Une nuit avec Electrosexual

Electrosexual--Polaroid©Cristofaro  Salvato

Musicien autodidacte, Romain, dit Electrosexual, est un Toulousain qui officie depuis plusieurs années dans les soirées berlinoises. Sa musique teintée d’electroclash, dansante, lyrique et nostalgique à la fois, est à mille lieues de la techno laborieuse qui règne souvent sur le clubbing allemand. A l’occasion de la sortie de son single « Tempelhof » le 7 mars*, on a débouché une bouteille de Rotkäppchen pour parler musique, Berlin, patrie lointaine et « affaires du cœur » comme il le dit joliment (mais ce dernier point restera hors interview!)

Une bouteille de Sekt, une bouteille de Sancerre et du Milka – merci Romain pour l’interview la plus fun et la plus détendue que j’aie faite depuis un moment !

La musique en autodidacte

« Il y a quand même une notion française selon laquelle tu n’es pas censé faire des choses pour lesquelles tu n’as pas été formé. A l’opposé de la culture anglo-saxonne : fais-le, essaie de le faire – mais si tu n’es pas bon tu te fais éjecter dans la minute !

En 2003 j’ai acheté à sortie un Microkorg, un petit synthé abordable avec des sons vintage, avec le vocoder, tout en un. Je l’ai acheté au chanteur québécois Automelodi alors que je vivais à Montréal. J’ai joué de ce synthé complètement intuitivement. Je savais que je voulais faire des chansons, j’avais des références pop, je ne voulais pas faire de techno. »

Ressorts et génériques de dessins animés

« Je suis passionné de musique depuis tout petit. J’avais reçu une batterie pour Noël. Sur cette batterie, il y avait des ressorts. J’avais un magnéto et j’ai enregistré les sons que faisaient les ressorts en résonnant sur les tambours. J’avais enregistré une cassette pour laquelle j’avais même fait un plan promo! J’avais huit ans… J’avais déjà envie que ce soit sur un support… J’avais fait une pochette avec mon frère, on avait fait des photos exprès… Il y avait des paroles un peu débiles… Le titre s’appelait « Dégradation » – ça devait être inspiré par le son que je faisais.

J’ai forgé ma culture musicale à partir de la culture des dessins animés des années 90. Je te conseille d’écouter la face B du 45 tours d’Albator! C’est du prog-rock électronique hyper balèze! Tous les génériques de dessins animés étaient électroniques. C’était des grands compositeurs – Francis Lai, François de Roubaix… »

David Caretta, le parrain

« David Caretta est venu jouer à Toulouse. Je suis allé le voir après le set, j’adorais ce qu’il faisait, je l’avais découvert à Montréal. On a discuté et je lui ai fait écouter ce que je faisais. Il m’a dit : Wow! Je trouve ça super, envoie-moi des morceaux, j’ai un label. A partir de ce moment-là c’était clair et définitif : la musique était la seule chose qui m’intéressait et j’allais m’investir complètement dedans. »

Partir à Berlin

« C’était plus un cheminement, un ras-le-bol. C’était presque une question de survie. Sachant que j’avais très peu de lieux d’expression à Toulouse, je voulais déménager dans une ville où la musique a une importance. A Toulouse, on te demande : « Mais ton vrai boulot, c’est quoi? » J’aurais aussi pu partir à Londres, j’aime beaucoup Londres depuis mon adolescence. Début 2000, Londres était très orienté dance, électro. Maintenant c’est de nouveau une ville rock – si j’avais fait du rock, ç’aurait été ma ville de destination. J’étais déjà venu jouer à Berlin et en dix jours j’avais déjà rencontré plein de gens. J’avais donc déjà des amis ici.  »

Vivre de la musique à Berlin

« J’ai tout de suite été résident de deux ou trois soirées qui n’existent plus (c’est le côté éphémère de Berlin). Très rapidement j’ai rencontré de nouvelles personnes qui m’ont fait jouer, ou qui connaissaient déjà mon nom. Le contact entre artistes de la musique électronique à Berlin est facile. La plupart des artistes qui viennent jouer à Berlin ont envie de faire quelque chose de spécial à Berlin parce que la ville leur parle. Cela donne une énergie vraiment particulière. »

