Un taxi berlinois un peu trop blanc

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En revenant de l’aéroport l’autre jour, j’ai fait la connaissance d’un chauffeur de taxi dont les manières gracieuses à mon égard m’ont rapidement rendue suspicieuse…

C’est une machine couleur crème, comme tous les taxis berlinois, une belle Mercedes bien propre, à la carrosserie rutilante sous les rayons d’un été naissant, à l’aéroport de Tegel. Un homme râblé aux cheveux roux – du moins, ce qui lui reste de cheveux malgré son âge indéfinissable – se précipite galamment pour saisir ma valise et la poser avec délicatesse dans le coffre de son taxi. Il m’ouvre la porte arrière et me demande presque à voix basse où je veux me rendre. Il n’a pas les manières rustres et bruyantes des Berliner Schnauze, les grandes gueules prussiennes, qui font d’habitude le charme bourru de la capitale allemande.

A l’intérieur du taxi règne un calme olympien. Pas de musique, pas de conversation. Le cuir immaculé des sièges me fait penser au skaï froid et collant des banquettes qui se trouvaient sur le bateau d’une famille de nouveaux riches, chez qui je faisais du baby-sitting à Saint-Tropez au début des années 2000.

Nous sommes rapidement coincés dans un embouteillage et je m’en inquiète à voix haute. Le chauffeur m’explique que c’est ainsi depuis que la municipalité a décidé de faire des travaux sur ce tronçon de route. Depuis, tous ces « débiles » s’engorgent dans la même sortie d’autoroute alors qu’évidemment, « la prochaine est tout aussi bien », ajoute-t-il avec un ton doucereux. Il s’engage à mi-voix dans une diatribe contre le gouvernement, la ville de Berlin et ses dirigeants demeurés. Rien que de classique, me direz-vous, mais le son de sa voix obséquieux, qui contraste avec la violence de son vocabulaire, me laisse un peu perplexe.

En arrivant à Neukölln, la circulation est toujours aussi déplorable et une fourgonnette conduite par deux hommes tente de sortir d’un chantier. Ils attendent patiemment sur le côté. La voiture devant nous veut les laisser faire leur manoeuvre, mais la fourgonnette n’a pas assez de place. La voiture dégage, et mon chauffeur pourrait laisser la fourgonnette passer, mais contre toute attente, alors que celle-ci s’engage sur la route, mon taxi appuie comme un boeuf sur le champignon et nous faisons un sprint en avant.

Les types de la camionnette klaxonnent, l’angoisse se lit sur leur visage – et sur le mien – car nous avons évité d’un cheveu l’accident. Mon chauffeur de taxi leur jette un regard de côté sous ses lunettes irisées Oakley. Sa mâchoire de taureau est serrée à mort. Je commence à me douter qu’il a délibérément empêché de laisser passer deux Turcs au volant de leur camionnette de travail. 

J’ai le souffle tellement coupé que je ne sais pas quoi dire. Je regarde la route, bouche bée, en train de me demander si je devrais lui faire une remarque ou lui laisser le bénéfice du doute, ou tout simplement, laisser la connerie aux cons. Mais un peu plus loin, un autre accident manque de se produire lorsqu’une autre bagnole déboîte soudain et emprunte la piste cyclable pour dépasser tout le monde. Mon chauffeur décide de les rattraper pour lui donner une leçon. Je m’accroche au cuir virginal de la banquette en priant tous les saints de la Terre pour que cet abruti arrive le plus vite possible devant ma porte.

Laissez tomber, lui dis-je, c’est Neukölln, les gens conduisent comme des dingues ici.

Le chauffeur s’approche de la voiture pécheresse et se penche sur le côté, mains sur le volant, pour observer le chauffard.

Turc. C’est bien ce que je pensais, murmure-t-il. Oui, vous avez raison, c’est comme ça à Neukölln. 

Je me demande ce que veulent dire ces paroles sibyllines lorsqu’il ajoute de son ton mielleux, en calant sa nuque de bête de trait dans le cuir grinçant de son fauteuil :

Ne vous inquiétez pas Mademoiselle, Neukölln est en train de changer. Bientôt, cette « population spéciale » va disparaître et vous serez tranquilles, entre gens civilisés. 

Je suis tellement abasourdie que je reste comme une conne, toute droite sur ma banquette, sans un mot. Je le regarde avec des yeux de merlan frit dans le rétroviseur intérieur. Il me sourit. Je n’ai aucune réaction.

