Le miniguide du week-end parfait à Berlin

Le projet écolo-social Prinzessinengarten à Berlin-Kreuzberg.

Depuis que j’ai ouvert ce blog, je reçois des mails déchaînés de mes lecteurs qui, tous, veulent venir traîner leurs savates dans la capitale allemande. Bonne idée, les amis! Mais gaffe au circuit touristique qui vous mènera par le bout du nez et en calèche de la Tour de Télévision à la Porte de Brandebourg! Pire encore, gaffe au ravageur safari nocturne qui réduirait vos velléités culturelles à néant!  Cadeau du mois de mai : LE MINIGUIDE DU WEEK-END PARFAIT A BERLIN by Manon from chez Génération Berlin.

Halte là! Je vous vois! Armé de votre super appareil photo compact, accoudé à un stand de Currywurst recommandé par un guide écrit par des auteurs qui n’ont pas mis les pieds à Berlin depuis 2007! Commandant un brezel desséché et une bière au goût d’urine! Lâchez ce vilain torchon et apprenez une bonne chose: Berlin est en constante évolution. Un bar qui était génial hier est un flop le lendemain. Et presque tous les noms que vous connaissez (Berghain, Tresor, Fernsehturm) sont aussi cliché qu’une boule de neige renfermant la Porte de Brandebourg.

Réglons le plus embêtant d’abord : il vous faut un toit pour la nuit. Choisissez un hôtel en comparant bien les prix sur un site comme celui-ci, dans un quartier qui a du charme : Kreuzberg ou Neukölln (évitez Mitte et Prenzlauer Berg si vous êtes un peu rock n’roll).

Une fois les bagages lâchés, louez un vélo et remontez l’adorable cours d’eau appelé Landwehrkanal, en direction du centre. Arrêtez vous au niveau de la Grimmstrasse pour manger une glace maison en regardant les cygnes onduler sur l’eau .

Dans Kreuzberg, découvrez la Oranienstrasse. Faites un stop à la merveilleuse Chocolateria Sünde pour un latte macchiato et une conversation joyeuse avec la belle patronne turque. Découvrez les librairies alternatives qui proposent des BDs trashs et des livres sur le street art et l’art du tatouage.

Au bout de la Oranienstrasse, rencontrez les magiciens aux doigts verts du Prinzessinengarten. Il s’agit d’un projet social et écolo monté par deux jeunes Berlinois en plein coeur de Kreuzberg dans un terrain vague. Ici, vous pourrez récolter vos propres herbes aromatiques et apprendre des secrets de jardinage, mais aussi déguster sous les arbres une pizza faite avec les ingrédients du jardin.

Cramez les calories de votre pizza en pédalant à vive allure vers Mitte. Vous ne couperez pas à une petite heure de culture sur  la somptueuse l’Île des Musées. Si la plupart des touristes se précipitent pour voir le Musée de Pergame, je vous recommande pour ma part de vous glisser dans l’architecture époustouflante du Neues Museum pour admirer Néfertiti dans son écrin de lumière et de couleur. Juste en face, la Alte Nationalgalerie, musée bien trop négligé par les visiteurs, renferme des toiles impressionistes.

Achetez un billet « Bereichskarte Museumsinsel » pour 14 euros à la caisse de la Alte Nationalgalerie (vous ne ferez pas la queue) et vous pourrez visiter les collections permanentes de toute l’Île des Musées – une économie conséquente quand on sait qu’une seule entrée dans chaque musée coûte entre 8 et 10 euros.

Pour vous récompenser, allez boire un thé sur des tapis persans dans un lieu magique, le Tadshikische Teestube (le salon de thé tadjik) caché aux yeux du public dans un grand bâtiment de l’Île des Musées.

Il est temps de dîner et d’aller vous reposer un peu, car une nuit de folie attend vos jambes de fêtard. Un vrai Berlinois aime se restaurer chez les Turcs, dans Kreuzberg. Les plus riches iront au délicieux Hasir, les moins riches aimeront tout autant l’exquis Adana Grillhaus (Manteufelstrasse 86) et les suprafauchés se contenteront des merveilleux döners que l’ont trouve partout sur le Kottbusser Damm et qui n’ont rien à voir avec les kebabs dégoulinants de Paris.

La nuit, c’est parti! Mesdemoiselles, laissez vos talons aiguilles au placard, ici on teufe à la dure : à plat ou en santiags. Messieurs, lâchez votre costume et dites oui à vos baskets. Toutes les fantaisies sont permises et les vrais Berlinois aiment sortir presque déguisés.

Masques en plumes et fourreaux lamés vintage achetés 15 euros dans les friperies (par exemple chez Sing Blackbird), leggings à paillette et lunettes de soleil psychédéliques, perruques, noeuds pap’s de grand-père, monocle, soyez un oiseau de nuit et oubliez les conventions françaises. Ici, votre tenue de lumière ne vous attirera que des regards bienveillants et des exclamations enchantées. Promis!

Descendez la Weserstrasse à Neukölln de bar en bar en avalant des shots de Jägermeister, une liqueur brune douce-amère, avant d’opter pour un club comme le Wilde Renate pour une électro déjantée et un public haut en couleurs. Ou bien laissez vous surprendre au Naherholung Sternchen, un nouveau bar-club qui accueille des concerts suprenants et des DJs super pointus. Evitez les halles à élevage intensif de touristes type Watergate, Horst ou Tresor.

Une fois complètement brisé par ces folies nocturnes, allez vous écrouler sur l’un des canapés défoncés du bar flottant Club der Visionäre. Ambiance Woodstock : sur l’eau, vous admirerez les premières heures du jour et les échoués de la nuit qui dansent encore sur de la bonne électro minimale.

Louez un petit canot juste en face du Club der Visionäre et allez pagayer sur la Spree. Panorama sublime, surtout le matin.

Dormir s’impose. Ce ne sera que pour mieux vous précipiter ensuite sur un brunch dominical, grande tradition berlinoise, sur les bords du Landwehrkanal en regardant les jeunes jouer… à la pétanque. Puis un petit tour au marché aux puces à Neukölln (sous le S-Bahn Neukölln) pour faire des achats merveilleux (fripes, mobilier de l’Est type Bons baisers de Russie et 33 tours de Nina Hagen ou de Bauhaus).