La musique à Paris et à Londres

« Pendant longtemps, jouer à Paris me posait un problème. A l’entrée du club, déjà, ça trique énormément, les gens rentrent dans le club excédés, ils se bastonnent pour poser leur vêtements car la caisse est riquiqui et les videurs leur hurlent dessus. Il y a un niveau de stress énorme. A Paris on ne vient pas te chercher à l’aéroport, ce qui n’est pas tant demander quand tu viens jouer et que tu es chargé, il n’y a pas d’accueil. Mais Londres est pire! La violence y est partout et insidieuse. Dans les interdictions, dans l’autocensure. Les gens savent qu’ils ne vont pas pouvoir faire les cons, sauter partout, tout est très contrôlé, il y a un couvre-feu, une fois que c’est terminé, c’est vraiment terminé, il n’y a pas d’after ou alors c’est vraiment hardcore… Tu fais ton DJ set et tu te barres, point. »

Berlin, le « bon endroit »

« J’ai l’impression de vivre les meilleurs années de ma vie, d’être au bon endroit, d’être entouré des personnes que j’aime. J’ai bien sûr des moments de doute terribles. Mais par rapport à ce que j’aime et ce que j’ai envie de faire, Berlin est la ville que j’aime, oui. J’entends tout le temps « Ah Berlin c’est plus la ville hype que c’était… » Eh bien pourvu que Berlin ne soit plus LA ville hype! » (rires)

Conseils aux jeunes musiciens français

« Si tu te poses la question de partir vivre à Berlin pour ta musique, déjà, c’est énorme! Il n’y a rien de pire que de faire du sur-place ou de végéter. C’est là que tu sombres.  Il faut te pousser un peu aux fesses, croire en soi, faire des choses. Je pense que le vrai talent, c’est de faire des choses. Pas de les faire de façon géniale ou révolutionnaire, mais de faire les choses. Berlin est une ville qui permet de réfléchir. Elle te donne du temps, il n’y a pas une pression immense de survie ici. »

Courez à la soirée de lancement au Naherholung Sternchen à laquelle il invite les Français Andrew Claristidge (du duo Acid Washed), Océane Moussé et Henning Specht (du groupe toulousain Hypnolove signé chez Record Makers) . Se joignent à la fête le duo berlinois Local Suicide pour un DJ set qui se prolongera tard dans la nuit.

La fête continuera le lendemain à Paris ou Electrosexual se produira aux cotés de David Carretta (qui a remixé le Single Tempelhof) au Pigallion (ex Folies Pigalle)

Evénement Facebook

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La noire et la blanche : les lecteurs témoignent sur la coke

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Y en a marre de la blanche. On veut la fête en couleurs. (Crédit photo www.holi-openair.de)

Mon dernier article, une lettre ouverte à mes amis cocaïnomanes à Berlin, a connu un succès phénoménal grâce au magazine Konbini - ce qui prouve bien qu’il est temps de parler de ce problème majeur. La coke, la prétendue « drogue de la fête », cette poudre qui s’est presque autant banalisée que la marijuana, s’est infiltrée dans les vies de toute une jeunesse européenne. Elle pourrit nos amours, nos amitiés, nos passions, notre travail. Cet article regroupe les témoignages bouleversants et révoltés des lecteurs qui ont eu le courage de me raconter leur expérience avec cette drogue. Tous les noms ont été modifiés pour préserver leur anonymat. 

Julien

Je suis un consommateur régulier le week-end, et il m’arrive de m’en vouloir énormément après avoir passé une soirée entière à se poudrer le nez. Solitude, petit-boost sans conséquences, habitude de sniffer, plaisir de la ligne, les raisons qui me poussent à reconsommer sont multiples. Avant hier soir, j’avais évité ça pendant deux semaines, j’ai honte d’être fier de moi d’une durée d’abstinence si ridiculement courte. J’ai lu le blog de Juliette, plutôt édifiant ses récits. Je dois avouer que de vous lire ça m’a complètement déprimé au début, car c’est jamais drôle de faire face à ses propres faiblesses. Mais je pense que ça ne peut que faire du bien sur le long terme, et qu’il n’y a rien de pire que l’ignorance de soi.