Moi qui vis depuis six ans dans un quartier où les vieux Allemands vivent en bonne entente avec les Turcs, les Arabes et les Polonais immigrés, j’avais oublié que Berlin pouvait, elle aussi, avoir son content de racistes. Cette phrase, que j’aurais pu entendre tous les jours à Paris et qui m’aurait fait hurler, me laisse ici pantoise, pétrifiée par son absurdité et sa méchanceté.

Mais nous voilà arrivés devant ma porte. Je décide d’ignorer cet imbécile et de rentrer le plus vite possible chez moi. Je lui tends un billet pendant qu’il griffonne mon reçu avec un sourire gracieux. Et dans ma confusion, je dis le mot fatal : danke. Le mot qu’il ne faut surtout pas dire si tu veux qu’on te rende ta monnaie. Danke en tendant l’argent dû signifie, à Berlin, « c’est bon, gardez le reste, c’est votre pourboire ».

Le bonhomme se retourne et me fait un sourire exécrable, le sourire du raciste parmi les siens, qui se sent la croupe flattée d’avoir été une bonne bête ; celui du Blanc dans l’intimité avec une Blanche parmi les sauvages que, bientôt, ensemble, ils élimineront à coups d’embourgeoisement des quartiers, à défaut de pouvoir les exterminer comme au bon vieux temps.

J’ai la nausée. Je suis encore plus muette qu’avant. Cet horrible chauffeur m’a rendue complice de ses paroles infâmes et j’ai sponsorisé son racisme contre ma volonté. Il m’ouvre la porte, me rend ma valise et me fait une courbette.

Au revoir mademoiselle. 

Adieu, connard. Ça, je l’ai pensé seulement. Mes lèvres étaient scellées et je n’avais qu’une hâte, voir disparaître, au volant de son automobile crème, cette ordure qui a fait de moi une raciste malgré moi.

Ruban, baballe, massues : GRS Berlin Masters

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Jana Berezko-Marggrander

Les paillettes, les strass, les petites filles à chignon hurlant dans l’arène et les gymnastes russes au corps de chewing-gum… j’ai réalisé un de mes rêves d’enfant le week-end dernier, en assistant aux Berlin Masters de gymnastique rythmique et sportive.

Si vous êtes Berlinois, vous connaissez comme moi ce journal qu’on reçoit malgré soi, le Berliner Woche, qui finit presque toujours dans la poubelle à publicité indésirable à l’entrée de votre immeuble, avec les flyers pour les livraisons de pizza. Or, la semaine dernière, en jetant ce que je considère d’habitude comme un torchon dans la corbeille susnommée, j’ai remarqué la photo en une : une gymnaste toute pailletée et son ruban.

Deux jours après, je traînais mon mec, qui est bien bon, aux Berlin Masters de GRS à la Max-Schmeling Halle, à Prenzlauer Berg. C’était dimanche, les Berlinois baladaient leurs gueules de bois dans les allées du marché au puces de Mauerpark. Dans ce décor pittoresque, les bandes de gnomes à chignon, vêtues d’un T-shirt rose bonbon vantant l’équipe allemande de GRS, offraient un spectacle plutôt poilant.

Dans le stade, des grands-parents se sont sacrifiés pour emmener la prunelle de leurs yeux applaudir leur idole, Jana Berezko Marggrander, dans son petit justaucorps glitter aux couleurs de l’Allemagne. On peut cependant soupçonner certains de ces messieurs à moustache blanche d’être venus se rincer la lunette à coups de gambettes nues et de fessiers rebondis. 

Ce qui se passe sur le tapis de gym, on le sait : les meilleures gymnastes sont russes, biélorusses, azerbaïdjanaises et toutes les autres ont l’air de pauvres amateurs face à la discipline délirante des athlètes orientales. Sans surprise, c’est une Russe, Margarita Mamun, qui m’a ravie de bout en bout et qui a raflé la quasi-totalité des médailles d’or.

Pourquoi Mamun est-elle si géniale? D’abord, parce que cette gamine brune ne fait pas de la gymnastique : elle danse comme si sa vie en dépendait. Contrairement à toutes ses rivales, elle ne sourit pas, elle se jette à corps perdu dans son programme et ne prend jamais son souffle pour préparer une figure. Son visage est habité par une étrange passion. Margarita Mamun, c’est un peu Anna Karénine en justaucorps à paillettes. Ensuite, il paraîtrait que cette ravissante enfant aurait des penchants lesbiens pour son amie et rivale Yana Kudryavtseva. Ce serait culotté si c’était vrai. Papa Poutine n’est pas un grand fan des amours féminines.