Vers 18 heures, offrez-vous un Kaffee+Kuchen (gâteau+café) chez Geschwister Nothaft, près du marché aux puces. Zéro touristes garanti pour cette adresse un peu paumée, mais qui sert les meilleurs latte macchiatos de tout Berlin et des gaufres bios à se damner.

Et pour le reste… vous dormirez dans l’avion. A moins qu’il ne vous reste encore une nuit et un jour merveilleux à passer dans cette ville enchanteresse. Dans ce cas, mes amis, le meilleur guide de Berlin, c’est vous. Vous? Oui, vous, cette personne qui a rencontré déjà tant de vrais Berlinois en quelques heures et qui a déjà su se faire inviter au dernier club à la mode ou dans un coin de parc inconnu des touristes. Car j’en suis sûre, cher lecteur : si vous aimez ce blog, vous saurez apprécier la fantastique ouverture d’esprit des Berlinois – qu’ils soient allemands, turcs, anglais ou espagnols – et leur rendre la pareille.

Viel Spass! Amusez-vous bien!

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Saucisses électorales

Détournement de l’affiche de campagne de Nicolas Sarkozy « La France forte »

Loin de la fièvre hexagonale, le vote des Français à Berlin se déroule dans la douceur des journées printanières et se clôt par des grillades de saucisses sur les toits et dans les jardins publics.  La queue interminable devant les urnes à l’Ambassade de France le prouve : le sentiment d’appartenir envers et contre tout à ce pays que nous avons volontairement quitté est plus fort que jamais.

Le coeur battant, la pince à merguez en suspens, les Français de Berlin regardent les résultats des élections sur les terrasses de leurs apparts trois fois plus grand qu’à Paris. En buvant leur bière à un euro dans leurs fringues vintage à trente balles l’ensemble, ils se sentent tout aussi nerveux que lorsqu’ils habitaient à Paris ou à Dijon, dans des cages à lapin qui leur coûtaient les trois quarts de leur salaire, et qu’ils venaient de voter pour le candidat qui leur promettait un avenir économique meilleur.

Pourtant, nous autres Français de Berlin avons fait le choix de quitter la France. En cette fin d’avril presque estivale, les expats, les étudiants et les artistes français en exil pourraient se contenter de jouir de leurs balcons fleuris et de leur incroyable quantité de temps libre pour aller ramer sur un lac ou draguer la Prussienne. Mais non : l’angoisse nous étreint tous.

Le jour du premier tour, on cramait des Bratwursts chez un ami américain. Ce fils de cowboy nous regardait, amusé, mourir de honte devant le score de Marine Le Pen.  Nos amis allemands paraissaient effarés. Est-ce que le Front National est nazi? En bons Français, il nous fallut aussitôt exprimer notre désaccord avec le vote de ces 17,9% de nos compatriotes et déboucher quelques bouteilles de rosé pour oublier. Les discussions allaient bon train, les pronostics et les nouvelles de dernière minute aussi.

Perdue au fond de mon verre de riesling, je me sentais un peu en retrait. L’impression sinistre d’avoir déjà assisté plusieurs fois à cette discussion, à ces élections, comme si l’on n’avait fait que changer les protagonistes de cette mise en scène, me donnait presque envie de changer de passeport.

Pourtant, l’herbe politique n’est pas vraiment plus verte ici – hormis tout de même le fait que les Germains, eux, n’ont pas peur de voter pour une femme. Les acquis sociaux français ont beaucoup à apprendre au misérable système de sécurité sociale allemand. En cela, par exemple, voter depuis Berlin peut être vu comme un acte citoyen à échelle européenne.

Mais c’est bien cela qui manque encore : l’européanité. Français, nous votons avec passion depuis notre exil, mais nous nous intéressons très peu aux affaires politiques allemandes. Pourquoi? L’éducation politique européenne ne se fait pas, alors que les plus gros dossiers se jouent par-dessus les têtes de nos dirigeants et que Bruxelles semble complètement déconnectée des citoyens.

Les saucisses grillent et les Français tremblent pour leur pays. Un sentiment justifié, mais qui me laisse un goût amer. Le triste sort d’Eva Joly, perpétuellement ramenée à ses origines norvégiennes pendant la campagne présidentielle, le montre : les Français ne se sentent pas européens. Quand déciderons-nous de nous départir de nos oripeaux nationalistes pour nous préoccuper d’une politique à la hauteur d’une économie mondialisée depuis longtemps?

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A la recherche du colocataire parfait

(Flat Share, photo de Tim MacPherson)

Dans une ville où les appartements ont plutôt quatre pièces qu’une, où les salaires sont bas et où la jeunesse se termine vers… cinquante ans, la colocation est un mode de vie complètement normal. Mais le colocataire de rêve ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval. Petit passage en revue des candidat(e)s à la vie commune.

J’ai un grand et bel appart, comme presque tout le monde à Berlin. La vie en mode clapier à lapin est épargnée au Berlinois grâce à la taille gigantesque de la ville. Les surfaces des appartements sont rarement inférieures à soixante mètres carrés, un rêve pour tout Parisien, tout New Yorkais ou tout Tokyoïte en exil dans la capitale allemande.

Or, il se trouve que, seule de nouveau dans ce palais d’un coin populaire de Neukölln, dans le sud de la ville, je me morfonds un peu. Ah, les joies de la colocation! Les cheveux de l’inconnue qui bouchent le siphon, sa façon inimitable de me descendre ma collection de vins français, sa Fritz Radio en permanence branchée quand je travaille, sa manière de faire la tronche quand mes amis italiens débarquent à l’improviste en hurlant des insanités anarchistes sous l’effet de la bière… tout ça me manque.

Ou alors, c’est son insistance à vouloir partager le loyer avec moi. Bien. Le fait est qu’il me faut une nouvelle colocataire. Mais qui?

1. La Grecque

Quand La Grecque m’a appelée pour visiter l’appart, j’étais complètement excitée. J’ai beaucoup d’amies grecques, et j’aime leur tempérament. Je me voyais passer des journées à hurler de rire avec une fille style boule de feu, partageant tout et cuisinant ensemble des plats plein d’huile d’olive qui font vachement grossir, mais qui rendent heureux. La crise de la dette grecque, nous n’en aurions que foutre : je serais son asile berlinois, elle serait mon rêve de pins et de cigales.