Leïla

Il y a deux-trois ans j’ai totalement arrêté de prendre des drogues, car je sentais que je commençais à perdre pied. Dernièrement j’ai ressenti une amélioration, je retrouve ma fraîcheur d’antan, celle de quand j’étais vraiment impatiente d’aller voir jouer un artiste en club avec quelques verres dans le nez et des potes de bonne humeur. Marre des yeux vitreux, des bégaiements des gens qui ont perdu des bouts de cerveau à force d’afters forcenés et de l’abrutissement général de personnes qui refusent de se confronter à leurs affects. Oui la vie c’est dur, mais n’oublions pas que nous sommes des privilégiés en Europe et que nous avons de la chance de vivre dans des villes comme Paris ou Berlin où la vie culturelle est intense et ne nécessite pas que l’on se défonce en permanence.

Aurélie

Moi, qui, un soir de tourmente, et pour faire comme tous ces autres qui me rendaient folle, pris une dose trop forte à un inconnu dans les toilettes d’un bar de Hambourg, à l’insu de mes amis, et me retrouvais proche de l’overdose, accrochée à une rambarde du port, les yeux fermés pour ne plus voir les grues du port se démultiplier, surgir devant moi comme des créatures immenses et malfaisantes, à un rythme vertigineux qui les faisaient se décupler et toujours grandir, tandis que le sol sous mes pieds se dérobait, que les sons devenaient métal, explosion, hurlements aigus, cris à la mort, la mâchoire si serrée qu’il fut impossible à mes amis paniqués de me faire vomir, malgré mes supplications susurrées à toute vitesse, presque incompréhensibles tant ma mâchoire grinçait, tant je ne pouvais la délasser pour articuler, malgré ces mots déformés qui me parvenaient, de très près de très loin de très près d’où enfin? Tour à tour inaudibles puis hurlés à mon oreille, mes propres mots en vérité : « C’est beaucoup trop fort… Beaucoup trop fort… »

- Aurélie tu as pris quoi ?

- Je sais pas…  »

Rien de grave, donc. The occasional goodie. On gère.

Justine

Je suis cette fille promue à un avenir brillant, entourée, socialement « in ». Mais je suis aussi cette étudiante, qui couve au fond de son lit, sa redescente… je suis celle qui complètement défoncée a couché avec n’importe qui, n’importe où et n’importe comment. Je suis devenue le portrait type de ces gens qui se croient « in » car la coke c’est « cool ! «  Je suis désormais celle qui a honte quand en soirée on lui balance « elle est où la reine des soirées qu’on a connue ?  » Qui lâchait 500 balles en boîte, « allez sinon t’as pas un trait ? » Samedi soir, une amie :  » On t’aime, on veut redécouvrir celle que tu as toujours été. Et non cette conne arrogante que tu deviens après 4 verres et 1 g.  »

Valentin

Coup de foudre. On a commencé à sortir ensemble. Tout se passait bien. On est allé à un festival ensemble.  Ça faisait un mois qu’on était en couple. Et là, pour « tenir » tout la nuit, elle a pris de la coke. Le premier soir, puis le second. Moi je n’avais besoin ni d’alcool ni de drogue, mais autour de moi, pour tout le monde, ça semblait presque fondamental. Ça ne faisait pas longtemps qu’on était ensemble, alors pourquoi allais-je la réprimander, jouer le moralisateur ? Je l’ai laissée faire. Mais dès l’instant où elle a tapé, je ne l’ai plus reconnue. Son regard était froid. Elle était distante. J’ai décidé, le second soir, de rentrer me coucher.

Le lendemain matin, on s’est retrouvé, je venais de me réveiller quand elle rentrait de la fête, en descente. Evidemment, ça s’est mal passé, parce que j’étais pas bien, je le vivais mal. Et je lui ai dit pourquoi. Et je suis passé pour le rabat-joie, qui « gâche tout ». On n’en a pas reparlé. Mais je savais que lors de ses soirées, avec ses copines, elle remettait ça, « pour tenir », toujours. C’était selon elle, une consommation récréative, festive, rien de grave. Je n’étais pas là pour les fêtes. En revanche, il fallait que je sois là pour l’aider dans sa descente. J’étais profondément amoureux, donc je tolérais.