Mais le meilleur se passe dans les rangs du public. Les petites filles, dont certaines n’ont pas plus de six ans, blindent l’amphithéâtre. On a presque l’impression que des gamines dirigent le monde pendant ces quatre heures de compétition. C’est pour les petites-filles que les athlètes présentent leur numéro. C’est pour elles qu’elles sourient à la caméra de retransmission live. C’est pour ces enfants que des adultes en tailleur et costume donnent les notes aux sportives, font les sérieux, jugent, pèsent, calculent.

Certes, la gymnastique rythmique et sportive présente tout l’attirail du sexisme le plus imbécile, avec ses couleurs bonbons, ses paillettes, son maquillage forcé, ses cheveux très longs, ses gambettes lisses et ses corps minces. Sous cette apparence légère se cache pourtant un sport tragique, qui naît sous la baguette de fer de professeurs quasiment tortionnaires. Un sport qui pousse le corps féminin à devenir une montagne de muscles gracile. Un sport adulé et célébré par des hordes de petite-filles en furie, capables à huit ans, de hurler dans un stade « Sors du tapis! » quand elles n’aiment pas une candidate. Un sport étrange, magnifique et terriblement kitsch à la fois, monstrueux à force d’acrobatie, qui se déguste une Bockwurst à la main, comme un match de foot.

C’était génial. Même mon mec poussait des cris d’admiration. La GRS, c’est un sport de gamines, et c’est pour ça que c’est pas un sport de mauviettes.

La prochaine fois, j’espère pouvoir vous parler de patinage artistique sans vous faire fuir. Tchüss!

 

 

Hommage au blog

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Le blog, espace possible de créativité littéraire, est l’antithèse des réseaux sociaux sur lesquels on zappe d’une info à l’autre sans lire en profondeur. Petit hommage à ce résistant culturel qui continue de me séduire et de séduire les internautes… Un résistant culturel pourtant menacé.

Je me souviens du premier blog que j’ai lu. C’était le blog d’une modeuse, il y a sept ou huit ans. Et ce n’est pas parce que j’aime la mode : c’était pour des raisons personnelles inqualifiables. Même si l’auteur de ce blog m’énervait passablement, de Louboutin en Vuitton, je devais reconnaître qu’elle avait le talent de la plume et du crayon, mais surtout qu’elle savait faire de sa propre personne une figure de roman moderne en forme de feuilleton. Je trouvais cela génial.

J’eus donc envie de créer un blog littéraire, que je tins pendant quelques années. J’abordais les gens qui lisaient dans le train ou dans la rue et je faisais leur interview et celle du livre, en filigrane. Je découvris ce qu’était la blogosphère, ces gens qui parlent, longuement, sans pudeur, de leurs goûts et de leurs intérêts, se mettent en scène, exposent leur univers, échangent des commentaires, des idées, voire des cadeaux – le fameux blog swap. Puis j’ai ouvert ce blog dans le cadre de RFI-Mondoblog et tout a changé : nouvelle scène, nouveaux lecteurs, nouveaux objectifs. Parler de Berlin et d’une génération en quête de liberté me paraissait nécessaire.

Pendant longtemps je n’ai eu ni Facebook, ni Twitter. Les gens qui me lisaient tombaient sur le blog en cherchant des infos sur Berlin. Les fondateurs de Mondoblog m’ont vite fait comprendre que je devais avoir l’un de ces outils pour ne pas être complètement à la ramasse. Avec Facebook, mon blog a presque triplé son audience en quelques jours.

Mais les réseaux sociaux ont une tendance détestable, celle de la lecture tronquée, de l’info dont on ne lit que le titre, de la vidéo sur laquelle on ne clique pas si elle fait plus de deux minutes. Celle du commentaire trop rapide, du retweet sans réfléchir, du like vide de sens. Depuis que j’ai ma page Facebook, mes commentateurs ont presque tous migré sur la plateforme bleue de Mark Zuckerberg. Je constate avec dégoût qu’il m’arrive de comptabiliser les likes sur mes billets, comme un petit bouboule Ricain compte les bonbons extorqués le soir d’Halloween.