Quand elle arrive, petite, mignonne, bien peignée, j’ai un peu peur. Où est mon explosive coloc du Sud? Elle regarde l’appart en un temps record de deux minutes, puis son plan de métro. Quarante minutes pour aller au boulot, c’est trop pour elle. Je lui fais comprendre qu’à Berlin, c’est une moyenne acceptable. La ville est grande. Ce n’est pas comme à Athènes. J’essaie de lui parler de mon amitié pour son pays, pour sa culture. Pour faire sympa, je lui balance même deux ou trois mots dans sa langue natale. Mais elle fait la moue. Trop loin de son boulot, dit sa moue.

Tu fais quoi comme boulot, justement?

Informaticienne.

Une geek grecque, je n’avais encore jamais vu ça.

2. La Catalane

Ah, Barcelone!!! Dépitée par la Grecque, j’attendais la Catalane comme le messie. La France et la Catalogne ne sont-elle pas légendairement amies?  Fiesta! La joie de pouvoir bavarder des heures avec sa coloc autour d’une assiette de tapas…

Et en effet, la Catalane sait parler. Un petit air de Charlotte Gainsbourg, elle a trente-neuf ans, vient de quitter son mari, a un loft dans le centre de Barcelone, travaille comme architecte d’intérieur pour telle marque, telle marque, telle marque et telle marque mais aussi telle marque, elle aime le concombre (espagnol), l’huile d’olive, le rock et le soleil et elle ne sait pas du tout qui je suis, parce qu’elle ne m’a pas posé la question. L’appartement la botte vraiment, enfin, mis à part le parquet rouge dans sa chambre, qu’elle repeindrait volontiers en blanc. Un peu angoissée, je l’imaginais en train d’abattre les murs et me parler tous les matins au petit-déjeuner jusqu’à l’écœurement.

Sympa, mais envahissante? No se!

3. Le Gay

Âllo Alexander, c’est Manon.

Qui?

Ben, Manon, pour l’appart, tu m’as envoyé un mail.

Ah cool. Euh, quel appart déjà?

Neukölln, Rixdorf…

Ah euh, cool. Euh, lequel?

Il déboule comme une comète dans l’appart, il passe comme ça, rapidement, il n’a pas trop le temps parce qu’il visite huit apparts par jour. Il est immense, presque deux mètres, et allemand. Il parle vite et déjà, il drague l’ami qui se trouve ce jour-là dans mon salon en lui demandant s’il est « inclus dans le prix du loyer ». Loyer qu’il trouve, d’ailleurs, un peu trop cher. La montée des prix à Berlin le fout en rogne. Il grimpe sur le balcon, regarde en bas et décrète que ce serait vraiment très cool d’habiter là. Volubile, il enchaîne blague sur blague et déjà, je l’aime. Il semble combiner la décontraction masculine classique à une élégance toute féminine, et son ironie permanente me fait rire. Je nous vois bien aller descendre des verres au bistro en matant la gent berlinoise.

4. La Munichoise

Fraîche comme une rose, blonde comme il se doit, elle est bonne à marier. Intelligente, vive, non dénuée d’humour, son parcours professionnel est à se faire pâmer toutes les mères de la bourgeoisie mondiale. Major de sa promo, titulaire d’une thèse sur la littérature baroque avec mention je ne sais quoi, elle exerce son « petit job » pour financer ses études dans une organisation politique qui accueille des réfugiés et gagne confortablement de quoi se payer l’appart toute seule. Contrairement à la Catalane, elle pose plus de questions qu’elle ne parle d’elle-même.

Cette femme, me dis-je, est l’incarnation de l’équilibre absolu dans la société occidentale: féminine mais pas pute, intelligente mais pas chiante, drôle mais pas vulgaire, aimant la fête avec modération, et, je le sens, capable bientôt de mener de front une vie de famille épanouie et une carrière admirable. Elle est parfaite.

Je me suis imaginée au bout de quelques mois avec la Munichoise : elle, me demandant de lui rembourser un rouleau de papier toilette, et moi, faisant du bruit exprès pour l’énerver et voir l’icône de la perfection se fissurer en laissant transparaître un peu d’humanité sale et désordonnée.

Entre la Grecque, la Catalane, le Gay et la Munichoise, qui choisiriez-vous?

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Scheisse, I just walked in dog shit!

Ma vie berlinoise est passée à la vitesse supérieure, et je n’ai plus beaucoup le temps de poster. Mais je ne vais pas laisser mes lecteurs Berlinomanes en rade.

Je laisse Nate Blanchard, un Américain à Berlin, vous raconter en une vidéo hilarante ce qu’est un expatrié dans la capitale allemande. Tellement criant de vérité.

A très bientôt sur cette page.

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Bourru, l’ours berlinois

Le Berlinois ressemble au symbole de sa ville, l’ours : il est fichtrement bourru. L’étranger s’étonne souvent qu’on ne le laisse pas sortir du bus avant d’y entrer, qu’on lui laisse la porte en pleine face dans les grands magasins, qu’on lui jette presque son café à la tête et qu’on le renseigne avec la mauvaise grâce d’un douanier du temps du rideau de fer. Il paraît que ce tempérament acariâtre cache un grand cœur. Comme si l’amabilité n’était qu’un symptôme d’hypocrisie. Petit coup de gueule d’une immigrée Française qui en a marre… de voir les Berlinois faire la gueule.

Presque partout ailleurs en Allemagne, le citoyen teuton est charmant et bien élevé : que ce soit à Constance, où les boulangères sont non seulement ravissantes mais ont l’air de vous faire l’amour en vous tendant le pain, ou à Leipzig, où les garçons de café portent leur joie de vivre accrochée comme des rayons de soleil sur leur visage.

Il n’y a qu’à Berlin que l’on m’aboie dessus quand j’ai le malheur de demander quand passe le prochain train, après l’avoir attendu plus de quinze minutes dans un froid glacial. Il n’y a qu’à Berlin que les patronnes de bar me demandent ce que je veux en hochant la tête avec un grognement. Il n’y a qu’à Berlin que les clients du Karstadt me balancent la porte dans la tête, même et surtout si je suis chargée comme un âne.

Après m’être quasiment fait agresser par une infirmière à qui je demandais où se trouvait la salle d’attente aux urgences, j’explosai. Le médecin, arrivant sur le champ, se confondit en excuses.