Audrey

Je voulais te dire que la coke fait un ravage autour de moi aussi…  Au Québec (à Montréal plus précisément), les gens en font beaucoup trop et souvent c’est simplement pour être « trop top » et respecté…  Pourtant, c’est tellement chiant quelqu’un sur la coke, ça se croit le meilleur et ça s’écoute parler… Je dis pas qu’il faut jamais essayer la drogue, faut faire ses expérience quand même, mais la cocaïne n’en vaut pas la peine d’après moi…

Emilie

Je suis une « fille de la nuit » comme tu dis, attirée par les grandes villes de la fête (j’ai vécu à Montréal, Amsterdam et aujourd’hui Berlin). Je suis rentrée dans ce cercle vicieux, jusqu’au point d’héberger mon dealer de coke plusieurs semaines, de vendre mes appareils photo, ce qui était pourtant ma passion (…) J’ai fait des choses totalement à l’opposé de mes valeurs, de ce que je crois.

La drogue à Berlin, c’est clairement la pire qualité que j’ai pu tester. C’est la pire merde du monde, des lendemains à grelotter et à saigner des dents, des maux de têtes qui durent deux jours, et toutes les doses coupées à moitié au speed, donc pas du tout high, mais carrément stressé et paranoïaque pendant la montée.

Mais ce qu’il y a de pas plus mal là-dedans, c’est que ça m’a carrément dégoûtée de la drogue, et aujourd’hui je prends plus rien. J’en ai rien à foutre de passer pour la catho, d’être coincée ou de manquer des afters, j’ai raté trop de belles aprèms ensoleillées au Mauerpark ou à Tempelhof enfermée seule dans ma chambre. Ça vaut pas le coup, la vie est trop belle pour ça.

Je soulève maintenant une autre question : pourquoi ? Pourquoi les jeunes se défoncent tant ? Moi je pense que la jeunesse européenne aujourd’hui est malheureuse. L’Europe est malheureuse. La drogue, les suicides, les anti-dépresseurs, on est les meilleurs sur la planète dans le genre. En se droguant, les jeunes cherchent à s’enfuir, à oublier une réalité, qui leur fait clairement peur. La santé psychique de l’Europe est selon moi, mal en point. Si on ne nous donne pas plus d’espoir en l’avenir, c’est encore bien plus bas qu’on pourra tomber.

Réalise tes rêves, va prendre le soleil, voyage, mais oublie tout ce qui t’a amené à te retrouver devant cette poudre, qui au lieu d’être blanche, devrait être noire.

Thomas

Dix-sept ans, déjà le bordel dans ma tête, et ce n’est que le début de cette génération de drogués. Tu verras dans dix ans des gamins de onze ans taper des rails. J’espère que cette génération déglinguée de plus en plus jeune compte se réveiller, mais de ma part c’est impossible que je puisse donner une leçon.

Caroline 

Berlin est devenue lentement, mais sûrement pour moi la capitale de la fuite, le QG des esprits parfois perdus et qui cherchent dans la fête et la consommation excessive de drogue une réponse à un vide existentiel. Ce qui est décourageant, c ‘est de constater que l’effet de masse entretient la bonne conscience collective : « Nous faisons, donc nous sommes »  pourrait-on dire. La cocaïne, la MD et le reste font ressurgir chez les plus sombres aspects de la personnalité. C’est un cache misère. J’ai appris à détester cette poudre. C’est une rivale insidieuse. Alors voilà, en ce lundi matin, merci beaucoup car au milieu des nuits berlinoises, je me sens désormais moins seule.

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La coke à Berlin (et ailleurs) : vos témoignages

Cher lecteurs, le succès de mon dernier article, repris sur Rue 89 et Konbini, me pousse à imaginer une suite. C’est étonnant de voir à quel point nous sommes tous touchés par le problème de la cocaïne à Berlin – et pas qu’à Berlin, comme le prouve vos magnifiques mails et commentaires de Paris, Lausanne, Lyon, Londres…

Konbini m’a demandé de regrouper certains de vos témoignages de manière anonyme pour continuer à parler de ce problème. Je vous demande donc votre accord dans ce billet. Merci de m’écrire par mail (generationberlin030@gmail.com) ou dans les commentaires. Votre anonymat sera respecté, les noms seront modifiés.

