films), on peut vite croire que le réalisateur en profite pour nous faire compatir avec les états d’âme du Président. Durringer, pro-Sarko? C’est un postulat un peu con. Autant dire que Chaplin soutenait Hitler parce qu’il a joué Adolf dans Le dictateur.

Ce que La conquête dit des réalités de l’industrie du film en France est intéressant. Il est donc possible d’avoir le culot de faire un long-métrage sur l’intimité d’un Président en fonctions et d’être financé par l’État français.

J’ai vu à la Berlinale, en février 2011, Qualunquemente de Giulio Manfredonia avec le célèbre comique italien Antonio Albanese. Ce film raconte la montée au pouvoir d’un mafieux un peu loufoque qui s’empare de la position de maire dans sa commune. Il s’agit évidemment d’un déguisement pour parler de Berlusconi avec forces boutades et méchancetés ridiculisantes. Soyons heureux que la France puisse s’offrir un film qui parle directement de son Guignol du moment. Même si ce n’est pas le plus grand film qui sera fait sur la question du pouvoir en France.