Les Berlinois sont des « brosses à récurer », murmurait-il, ils sont vraiment très bourrus, excusez-nous, s’il vous plaît. Ce n’est pas méchant.

Apprenant que j’étais française, il vanta les délices de la politesse hexagonale (mouais, a-t-il déjà rencontré un serveur parisien?), le raffinement hexagonal, la bouffe, les paysages, les châteaux de la Loire, les jolies Parisiennes, etc. Voyant qu’il devenait intarissable sur le sujet, pour couper court, je lui demandai d’où il venait. De Cologne, répondit-il. Bien sûr, Cologne, dont on vante l’exquise politesse des habitants.

Mais d’où viennent ces manières de porc-épic? Serait-ce à cause du froid hivernal (en ce moment il fait -14°)? Ou à cause de la nuit qui règne sur la ville de novembre à mars? Oui mais alors, les Suédois ne devraient-ils pas être aimables comme des hérissons, eux aussi?

Un journaliste allemand, Jürgen Elsässer, explique (dans un article douteux, mais intéressant) cette mentalité bourrue ainsi : La ville a grandi beaucoup trop vite. D’autres capitales européennes ont eu des siècles pour grandir. Je ne vois pas bien le rapport, personnellement. A Brasília, la capitale brésilienne construite en trois ans, je suis certaine que les gens sont délicieusement polis et gentils. Vous avez déjà rencontré un Brésilien acariâtre, vous?

Je crois pour ma part que les origines de ces façons brutales sont à la fois religieuses et politiques. Puissance protestante par excellence, la Prusse chérissait au XIXe siècle les valeurs partagés par les Chrétiens en rupture avec le catholicisme : sobriété, rigueur, discipline, économie de paroles, justesse de la pensée, objectivité, etc.

A cela s’ajoutent des décennies de dictature est-allemande, Berlin se trouvant du côté oriental du rideau de fer. Les valeurs qui priment sont la discrétion, l’ardeur au travail, la simplicité (apparente) des rapports sociaux réglés au millimètre par le système éducatif puis au travail et dans la famille – il était mal vu d’être mère seule ou couple en union libre. Le puritanisme communiste remplaçait le puritanisme religieux. Sourire, charmer, flatter, montrer de l’enthousiasme? Plaisirs inutiles à la marche de la société, donc suspects.

Ajoutez à cela le fait que, quand même, ça caille en hiver et qu’il faut se faire une peau d’ours pour survivre, et que sourire quand on les poils de moustache qui gèlent, ça peut faire mal…

On m’a souvent recommandé d’en prendre mon parti. Une chose de plus que je ne comprendrais jamais à Berlin, une chose de plus qui me rappelle régulièrement que je ne suis qu’une immigrée.

Et puis, allez. Ils sont vraiment gentils au fond, ces ours bourrus. Perdez votre portefeuille, on vous le renverra par la poste, intact. Oubliez votre parapluie trempé dans un bar, on vous le garde près du radiateur pour le faire sécher. Pour les remercier, offrez-leur un beau sourire comme un pot de miel. Ils sauront y répondre, à force. Tous les ours aiment le miel. Étrangers de Berlin, soyons des abeilles industrieuses : apprenons aux grands ours qui nous accueillent à devenir d’adorables oursons sans griffes… de temps en temps.

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Icheu libeu diche!

(Ayez la classe. Dites-lui « je t’aime » sans accent)

Un des symptômes les plus honteux que développent les Français à Berlin est celui-ci : une formelle incapacité à parler l’allemand au bout de quatre ans de « squat » dans la ville la plus cool d’Europe. Si vous en êtes, ne quittez pas cette page, on va vous soigner. Si vous n’en êtes pas, je vous félicite et vous conseille de rester un peu pour vous moquer gentiment des précités.

« Euh, iche meuchte, euh, Kartoffel, euh, nein euh ein Courriwourst mit Seife bitte ». (Euh, une patate, non euh « un » saucisse au savon s’il vous plaît).

Telle est la première phrase que votre humble servante a balbutiée lors de son arrivée en Allemagne, au fameux stand de chez Konnopke, le meilleur vendeur de saucisses au curry de la ville, déclenchant l’hilarité des vendeuses. Les charmantes me montrèrent la savonnette et me demandèrent, rigolardes, si c’était bien ce que je voulais sur ma saucisse. Devant ma confusion, elles rectifièrent:

Senf!

Oui, de la moutarde. Pas du savon (Seife).

L’allemand, c’est difficile. Cette façon de penser à l’envers, bon sang, d’aller vous coller les verbes à la fin et les adverbes en début de phrase, qui vous met vingt ans de grammaire bien apprise sens dessus dessous! Pour cette raison, beaucoup d’étrangers se contentent de venir investir Berlin sans se donner la peine d’apprendre la langue indigène.

Cette attitude agaçante est celle de presque toutes les populations non germanophones vivant dans la capitale, hormis les Scandinaves et les Néerlandais, ceux-là toujours prêts à parler huit langues sans la moindre trace d’accent. Mais honte aux Français, aux Américains, aux Anglais, aux Australiens, aux Grecs, aux Espagnols et aux Italiens : avec une mémoire génétique implacable, ils se replient sur leur patrimoine culturel, oubliant que l’intégration ne concerne pas que les Turcs ou les Vietnamiens.

Mon ami Dimitris, un Grec de New-York, a réussi à passer dix ans de sa vie dans la capitale allemande sans être fichu de commander au restaurant. Sa connaissance de la culture locale se réduisait à l’exploration du dessous des jupes des Allemandes (ce qui n’est pas toujours une mince affaire, cela dit). Il n’est pas difficile pour un anglophone de faire son chemin dans une ville aussi cosmopolite que Berlin sans parler l’allemand, si l’on s’en tient à la fréquentation assidue des clubs et des bars à la mode. Car le Berlinois de moins de soixante ans aime montrer qu’il parle l’anglais comme un chef, qu’il est moderne, ouvert sur l’étranger et qu’il a voyagé sac au dos en Californie.

Pourtant, apprendre l’allemand est indispensable pour qui veut s’installer durablement à Berlin. Pourquoi? Parce que vivre entre le pub anglais et la boîte techno dernier cri, ça ne remplit pas une vie. A moins d’être dealer de drogue bien sûr, ou d’envisager la prostitution comme un avenir radieux. Pour payer votre loyer, cher immigré français, va falloir vous y coller.