Bien à vous

Votre Manon

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La poudre de Berlinpinpin

cocaine

Les nuits berlinoises sont réputées pour leur liberté et leur clubbing à nul autre pareil. Mais la magie de la fête n’est pas seulement due à la bonne humeur ou à l’abus de shots de Jägermeister. La cocaïne est presque devenue un produit de grande consommation dans la capitale de la nuit européenne. Sans jugement ni condamnation, lettre ouverte d’une fêtarde patentée à ses amis cocaïnomanes 

Dans les commentaires de mon dernier article, un lecteur me taxait d’angélisme, car je ne faisais pas mention de la coke qui circule dans les toilettes du club Berghain. Bien que je comprenne son étonnement, mon propos n’était pas de raconter ces douze heures passées dans l’antre de la techno sous l’angle de la drogue – elle n’est qu’un aspect de la fête, pas l’essence. Le sujet délicat de la consommation de cocaïne à Berlin mérite qu’on prenne des pincettes. 

Et pourtant, me direz-vous, vous qui habitez à Berlin depuis un mois ou trois ans, vous qui sortez et fréquentez les boîtes, la coke, c’est la petite poudre de la fiesta, rien de bien grave. Pas d’addiction, dit-on. Son prix a d’ailleurs baissé radicalement ces dernières années – et sa qualité aussi.

A quoi est-elle coupée ? Au bicarbonate de soude, aux amphétamines. Assemblée dans des appartements berlinois par de petits dealers solitaires, elle se déverse dans les rues de la ville comme une pluie d’argent, livrée à la seconde par des mecs en bagnole qui bossent comme vendeurs de kebab le jour. C’est ça, la vie du dealer de c à Berlin : une existence de merde, une existence traquée par les flics, une vie d’esclave qui attend toujours un coup de fil ou un SMS. La plupart d’entre eux sont Turcs et ne boivent même pas d’alcool. Avec raison, ils méprisent leurs clients, car ils savent bien ce qu’il y a dans la poudre qu’ils leur vendent. De la merde.

J’ai vu les plus grands esprits de ma génération détruits par la folie, affamés hystériques nus,
se traînant à l’aube dans les rues nègres à la recherche d’une furieuse piqûre…

… écrivait le poète américain Allen Ginsberg dans Howl en 1955. Pour l’imiter, je dirais que je vois les artistes les plus fins perdre toute inspiration dans des nuits futiles. Je vois des gentlemen se transformer en d’arrogants connards sûrs de leur séduction boostée à la poudre blanche. Je vois des filles gracieuses et pleines d’esprit perdre l’appétit – d’abord pour la bouffe, plus tard pour la vie. Je vois des intellectuels ramper devant certains dealers machistes et sans éducation. Je les vois lécher les bottes d’un abruti dispensant sa poudre de perlimpinpin dans les soirées pour faire le coq. J’entends des propos messianiques, des discours pompeux, déclamés dans des gogues sombres et sales. La marijuana rend vaseux, la mdma rend nympho, l’ecstasy rend hystérique, le LSD rend mystique. La coke, elle, rend con, prétentieux et lâche.

Mes amis – je ne veux plus vous voir ainsi. Je ne veux plus te voir, toi le photographe doué de tant de talents, perdre tes nuits dans cette quête contre ta solitude rampante, je ne veux plus voir tes doigts trembler en appuyant sur le déclencheur parce que tu as passé la nuit précédente à te défoncer le cerveau. D’ailleurs, tu ne parles plus que de ça. De la coke. Tes conversations sont devenues stériles et chiantes, toi qui me faisais rire comme personne.

Je ne veux plus te voir, toi le DJ aimé de tous, à l’aube d’une carrière florissante, rater un set pour une trace de trop. Je ne  veux plus te voir tromper ta petite amie avec une pouffe de groupie juste parce que tu étais défoncé.

Je ne veux plus te voir, toi l’étudiant si charmant, rater la manifestation que tu as organisée toi-même, parce que tu es au fond de ton lit, digérant les deux grammes que tu t’es pris hier.