Une amie journaliste m’avouait récemment que son rédac chef la houspillait si elle n’obtenait pas assez de likes sur ses articles et exigeait qu’elle trouve une vidéo bien racoleuse, « n’importe quoi », pour créer le buzz et réparer l’injustice faite au magazine. Moi- même, j’ai cru un temps que je pourrais écrire pour un titre prestigieux, avant de me rendre compte qu’on n’attendait de moi qu’une chose, que je crée le scandale, la folie, le buzz, le clic frénétique. Les journaux ont compris l’attrait du blog – les lecteurs veulent des plumes personnelles, des « insiders », des gens pas vendus au mainstream. Ils veulent de la fiction réelle.

Ce qu’ils ne comprennent pas tous, c’est que le vrai blogueur peut difficilement entrer dans la case de l’information et des objectifs commerciaux d’un magazine. Une voix intime ne devient pas une grosse voix entraînée au buzz en un jour. Le blogueur aime parler de lui et de son monde et partant de là, le lecteur peut s’identifier à lui. Il peut aussi s’adresser à l’auteur directement, autre magnifique avantage du blog. Le blog n’est pas une mine d’info. Le blog est un roman morcelé, de la poésie bizarre, le miroir à plusieurs facettes d’une personnalité. Et le plus beau, c’est que les gens écoutent ces griots numériques. Ils ne lisent pas seulement le titre, mais tout le texte. Et ils prennent le temps de répondre. Le blog est un dialogue.

Le blog est un peu le petit cheval de Brassens, celui qui marche tout devant sous la pluie dense d’information en tentant de raconter des histoires, là où les réseaux sociaux et certains magazines traditionnels ont oublié le besoin intense de narration, de fiction, qui existe en tout homme. Prendre le temps de lire vraiment. J’aime à penser que certains de mes lecteurs me lisent en cachette au boulot, en allumant leur ordi, avec leur café du matin, pour respirer un petit coup, se mettre dans ma peau. Comme je le fais, moi, avec d’autres blogs que j’aime tant, avant de commencer ma journée de travail, à la maison.

Alors, je me dis que derrière chaque petit like, il y a en fait quelqu’un qui a lu mon article de la première phrase à la dernière et j’en suis tout étonnée. C’est quand même hallucinant qu’il y ait quelqu’un qui me lise au taf en cachette de son boss en ce moment, me dis-je. Cela me fait un plaisir fou. Et moi aussi je suis accro à certaines plumes, à un ton, à un personnage, si virtuel puisque numérique, mais si proche puisque lambda, simple quidam, comme moi.

Cette liberté d’expression, il faut la défendre, et c’est pour cela que je vous invite à regarder cette vidéo qui explique en quoi notre Internet dans sa forme actuelle est menacé de mort par des accords transatlantiques terrifiants. Et pourquoi il faut signer cette pétition.

Pour que tous les blogueurs aient le droit d’écrire chaque jour, pour notre plaisir.

Adieu, Berghain

patsy

Où l’on découvre avec horreur que la trentaine a enfin sonné le glas des joies clubesques

Cher Berghain,

Tu es un bien joli gros monstre de béton et de techno. Permets-moi de t’appeler Bébert.

Cher Bébert, je te dois beaucoup.

La première fois que je suis entrée en toi, j’ai rencontré dans ta queue un jeune homme que je n’oublierai jamais et qui fut l’un de mes grands idéaux amoureux.

La seconde fois, j’étais avec un autre garçon et nous étions assis autour de ton Panorama Bar, nous délectant de tes longs drinks et de ta foule bigarrée que nous étions venus étudier avec des yeux de vautours affamés de liberté, nous les Français privés de folie dans nos clubs parisiens rasoirs. Et toutes les fois d’après, tu m’as fait danser jusqu’à l’aube – voire jusqu’au crépuscule suivant.

J’ai vu tes donzelles extatiques se balancer dans des nacelles cotonneuses, tes amants d’un matin s’envoyer en l’air en public, tes persiennes enflammées de soleil les jours d’été… j’ai vu ton terrible cerbère tatoué s’adoucir pour un baiser donné devant ta porte, tes groupes préférés planer au-dessus de ta scène balayée par des vidéos électriques…

C’est à la suite d’une escapade de plus de douze heures dans ton gros ventre grouillant de jeunesse ivre et défoncée que j’ai écrit la plus belle chanson de mon groupe Laisse-Moi (on y reviendra).

Bref, merci Bébert!