Pas de vrai job à Berlin sans maîtrise de la langue, aussi bien écrite que parlée. Pas de crédibilité face aux assurances maladies, aux agences pour l’emploi, aux syndics d’immeuble, ou même face à votre boulangère si vous n’êtes pas assez malins pour comprendre ce qu’ils vous disent.

D’autant plus que le Français ayant réussi à dompter la langue de Goethe se voit aussitôt récompensé. Son accent est déclaré « adorable » et lui confère plus d’aura que le martini à James Bond. Et ses efforts pour parler cette langue âpre, mais sophistiquée, l’élèvent au rang d’intellectuel brillant.

Pour apprendre, il y a plusieurs méthodes.

Prendre des cours d’allemand. Plus cher, mais efficace, surtout pour ceux qui n’aiment pas mal parler au début et préfèrent se préparer en cachette une grammaire du feu de dieu.

Partir en séjour d’intégration, du type cours allemand Fribourg, la méthode quasi-carcérale que les indisciplinés choisiront, toujours très efficace.

Tomber amoureux. C’est ce que j’ai fait, ça paie, mais ça peut se payer cher aussi! C’est la technique la plus risquée, parce qu’elle peut s’arrêter à mi-chemin en cas de désamour brutal d’une des deux parties.

Utiliser des méthodes audio, sans doute la moins efficace : je ne connais personne d’assez discipliné pour se forcer à ingurgiter de la grammaire, sans personne pour l’y obliger, après une nuit de fête ou une journée de boulot.

Et enfin, la plus aléatoire et la plus dangereuse pour la santé : ne parler allemand que lorsque vous êtes ivre. Je l’ai fait un peu, c’est très désinhibant, on ne se sent pas obligé de respecter la grammaire après plusieurs vodkas, mais il faut avoir quelques rudiments, tout de même.

Allez, au boulot. Vous me direz Danke, j’en suis sûre. Viel Erfolg! *

* Bonne chance!

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Athènes, rock and fly away

Mariela, 25 ans, rockeuse athénienne.

Génération Berlin a rencontré la génération Athènes. Là où l’on fait la fête à tout péter, pour oublier que les salaires ont été divisés par deux en quelques mois. Là d’où les jeunes fuient à l’étranger, la mort dans l’âme, les poches trouées. Mariela et Antonis sont beaux, jeunes, talentueux et ils n’ont pas l’intention de se laisser abattre. Avant de quitter la Grèce pour tenter leur chance avec leur groupe de rock à Londres, ils m’ont guidée à travers les nuits mouvementées de la capitale hellène.

Athènes, Nouvel An 2012. Sur la place Syntagma, devant le Parlement, plus beaucoup de traces des émeutes qui ont embrasé la ville il y a quelques mois. Les evzones, fameux gardes-automates en jupette plissée, jouent à la relève en bons petits soldats devant des grappes de touristes enchantés. Les Grecs dévalent la rue Ermou, temple moderne du shopping, malgré la crise, malgré les salaires toujours plus bas.

Mariela (25 ans) est mon amie. Je l’ai rencontrée à Berlin en janvier 2011. A l’époque, la belle rockeuse pensait s’installer dans la capitale allemande, avant d’opter finalement pour Londres où elle se rendra avec Antonis (30 ans), son pianiste, en mars prochain. Devant ma perplexité face à ces hordes de consommateurs en dépit de la crise, Mariela m’explique que rien ne pourra faire obstacle à la traditionnelle générosité de ses compatriotes.

Car en Grèce, c’est pour le passage à la nouvelle année que l’on s’offre des cadeaux. Et rien n’empêchera les Hellènes de gâter leurs parents, leurs nièces, leurs femmes de ménage, non, rien… pas même l’Allemagne et ses exigences d’austérité européenne. En témoignent les malls gorgés de consommateurs hystériques et les longues files d’attente pour l’emballage des centaines de parfums, ours en peluches, palettes de maquillage et autres délicatesses pour le palais : nougats, amandes et pistaches recouvertes de sucre cristallisé et délicieux kourabiedes, les biscuits traditionnels de Noël.

Angela Merkel aimerait que nous vivions à la protestante, comme les Allemands, ironise Ourania, une amie journaliste athénienne d’une cinquantaine d’années. Que nous n’ayons plus de plaisir, que nous comptions tout ce que nous dépensons. Mais nous, les Grecs, nous ne voulons pas de cette avarice. On ne vit qu’une fois, souligne-t-elle en levant son verre de vin blanc, pour porter un toast à la beauté éphémère de l’existence.

Mariela et Antonis incarnent à eux seuls la magnifique hospitalité grecque. Pas un soir sans qu’ils ne me fassent découvrir une nouvelle adresse. Ici, les groupes de rock jouent désormais gratuitement pour leur public, raconte Mariela. Ils se rémunèrent sur les boissons vendues pendant le concert. Une méthode pas si bête, puisque les bars rock ne désemplissent pas et la qualité de la musique n’en pâtit pas le moins du monde.

Au fabuleux Six dogs, dans le centre, le groupe Puta Volcano surprend avec un son diablement grunge, mais surtout grâce à la présence électrisante de Luna, sa chanteuse aux cheveux roses, véritable bête de scène. Surprise : le groupe distribuait gratuitement son album, pressé sur CD avec une qualité d’enregistrement excellente, pendant le concert.

Au bar, il m’est impossible de payer une consommation. Mariela et Antonis enchaînent les tournées et se battent pour tendre des billets de banque au serveur. Hospitalité grecque, me disent-ils en riant. Même si Antonis a des dettes phénoménales à la banque. Même si Mariela économise patiemment depuis des mois pour réunir de quoi payer leur voyage à Londres.

Par un jour de ciel bleu, malgré la gueule de bois, nous décidons une excursion au Cap Sounion, où perche le magnifique temple de Poséidon, édifié au Ve siècle avant J.C. Pour la première fois depuis dix jours, un voile de tristesse recouvre les beaux yeux de Mariela. Au volant de sa voiture, elle m’explique sans pathos que son père a vu son salaire divisé par deux.