Je ne veux plus te voir, toi le jeune patron de bar, toi le Turc qui est beau comme un astre, qui t’es fait tout seul, qui passait des plats à douze ans dans le resto de ton oncle et qui désormais règne sur un coin de la nuit berlinoise, toi, mon bel ami, devenir muet à force de drogue, sinistre et sombre, incapable d’aimer une femme.

Et toi l’homme que j’ai aimé, je ne te verrai plus prendre tes traces à six heures du matin dans ce lit que nous partagions, ou dans les backstages après ton concert que tu avais raté parce que la drogue t’avait rendu froid comme le marbre, parce qu’elle avait raidi tes doigts sur ta guitare, qu’elle avait glacé ton regard et que le public ne pouvait pas entrer en communion avec toi. Toi que j’avais rencontré griffonnant des poèmes à toute heure du jour et de la nuit, toi qui découvrait l’Europe avec émerveillement, tu ne sortais plus de ton lit. Nos jours ressemblaient à nos nuits. Non, mon amour, ce n’est pas cela le rock, ce n’est pas cela, la musique, ce n’est pas cela, l’attitude.

Mes amis. La coke vous donne le sourire une heure et puis vous l’ôte des jours entiers. Elle vous envoie au paradis de l’ego pour quinze minutes puis vous plonge dans l’enfer de la veulerie, avant de vous jeter dans des oubliettes de tristesse et de solitude. On appelle ça la descente. Certains la subissent plusieurs jours de suite. D’autres sont tellement accros qu’ils ne la sentent plus, la descente. Leur état normal, c’est le high.

Mes amis, ne me dites pas qu’il n’y a pas d’addiction avec la cocaïne. Ne me dites pas ça, pas à moi. Qui a inventé ce mensonge? Et toi qui me lis, si tu n’as jamais commencé, sois un freak. Refuse. Tous les artistes de la nuit que je connais à Berlin et qui continuent de travailler ont arrêté. Et oui, je vous le dis : la nuit se vit bien mieux sans cette saloperie. Elle se vit aussi très bien sans cigarette, j’en suis la preuve vivante (et même sans alcool, mais ne me demandez pas de lâcher mon verre de blanc, il me faut bien une drogue à moi aussi). Tout ça, c’est du bullshit. Qui fabrique ces produits? Qui les vend? Pensez à ça. Est-ce que cela correspond à vos idées politiques? Sociales? Réfléchissez à ça, mes amis.

Non, je ne vous juge pas, mes pauvres amis cocaïnomanes, qui êtes tellement persuadés que vous « gérez ». Droguez-vous si le coeur vous en dit, mais sans moi. Par amour, je ne vous verrai plus. Vous ne gérez pas du tout. Je ne peux plus vous voir vous détruire. L’un d’entre vous est mort en Italie récemment. Dans un accident de voiture. Il était high, complètement high. Il croyait, avec son ego pompé à mort par la poudre, qu’il allait « gérer ».

Depuis quelques temps, je suis le blog de Juliette F., une mystérieuse jeune Parisienne qui, accro à 19 ans, vient tout juste de s’en sortir, des années plus tard. Ses récits sont superbes, gracieux, émouvants. Elle donne même des conseils pour arrêter. Elle parle de cette drogue comme il le faut : cette chose séduisante, cette chose tellement à la mode, à laquelle on ne pense jamais qu’on est addict, tout en l’étant – à mort. Juliette F. est une lumière dans le paysage de la nuit.

Être sobre c’est être in. Comme les punks de la première génération. Straight attitude. Gardons la tête sur les épaules, l’esprit clair. On en a besoin dans ce monde d’espionnage digital, de fausse liberté, de fausse démocratie. Straight attitude, encore et encore!

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Plus de douze heures au Berghain : ça y est, j’y suis arrivée

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Le club Berghain – vide. Oui, c’est possible.

Certes, vous qui me lisez savez que je ne suis pas vraiment pantouflarde en ce qui concerne la piste de danse et autres délices clubbesques. Mais je n’avais jamais fait le marathon que se doit d’accomplir tout vrai Berlinois: faire un tour du cadran en boîte de nuit, et plus particulièrement au Berghain, le plus célèbre club techno du monde. A l’heure où je vous écris, je suis encore en train de m’en remettre

Tout a commencé un vendredi soir d’hiver dans la capitale teutonne. J’étais passablement excitée de voir The KVB en concert, l’un de mes groupes favoris. J’étais accompagnée d’une bande de jolies filles prêtes à tout, et surtout à boire de l’alcool très fort, très vite. Nous fîmes une entrée fracassante (entendez par là : bruyante et ivre, pas nécessairement rayonnante) au SO36, le légendaire club punk/post-punk de Kreuzberg, lors de la soirée Ich bin ein Berliner.