Mais voilà Bébert, il faut que je t’avoue quelque chose, tout de go, voilà, j’ai eu trente-quatre ans vendredi dernier, oui, c’est vieux, mais tu m’as laissée passer une fois de plus, histoire que j’aille me persuader que, malgré mon grand âge, je peux encore entrer en club à six heures du matin habillée comme une Madonna dépenaillée bourrée au cocktail vodka-citron. J’avais pourtant un petit pressentiment que ce n’était pas exactement là où j’aurais dû aller, et que mon lit était le lieu où j’avais envie d’aller noyer mon taux d’alcoolémie catastrophique…

Dans tes couloirs sombres, avec mes yeux de vieille fatiguée, j’ai vu tout à coup, comme en pleine lumière, tes fêtards à moitié à oualpé écrabouillés dans tes canapés vétustes et tes fausses gothiques au corps patché de latex bon marché. Tes touristes mâles aux pupilles énormes ou en tête d’épingle, selon les stupéfiants, qui me demandaient en me regardant passer si j’allais bien, si j’avais besoin d’un verre d’eau ou qu’on me tienne les cheveux pour vomir dans tes gogues. Méthode éculée pour approcher une nana en faisant mine de s’assurer qu’elle n’a pas pris trop de drogue. J’étais seulement crevée. CRE-VEE.

Un copain me demande au bar ce que je veux boire. Réponse : un café. Il hausse les épaules et me commande un shot. Je bois le shot. Je scrute la foule. Je lui demande si la foule a changé. Il se demande la même chose. Un truc a changé. Ce n’est pas la même folie, tout paraît organisé, carré, contrôlé. 

Mais en y regardant vraiment de plus près, ce n’est pas ta foule qui a changé, Bébert, au contraire, elle est la même depuis toujours, des foufous qui font la fête jusqu’à point d’heure en se moquant de la mort et des factures d’électricité. C’est con, me dis-je alors avec mon pote, on n’est plus des foufous. On a changé. Toi, Bébert, tu n’as pas pris une ride, mais nous, oui. On a envie d’autre chose. On se consulte : on se casse.

Cher Bébert, c’était sympa entre toi et moi mais notre différence d’âge me gêne, je ne suis pas sûre de pouvoir assumer une relation avec un établissement si jeune, si insouciant. Tu me pardonneras si j’ai décidé de passer désormais mes soirées dans des restos un peu plus chics que l’imbiss à falafels du coin et si je préfère un « Poire Désire et sa larme de champagne » à tes shots de Jägermeister. J’ai honte mais c’est vrai.

Je préfère les balades au soleil le dimanche après-midi à tes afters éternellement noires. C’est comme ça. Je suis vieille, bobo et super contente de l’être. Je paie mes factures d’électricité et je repeins mes étagères pour y mettre des bouquins intéressants… sur la nuit berlinoise. Je danse encore, mais dans des bars, quand la musique que j’aime vraiment passe ou que c’est un copain qui mixe. Je n’aime plus les clubs et leurs hordes de nyctalopes et pourtant, Dieu sait si je les ai adorés. Je garde ma voix pour chanter dans mon groupe plutôt que pour hurler afin de me faire entendre dans les boîtes à sept heures du mat’.

Oui, c’est comme ça. C’est Berlin à trente-quatre ans, pour moi du moins. Désolée Bébert. Je te souhaite une belle et longue vie et tant qu’il y aura des jeunes ou de vieux jeunes, tes vitres vibreront de ton inépuisable énergie.

Affectueusement,

Manon.

 

La poudre d’escampette

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Solitude dans la fête : Trixie on the Cot, New York City, 1979 (par Nan Goldin)

En février 2013, je publiais un article sur la « coke scene » à Berlin en forme de lettre ouverte à certains de mes amis cocaïnomanes. Je pensais alors qu’on ne pouvait pas aider quelqu’un à s’en sortir, sans que cette personne ne le veuille elle-même. Un an après, je vois les choses un peu différemment

Je me revois encore à cette table de restaurant, dans Neukölln, assise face à une amie proche – appelons-la Claudia. Une personne douée de beaucoup de talents et avec qui j’avais beaucoup fait la fête à Berlin. J’avais pris mon courage à deux mains, et un grand verre de Riesling aussi, pour lui avouer que je m’inquiétais sérieusement pour elle, parce que je la voyais glisser dans une consommation lourde et régulière de cocaïne.

Cette amie m’a fait la gueule pendant plusieurs semaines. J’avais décidé de ne plus la fréquenter, car je ne pouvais plus supporter de la voir gâcher sa vie, se taper des descentes monstres pendant lesquelles elle ne décrochait plus son téléphone, grossir à vue d’œil (la coke ne fait pas maigrir tout le monde – qui a envie de faire du sport et de picorer une salade de fenouil après une nuit blanche?) et pire que tout, être incapable de bosser.