Lorsqu’il s’est rendu à la banque, on lui annoncé que 1500 euros venaient d’être déposés sur son compte. S’enquérant de l’autre moitié de son salaire, on lui fit savoir que c’était tout ce qu’il y aurait à présent. 1500 euros pour un ingénieur diplômé, bientôt à la retraite, ayant un prêt à rembourser et une famille à nourrir, dans un pays où les loyers sont presque aussi chers qu’en France?

Les deux jeunes rockeurs ont décidé de sacrifier leurs économies pour le voyage à Londres afin d’aider le père de Mariela. On travaillera plus, disent-ils. Mariela n’est pas seulement une chanteuse douée à la voix rauque et sensuelle. La demoiselle est bardée de diplômes. Traductrice grec-anglais, restauratrice-archéologue, et actrice, ayant appris son métier à la très prestigieuse École Nationale d’Art dramatique. Ici, tu n’as pas le choix, m’explique-t-elle. Tu as intérêt à savoir faire un maximum de choses pour pouvoir trouver du travail.

En rentrant de notre excursion, le soleil est toujours haut. Mariela s’emporte contre sa cousine avocate, dont le travail officieux consiste à dissimuler les revenus véritables de ses clients et dont le seul but est de « s’offrir un énorme diamant ». Antonis et Mariela sont un peu tristes. Ils ont peur de ce qui les attend à Londres. Ils sont prêts à travailler très dur, mais Antonis craint une possible xénophobie anglaise à l’égard des immigrés économiques Grecs. Là-bas, ils ne connaissent personne. Leur seul espoir, c’est de pouvoir faire publier leur musique chez ce label qui les a remarqués courant 2011.

Allez, la Grèce. Allez, Antonis, Mariela. Heureux ceux qui sont doux, car ils hériteront la terre. Heureux les solidaires, car ils ne crèveront pas tout seuls. Allez l’Allemagne. Arrête de serrer la ceinture européenne, tu ne l’emporteras pas dans ta tombe.

A écouter:

Mariela & Band – You Are

Et une très belle défense de la Grèce dans Le Monde, ici.

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Veiel ou l’autre cinéma allemand

L’affiche du film « Wer wenn nicht wir » du cinéaste allemand Andres Veiel

Ennuyeux, lent, lourd, le cinéma allemand? Aux yeux de beaucoup Français, en tout cas. Si les cinéphiles se souviennent de Wenders avec des trémolos dans la voix (« il était tellement meilleur dans les années 80 ! ») ou de Fassbinder, le grand public ne connaît que le succès mérité de « La vie des autres ». Et l’Ecole dite Berlinoise, avec ses œuvres intellos, sèches et sombres n’a pas arrangé la réputation des films d’Outre-Rhin. Encore un peu méconnus du grand public gaulois, les excellents films documentaires d’Andres Veiel sont pourtant la preuve que le cinéma allemand est bien vivant. Rencontre avec le maestro à la FilmArche, l’école autogérée de cinéma de Berlin.

En ce soir de décembre, un froid noir d’encre règne sur la grande capitale allemande. C’est pour venir écouter Andres Veiel que les étudiants et cinéphiles berlinois ont bravé l’hiver et se sont amassés dans le foyer de la FilmArche, l’école autogérée de Berlin, avides de savoirs, d’expériences, d’anecdotes, bombardant le cinéaste de questions. Ils participent beaucoup, s’enthousiasme Veiel, presque ému, qui, généreusement, parlera ce soir-là trois heures sans réussir à raser son public.

C’est que Veiel, réalisateur bardé de décorations (Prix du Cinéma Européen, Prix du Cinéma Allemand, Prix Adolf Grimme à la Berlinale, Prix de la Critique Allemande et je m’arrête là parce qu’il y en a quarante autres derrière) est pourtant un électron libre du cinéma dont l’intellectualisme sans pose fait une icône pour les jeunes cinéphiles allemands.

Vigoureux, musicaux, passionnés, ses films agitent l’histoire allemande comme dans le très célèbre Black Box RFA, qui oppose un portrait d’activiste de la Fraction Armée Rouge (la Bande à Baader, comme on dit bêtement chez nous) à celui d’un banquier, victime supposée de l’autre, mort dans un attentat en 1989.

Ce documentaire, véritable bijou du genre, réussit le tour de force de ne prendre parti pour personne sans être neutre. C’est après vous être profondément ému devant le père du jeune terroriste perdant sa langue, s’embrouillant soudain, étouffé par les souvenirs douloureux et la stigmatisation sociale, que vous pleurerez discrètement avec l’épouse du banquier assassiné. Et la mise en scène soignée d’une caméra tournant autour des employés de ménage astiquant la grande banque allemande, ou d’un morceau de rock mélancoliquement enragé qui accompagne les images des banlieues laides de Francfort mettent à nu le fossé, immensément triste, entre deux générations d’Allemands. Il y a celle des années d’après-guerre qui rêve de prospérité et de transmettre un héritage bourgeois dont elle fut privée, et celle d’après, qui voit sa liberté ligotée et ses aspirations incomprises.

Après cet illustre film, Veiel le chercheur fou a mis au jour un célèbre livre portant le même nom, frustré qu’il était de ne pouvoir raconter toutes ses enquêtes au cinéma. En 2011, dix ans après Black Box RFA, Veiel continuait de gratter la poussière qui recouvre les vieux dossiers de la Fraction Armée Rouge en faisant naître sur les écrans de la Berlinale son premier film de fiction, présenté, pardon du peu, en compétition officielle. Ce fut Wer wenn nicht wir (If not us, who ?), la meilleure fiction que j’aie vue à ce jour sur les premières heures de la RAF.

Ainsi Andres Veiel, hélas trop peu connu en France, serait le moyen pour nous de mieux comprendre l’Allemagne. Nous, les Français donc, en sommes sottement restés à une image audiovisuelle d’Epinal ou plutôt d’Auschwitz de l’Histoire allemande, ponchour-Papa Schulz et arrrrrrrrrrtung-papier la grande vadrouille. Pathétique. Qu’attendent les distributeurs de films pour diffuser l’œuvre de Veiel plus largement en France et avec les honneurs qui sont dus à un cinéaste d’envergure ?

Et surtout pourquoi, dans les écoles, montre-t-on moult images des corps décharnés dans les camps, et les punitions internationales bien orchestrées des bourreaux nazis à Nuremberg et jamais rien d’autre – comme si l’histoire de notre grand pays voisin s’arrêtait en 1945 ?