J’en profite pour saluer tous les artistes merveilleux rencontrés lors de cette nuit de folie et leur demander pardon pour mes propos messianiques – ta musique est sublime, tu es fabuleuse, tu as la plus belle coupe de cheveux que j’aie jamais vue, qu’est-ce que t’es humble, c’est dingue, alors que tu es un génie - l’excès d’alcool me rendant parfois extrêmement sensible à la beauté de trois notes de guitare ou d’un eye-liner bien posé. Il n’empêche : je pensais tout ce que j’ai dit, car il faut bien le souligner, c’était une soirée d’une grande élégance musicale et une fête à la joie disproportionnée. Ecoutez un peu ce que fait ce jeune Français bourré de talent avec son projet Electrosexual (Romain, je t’embrasse!)

Bref – le vendredi soir s’est écrasé le bec le premier dans le matin du week-end, comme une cigogne battant de l’aile. Me réveillant encore un peu ivre, je constate néanmoins que je n’ai pas la gueule de bois. La bonne humeur de la nuit précédente pulse encore dans mes veines.

Samedi soir. Après un anniversaire sympathique au trou du cul du monde, à Charlottenburg (même si c’est hype, c’est loin, flûte), je me retrouve dans un taxi à cinq heures du matin, avec deux copains prêts à tout, comme les filles citées plus haut. Au moment de faire la queue devant le Berghain, je déclare souverainement:

Ok, je reste deux heures, pas plus, et je rentre me coucher. 

Voilà que nous nous trouvons devant les cerbères. Sven, que je ne présente plus, me dévisage de loin pendant que je me demande pourquoi. Mais après tout, cela fait bien vingt-quatre heures que je suis éméchée. Il se peut que mon rouge à lèvres soit mis de traviole ou un truc comme ça. Je m’en fous, me dis-je dans mon ivresse, j’assume. Je relève la tête et défie le monsieur en question. Qui ricane sous cape. Me voilà bien déconfite. Au moment de rentrer, je passe devant lui et lui demande, avec toute la grâce langagière qu’on me connaît :

Ben quoi? 

Sven éclate de rire. J’interroge du regard ses sbires. Impossible de savoir pourquoi je suis la cause de l’hilarité du physio le plus redouté d’Europe, mais bon. Mes copains sont bien contents de pouvoir se glisser derrière moi sans demander leur reste. (Plus tard, un ami m’a suggéré que Sven avait peut-être lu mon article précédent à son sujet. C’est possible, mais un peu trop flatteur pour être vrai. Sven, si tu me lis, je t’embrasse aussi, euh… enfin, je te serre la pince, quoi.)

Une fois là-haut, je comprends assez rapidement que je suis perdue et que je ne reverrais pas mon lit avant plusieurs heures. Un bon nombre de copains est perché au-dessus du bar, dans une humeur tout à fait festive, et la musique, ma foi, est extrêmement bonne (quelqu’un a eu l’idée brillante d’inviter un DJ jouant de la minimal wave ce soir-là, au lieu de la sempiternelle électro chiante et non mélodique qu’on nous ressert depuis dix ans*).

On danse un peu, on boit beaucoup, on parle, on rencontre des gens. Un type drague mon ami canadien comme un malade. C’est un très beau garçon scandinave. Sans doute attendrie par la pureté de ses traits (l’alcool, une fois de plus), je lui glisse que mon ami est complètement hétéro et qu’il ferait mieux d’aller chasser sur un terrain plus gay-friendly. Le type se défend et me lance sans la moindre ironie :

Ah mais non, je suis hétéro, 100% hétéro, j’aime que les filles. C’est juste que, hier soir – je me suis engueulé avec ma copine alors je suis allé en club et j’ai baisé trois mecs. 