Petit à petit, j’ai cessé presque complètement de la voir, car nos rapports étaient devenus intolérables. Claudia m’a envoyé un SMS :

C’est ça, abandonne tes amis...

J’avais trouvé, alors, ce message déplacé et culpabilisant. Ce n’était pourtant qu’un appel au secours. Bien naïvement, j’attendais qu’elle me rappelle pour me dire qu’elle arrêtait la drogue, qu’elle était sobre, que les petits oiseaux chantaient le matin pour elle, que sais-je. Ce coup de fil n’est pas venu et il ne viendra jamais : pour un drogué, se tirer d’affaire ne se joue pas en une nuit.

Puis Claudia a fini par me manquer terriblement. Je l’ai appelée, nous nous sommes vues. Nous avons passé du temps ensemble à discuter de tout et de rien, jusqu’à ce que cette discussion faite de petites choses devienne un fleuve charriant des émotions violentes et boueuses. La mort d’un père, l’isolement, la crainte d’être laide, le manque de confiance en soi vrillaient l’âme de ma pauvre amie.

Je me suis rendu compte, aussi, que Claudia était devenue le cheval de Troyes de toute une bande de fêtards à moitié cocaïnomanes qui se servaient de son addiction pour sniffer à ses frais. Claudia ne supportait pas la solitude. Elle préférait se ruiner en drogue pour garder les gens autour d’elle jusqu’à l’aube, voire distribuer de la poudre à des hommes pour qu’ils se glissent dans ses draps.

Aussi ai-je voulu renouer avec Claudia. C’est un apprentissage douloureux. C’est mon amie la plus touchée par cette addiction. Ses réactions sont parfois insupportables. Délicieuse lorsqu’elle est high, elle peut devenir froide et calculatrice si elle a dépassé la dose qui lui fait du bien. Ses descentes la rendent maniaque à l’extrême. Elle ment souvent, pour masquer ses nuits de débauche solitaires. Je sais tout cela et pourtant je ne peux pas lâcher complètement Claudia, parce que je l’aime réellement ; même si elle me préfère souvent la compagnie de mecs débiles qui tapent en cercle dans les soirées sans adresser la parole à qui que ce soit.

J’aime mon amie totalement addict, car je sais que derrière sa folie pour la poudre blanche il y a une quête insondable, mystique, une folle course à l’amour. Claudia ne sait plus communiquer sans coke. Sa solitude terrible l’a entraînée dans la drogue et la drogue a noyé sa vie dans une solitude encore plus grande. Le serpent se mord la queue.

En lisant aujourd’hui cet article passionnant (lisez-le bien) j’ai pu mettre une logique sur le sentiment qui m’animait. L’addiction serait bel et bien le corollaire de la solitude. Quelques lignes de coke prises en soirée ne font pas de vous un accro, si vous êtes aimé. C’est aussi simple que cela. Aimé. Entouré d’amis, ou d’une famille, ou d’amants aimants, pourquoi vous rueriez-vous sur la drogue (à part pour faire une nuit blanche et faire le con en boîte – ce qui n’est pas la même chose?) L’article martèle cette idée forte : le contraire de l’addiction, ce n’est pas la sobriété, c’est le contact humain.

Les multiples expériences décrites dans l’article en témoignent, mais la pratique le prouve aussi. J’ai, dans ma jeune vie, approché de nombreuses personnes véritablement accros à une substance (drogue, alcool, nourriture). Elles ont toutes en commun une solitude extrême ou une incapacité profonde à établir un contact humain profond et durable.

Aussi, aujourd’hui, n’écrirai-je plus cette phrase : Par amour, je ne vous verrai plus. Vous ne gérez pas du tout. Je ne peux plus vous voir vous détruire.

J’ai décidé que j’aiderai Claudia à s’en sortir, plutôt que de lui tourner le dos. Comment? En l’aimant. En étant patiente. En fermant les yeux sur les broutilles et en continuant de mettre des limites là où j’en ai besoin. En l’écoutant, bien sûr, aussi. Il y a quand même chez les grands isolés, les grands perdus, des beautés magnifiques. Ils ont touché le fond et ils en rapportent des pierres noires et abyssales que personne ne veut vraiment voir… Claudia est accro, elle est seule, elle a mal, mais ce n’est pas une victime. L’avenir est devant elle. Ceux qui sont allés si bas peuvent remonter bien plus haut que les tièdes et les timides.