Pourtant, Veiel aussi a abordé le sujet de la persécution des Juifs par l’Allemagne. Magnifique portrait d’une actrice juive âgée de 83 ans qui s’emporte contre le jeune réalisateur, lorsqu’il lui demande de raconter « sa » guerre. C’est des vieilles histoires tout ça, pourquoi se faire mal, pourquoi remuer tout ça. Il vaut mieux parler du futur, parler de la pièce de théâtre dans laquelle je joue maintenant. Pourquoi tu fais ça ?

Mais on peut aussi ne pas être féru de documentaire historique. Alors regardez et savourez Die Spielwütigen (Addicted to Acting), un film épatant sur quatre apprentis acteurs de l’école nationale de théâtre Ernst-Busch. Andres Veiel a suivi ces jeunes acteurs sur plus de six ans, depuis leur audition à l’école, le visage boutonneux à peine émergé de l’adolescence, à leurs premiers pas sur les grandes scènes nationales, le menton fier et le corps bâti par des années d’entraînement à la danse, l’escrime et les jeux épuisants de la scène. Qui peut ne pas être ému devant cette gamine maladroite qui joue à ses parents un cabaret dans leur salon de coiffure à dix-huit ans, et que l’on retrouve, svelte et passionnée, maîtresse de tous ses gestes, sur la grande scène du théâtre de Leipzig?

Le cinéma de Veiel, c’est un peu une autre idée de l’Allemagne, comme qui dirait dans une pub d’office du tourisme. Oui, parce que nous, les Grenouilles, les Frenchies, les Coqs bien ergotés, nous pensons que les Fritz, les Boches, les mangeurs de saucisses, en sont encore à détester les Juifs et à faire le salut nazi en rotant de la bière.

Le franco-allemand passera par le cinéma, qu’on se le dise, nom d’un petit apéro saucisson-vin rouge. Alors, au boulot, mesdames et messieurs les distributeurs, les cinémathéqueurs et les profs d’Histoire, montrez du Veiel aux enfants de la France.

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Berlin à poil

Noeud pap’ taxidermique, source ici chez mes copines de Semi-Domesticated

La fourrure et la hype berlinoise ne font pas bon ménage. Les fashionistas de la capitale allemande boycottent les bordures de capuches en coyote et les manchons de vison. J’ai justement le malheur de posséder un manteau en fausse fourrure qui me protège merveilleusement du froid et qui me vaut bien des mésaventures…

Il y a trois ans, quand je me suis installée à Berlin, j’ai eu un coup de cœur pour cette fausse fourrure de seconde main, qui attendait une nouvelle propriétaire depuis les années grises de la RDA sur un cintre poussiéreux, dans une brocante de Prenzlauer Berg. Ma fourrure bidon fait trois fois ma taille, elle hésite entre le gris et le blanc, je peux caler cinq couches de laine dessous et, avantage non négligeable par -5 degrés celsius, elle rend cool et sexy n’importe quelle tenue hivernale, même chaussée de Moon Boots.

En 2009, cette fausse fourrure ne m’attirait que des commentaires bienveillants, ainsi que des regards masculins empreints d’amabilité. En 2010, sans que je comprenne comment, la tendance s’est renversée. Dans le métro, je recevais des coups d’œil obliques, observais des hochements de tête négatifs. Un type me lança un jour: pauvre bête! tu n’as pas honte? ce qui me fit violemment monter la moutarde au nez.

Et toi, tes pompes, c’est pas de la vache peut-être?

Oui, mais ce n’est pas pareil, parce qu’on la mange aussi.

Eh bien moi, je bouffe du vison, rétorquai-je sottement, au lieu de lui répliquer que ma fourrure était fausse.

En passant devant le nouveau café végétarien de Neukölln, la serveuse me suivit d’un regard haineux derrière son comptoir à gâteaux sans œufs ni traces de coquilles de noix et je remarquai sur la porte un panneau écrit à la main: « Ici, les vêtements en fourrure ne sont PAS les bienvenus ». Bon ça va, j’ai compris. La haine du poil est partout, même s’il est synthétique.

Cette année, quand les frimas ont débarqué, je ne savais que faire devant ma bien aimée fausse fourrure. Te sortirais-je, ne te sortirais-je point? marmonnais-je perplexe. Dois-je céder au racisme anti-poil? Évidemment, je n’en fis rien. Il n’est pas encore né, le Berlinois donneur de leçons qui m’empêchera de me revêtir de ma peau d’hiver. Et puis flûte, un peu de provoc ne nuit jamais. Allons montrer ce que nous avons dans le bide à ces fachos du politiquement correct, murmurai-je à mon cher manteau avant de le glisser, réconfortant comme une peluche géante, sur mes épaules frigorifiées.

Deux amies suédoises, stylistes super branchouilles de Berlin, venaient juste de poster sur leur mur facebook: « NO FUR FASHION! » Ah, les garces! J’en fis fi, sortis la tête haute et décidai même, pour m’amuser, d’aller bouffer des crêpes vegan chez ma copine Diana au Sing Blackbird. Ce que ce serait marrant de voir les tronches déconfites de ses clients macrobiotiques élevés au grain devant mon insolente pelisse!

Je dus d’abord braver l’épreuve du métro, un moment toujours difficile pour une femme vêtue d’une peau de bête à Berlin. Je m’assis exprès près d’une jeune fille sur l’épaule de laquelle pendait un sac « FESTIVAL DU CINEMA ECOLOGIQUE D’ALLEMAGNE ». Sans tarder, la pintade me lança un regard à la fois indigné et épouvanté. Je sentais glisser sur mes poils synthétiques ses yeux qui lançaient des éclairs d’affolement. Si elle avait pu tirer la sonnette d’alarme pour arrêter le train et me faire descendre de force par les contrôleurs, elle l’aurait fait, sans aucun doute. Ma pelisse et moi, on se marrait d’un rire chaud et par en-dessous, comme un ours en hibernation qui rêve d’une bonne blague à faire au printemps.