Plouf, plouf. L’animal scandinave était sympa. On a bu un coup. Puis nous faisons tous un tour. Rien n’est plus amusant que de se délecter de la vue de tous ces oiseaux du matin. Vers 7 heures, au Berghain, la foule est dépenaillée, les rouges à lèvres filent, les yeux se brouillent. Dans une cabine ouverte, un couple d’un soir s’envoie en l’air. J’ai l’impression de contempler une scène de cinéma plutôt qu’un véritable acte sexuel. On passe notre chemin.

Un de mes amis, plutôt discret d’habitude, s’épanche. Il est amoureux fou d’une fille qui ne veut pas de lui. Je le prends dans mes bras. Il rit. La lumière pénètre d’un coup comme un oiseau de feu par les vitraux d’un des bars du club. Un soleil radieux. Je me détourne comme un vampire. Non!

Les heures passent, notre argent s’amenuise. Au bout d’un moment, nous mettons toutes nos ressources en commun. Il ne reste plus grand-chose. On gruge en remplissant nos bouteilles de bière vides de flotte aux toilettes. C’est là que se font toutes les grandes rencontres, dans la lumière crue des sanitaires. Un homme au corps et à la crête de mohawk fait le ménage à moitié nu. Une de mes anciennes colocs me bondit dessus : elle travaille pour un label électro et est venue présenter un DJ.

Pendant que je fais pipi, je cherche de toutes mes forces l’hymne national allemand. Je m’aperçois que je ne me souviens plus de l’air. Tout ce qui me vient en tête, c’est God save the queen et encore, dans la version des Sex Pistols. Heureusement, deux homos baraqués et couverts de tatouages me viennent en aide quand je sors de mon antre : Einigkeit und Recht und Freiheit für das Deutsche Vaterland…

Il est seize heures. Un de mes copains tape sur le comptoir : pas question d’aller se coucher. On va aller jusqu’au bout. On ira dormir vers vingt heures. Comme une journée normale. Ou presque.

Ok, va pour la journée au Berghain. J’aspire l’air malfaisant, chargé de fumée et d’alcool, j’aspire toute cette énergie berlinoise et toute cette musique, ces milliers de vibrations et de corps, ça fait cinq ans que j’habite là bon sang, cinq ans que je fais la fête, mais je n’ai jamais fait la fête comme ça.

Je lève les yeux vers la foule qui est devenue de plus en plus gracieuse ; c’est la foule du dimanche après-midi, celle qui a dormi et qui vient danser avec des vêtements frais et repassés, une foule de trentenaires à l’haleine parfumée. Je reconnais des gens que j’ai vu passer il y a six heures. C’est un peu comme si on se connaissait. Cette fille gothique, là, avec son corset en faux cuir. Cette autre qui dansait presque cul nu avec tout le monde et a l’air bien déplumée maintenant. Ce jeune mec à bonnet de marin qui ressemble à Tintin…

On s’élance sur la piste de danse une dernière fois, pour une danse interminable qui durera plusieurs heures. On se sourit tous. J’ai les pieds en feu. Le soleil est allé se recoucher sans moi. Je préfère ça. Plus tard, nous nous balançons mélancoliquement dans les nacelles du bar du premier étage, serrés les uns contre les autres. Toutes ces heures ensemble ont resserré les liens de notre amitié d’une étrange façon. 

Voilà, ça y est, je l’ai fait, ce marathon. C’était sans doute la seule et unique fois. Parce que, bon, c’est le début de l’année, et on est plein de bonnes résolutions…

* si certains d’entre vous ne comprennent pas tous ces mots musicaux obscurs, quelques explications : la minimal wave, c’est du post-punk (vous voilà bien avancé. Le post-punk, c’est ce qui est né du mouvement punk. Bizarrement, le post punk n’a presque rien à voir avec le rock). C’est une musique essentiellement à base de synthétiseurs, mais ce n’est pas de la pop et ce n’est pas forcément très joyeux, c’est plutôt empreint d’une certaine mélancolie. L’électro minimale, c’est ce qui a fait le succès du clubbing berlinois vers la fin des années 90. C’est chic et indansable, à moins de prendre du LSD, paraît-il, mais j’ai jamais essayé. A vos risques et périls, lecteurs. Kuss

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