Arrivée au Sing Blackbird, je me suis régalée des cris d’orfraie que poussait mon amie Diana, avant qu’elle ne s’aperçoive que mon manteau était issu d’un castor imaginaire et me serre dans ses bras, de soulagement. Devant mes délicieuses crêpes, je comptais les remarques désobligeantes murmurées sur la nature de mon manteau par des hipsters anglo-scandinaves à lunettes vintage et mèche faussement bordélique. Leurs petits pantalons moulants, leurs robes genre décalées, leurs chaussures compensées beige, rachetées à une grand-mère sur un marché aux puces un lendemain de nuit de défonce en club, me donnaient un peu envie de leur faire manger leur bonne conscience.

Et ton slip, il ne serait pas fait par un enfant au Bangladesh, par hasard?

Mais bon, je me taisais, sachant fort bien que ce genre de propos renforcerait ma réputation de Française chercheuse de noise dans ce Neukölln un peu trop bien peigné, qui commence à me filer de sérieuses pulsions de distribution de claques.

Ma pelisse et moi, on fend la bise en toute amitié, le poil brillant dans les rues de Berlin, et que celui qui vienne me faire la nique aille s’acheter des vêtements polaires polluants plus loin! Et tiens, puisque la provocation était réussie, j’ai ressorti la toque en fourrure, vraie celle-ci, héritée de mon aïeule polonaise. Et toc! Berlin au poil!

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Berlin à la baguette

Le sushi peut-être une madeleine de Proust. C’est en découvrant une bonne adresse de restaurant de sushis à Berlin qu’un flot de souvenirs assez ridicules a affleuré à la surface de ma conscience. La mémoire est une eau dormante et profonde dans laquelle pataugent plein de sushis, pardon de soucis, et de choses un peu pathétiques qu’on aimerait bien avoir oubliées pour de bon.

J’adore les sushis et Berlin n’en est pas la capitale. Mon ami Auguste, qui a récemment passé un mois à Berlin, est un Francais sushivore. En quête du meilleur sushi de la ville, il a testé une bonne demi-douzaine de restaurants à makis spongieux, à sashimis élastiques et à wasabi neurasthénique. Tout comme à Paris, la plupart des restos de sushis berlinois sont tenus par tout sauf par des Japonais. Dans la cuisine, la patronne engueule son chef en coréen et dans la salle, n’essayez pas de parler nippon au serveur: il est vietnamien de cinquième génération et a oublié où se trouve Hanoi sur la carte du monde.

Quelle joie, donc, de découvrir le merveilleux petit restaurant Tabibito, où m’ont emmenée deux charmants Berlinois la semaine dernière. C’est derrière une vitrine qui ne paie franchement pas de mine, dans un quartier populaire de Neukölln où l’on s’attend à tout sauf à trouver un resto de sushis vraiment authentique, que loge Tabibito* et son aimable cuisine du Pays du Soleil Levant. Celle-ci ne se limite d’ailleurs pas aux classiques assortiments de sushis, offrant au gourmet amateur de saveurs astringentes et sucrées-salées des poissons cuits, des légumes frits ou marinés et des salades d’algues tous plus sympathiques les uns que les autres. Le service, familial et charmant, opère prestement depuis vingt ans (!!!) dans un décor cosy de petites tables entourées de murs de papier de riz.

Vous souvenez-vous de la première fois que vous avez utilisé des baguettes ? Et de celle où l’utilisation de ces mêmes baguettes était destinée à forcer l’entrée d’un nagiri de la taille d’une baleine dans votre bouche délicate ? Moi, je m’en souviens comme si c’était hier.

J’avais vingt ans et un milliardaire américain s’était mis en tête de me faire goûter à la cuisine de tous les meilleurs restos de Paris. Nous nous étions rencontrés à la terrasse d’un café. Il m’avait abordée parce que je lisais en anglais La trilogie new-yorkaise de Paul Auster. Bien que ses intentions fussent certainement peu recommandables pour une damoiselle de si jeune âge, il savait les dissimuler avec une facilité redoutable derrière d’innocentes invitations à dîner. Patron d’une grande banque de fonds de pension (sic), il s’emmerdait ferme l’été à Paris. Moi aussi. J’étais en stage dans le bureau vide d’une grande maison d’édition, mon amoureux parti au pays chez ses parents de Transylvanie, tous mes amis sur la plage.

Mes premiers sushis, c’était donc en sa compagnie, dans l’un des meilleurs restaurants japonais de Paris. Drapée dans une robe de soirée empruntée à ma mère, je frissonnais d’épouvante devant le plateau de sushis et son absence flagrante de fourchette. Le milliardaire me montra la technique qui consistait à attraper le sushi avec adresse entre deux baguettes et à l’enfourner d’une pièce dans le gosier. Enfer et damnation ! Lorsque, tremblante, je saisis le pauvre saumon allongé sur son lit de riz collant, la bête glissa entre mes baguettes et  fut propulsée à travers la salle avec un léger bruit gluant… Un sushi à trente-cinq balles, bon sang !

Plus tard cet été là, l’éditrice chez laquelle je faisais mon stage m’invita à déjeuner dans un petit resto de sushis près de l’entreprise. Ayant appris à manier la baguette avec un peu plus d’assurance grâce aux démonstrations du milliardaire ricain, j’acceptais l’invitation avec panache. Au moment délicat de discuter de mon souhait d’être embauchée par cette maison prestigieuse, je m’emparai de toute la boulette de wasabi et l’engloutis d’un coup (pourquoi ai-je fait cela ? je me le demande encore). L’éditrice, femme du monde, me regarda avec des yeux ronds comme des billes mais ne commenta pas. Ce n’est que lorsque je devins de la couleur du soleil levant lui-même qu’elle fit apporter en urgence une carafe d’eau que je dus intégralement boire sous ses yeux, en proie à une tachycardie assortie de petits cris de hamster, qui réduisait mes efforts pour prouver ma valeur professionnelle à néant.

C’est pour oublier ces souvenirs gastronomiques peu reluisants que je me suis consolée à coups de saké chaud chez Tabibito, pendant que mes compères descendaient du saké froid dans des tasses en bois carrées, à la bordure recouvertes de sel. Le jeune serveur, devant notre engouement croissant pour sa cuisine familiale, nous fit le grand plaisir de nous offrir un plateau de sushis supplémentaire. Nous avons quitté cette adresse on ne peut plus recommandable en zigzagant dans la nuit berlinoise, des accords de shamisen plein les oreilles et les neiges éternelles du Fuji dans les yeux.

*Tabibito, restaurant japonais, Karl-Marx-Strasse 56, 12043 Berlin, +43 30 6241345

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