La poudre d’escampette

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Solitude dans la fête : Trixie on the Cot, New York City, 1979 (par Nan Goldin)

En février 2013, je publiais un article sur la « coke scene » à Berlin en forme de lettre ouverte à certains de mes amis cocaïnomanes. Je pensais alors qu’on ne pouvait pas aider quelqu’un à s’en sortir, sans que cette personne ne le veuille elle-même. Un an après, je vois les choses un peu différemment

Je me revois encore à cette table de restaurant, dans Neukölln, assise face à une amie proche – appelons-la Claudia. Une personne douée de beaucoup de talents et avec qui j’avais beaucoup fait la fête à Berlin. J’avais pris mon courage à deux mains, et un grand verre de Riesling aussi, pour lui avouer que je m’inquiétais sérieusement pour elle, parce que je la voyais glisser dans une consommation lourde et régulière de cocaïne.

Cette amie m’a fait la gueule pendant plusieurs semaines. J’avais décidé de ne plus la fréquenter, car je ne pouvais plus supporter de la voir gâcher sa vie, se taper des descentes monstres pendant lesquelles elle ne décrochait plus son téléphone, grossir à vue d’œil (la coke ne fait pas maigrir tout le monde – qui a envie de faire du sport et de picorer une salade de fenouil après une nuit blanche?) et pire que tout, être incapable de bosser.

Petit à petit, j’ai cessé presque complètement de la voir, car nos rapports étaient devenus intolérables. Claudia m’a envoyé un SMS :

C’est ça, abandonne tes amis...

J’avais trouvé, alors, ce message déplacé et culpabilisant. Ce n’était pourtant qu’un appel au secours. Bien naïvement, j’attendais qu’elle me rappelle pour me dire qu’elle arrêtait la drogue, qu’elle était sobre, que les petits oiseaux chantaient le matin pour elle, que sais-je. Ce coup de fil n’est pas venu et il ne viendra jamais : pour un drogué, se tirer d’affaire ne se joue pas en une nuit.

Puis Claudia a fini par me manquer terriblement. Je l’ai appelée, nous nous sommes vues. Nous avons passé du temps ensemble à discuter de tout et de rien, jusqu’à ce que cette discussion faite de petites choses devienne un fleuve charriant des émotions violentes et boueuses. La mort d’un père, l’isolement, la crainte d’être laide, le manque de confiance en soi vrillaient l’âme de ma pauvre amie.

Je me suis rendu compte, aussi, que Claudia était devenue le cheval de Troyes de toute une bande de fêtards à moitié cocaïnomanes qui se servaient de son addiction pour sniffer à ses frais. Claudia ne supportait pas la solitude. Elle préférait se ruiner en drogue pour garder les gens autour d’elle jusqu’à l’aube, voire distribuer de la poudre à des hommes pour qu’ils se glissent dans ses draps.

Aussi ai-je voulu renouer avec Claudia. C’est un apprentissage douloureux. C’est mon amie la plus touchée par cette addiction. Ses réactions sont parfois insupportables. Délicieuse lorsqu’elle est high, elle peut devenir froide et calculatrice si elle a dépassé la dose qui lui fait du bien. Ses descentes la rendent maniaque à l’extrême. Elle ment souvent, pour masquer ses nuits de débauche solitaires. Je sais tout cela et pourtant je ne peux pas lâcher complètement Claudia, parce que je l’aime réellement ; même si elle me préfère souvent la compagnie de mecs débiles qui tapent en cercle dans les soirées sans adresser la parole à qui que ce soit.

J’aime mon amie totalement addict, car je sais que derrière sa folie pour la poudre blanche il y a une quête insondable, mystique, une folle course à l’amour. Claudia ne sait plus communiquer sans coke. Sa solitude terrible l’a entraînée dans la drogue et la drogue a noyé sa vie dans une solitude encore plus grande. Le serpent se mord la queue.

En lisant aujourd’hui cet article passionnant (lisez-le bien) j’ai pu mettre une logique sur le sentiment qui m’animait. L’addiction serait bel et bien le corollaire de la solitude. Quelques lignes de coke prises en soirée ne font pas de vous un accro, si vous êtes aimé. C’est aussi simple que cela. Aimé. Entouré d’amis, ou d’une famille, ou d’amants aimants, pourquoi vous rueriez-vous sur la drogue (à part pour faire une nuit blanche et faire le con en boîte – ce qui n’est pas la même chose?) L’article martèle cette idée forte : le contraire de l’addiction, ce n’est pas la sobriété, c’est le contact humain.

Les multiples expériences décrites dans l’article en témoignent, mais la pratique le prouve aussi. J’ai, dans ma jeune vie, approché de nombreuses personnes véritablement accros à une substance (drogue, alcool, nourriture). Elles ont toutes en commun une solitude extrême ou une incapacité profonde à établir un contact humain profond et durable.

Aussi, aujourd’hui, n’écrirai-je plus cette phrase : Par amour, je ne vous verrai plus. Vous ne gérez pas du tout. Je ne peux plus vous voir vous détruire.

J’ai décidé que j’aiderai Claudia à s’en sortir, plutôt que de lui tourner le dos. Comment? En l’aimant. En étant patiente. En fermant les yeux sur les broutilles et en continuant de mettre des limites là où j’en ai besoin. En l’écoutant, bien sûr, aussi. Il y a quand même chez les grands isolés, les grands perdus, des beautés magnifiques. Ils ont touché le fond et ils en rapportent des pierres noires et abyssales que personne ne veut vraiment voir… Claudia est accro, elle est seule, elle a mal, mais ce n’est pas une victime. L’avenir est devant elle. Ceux qui sont allés si bas peuvent remonter bien plus haut que les tièdes et les timides.

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Neukölln : le croissant de la gentrification

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Les Berlinois les aiment, Kanye les adore

Bon bon, la gentrification… beaucoup de gens trouvent qu’elle a aussi du bon. Surtout lorsqu’elle se présente sous forme de véritables croissants Lenôtre. Il n’empêche que mon quartier est en train de se métamorphoser à la vitesse de l’éclair (*attention jeux de mots*) et que je l’ai en travers du gosier (filons la métaphore). Dans combien de temps ne me sentirais-je plus chez moi?

Cela fait bien sept mois que je travaille sur mon film et que, pour cette raison, j’habite temporairement à Paris, revenant à Berlin de manière sporadique pour régler des problèmes de chaudière et des envies de currywurst. Or, parce que je ne suis pas là souvent, la transformation de mon quartier me saute encore plus aux yeux.

L’autre jour, j’étais en repérage pour une marque d’appareils photo qui voulait trouver des coins inconnus de Berlin à immortaliser. J’avais rendez-vous avec une blogueuse allemande, ma partenaire sur ce projet. Nous commencions la journée à l’aube et j’avais un besoin démentiel de café.

Me voilà dans un troquet qui a ouvert il y a quelques années déjà, en face de la station de S-Bahn ; un mignon café rose pétard comme la petite culotte de Britney, qui n’était autrefois pas grand-chose : une pièce blanche avec deux tables hautes en planches, des magazines cools et un jeu de dames, du bon café. D’année en année, ce petit truc de jeunes qui faisait tache dans le paysage de Bäkerei popus s’est agrandi. Le patron, beau gosse de trente ans, a étendu ses pénates en rénovant une grande salle à côté de son café, en élargissant sa terrasse et sa carte. Les fameux jus détox côtoient le latte macchiato de bon aloi, les sandwiches sont faits avec de la bresaola d’un petit producteur italien, etc.

Et donc là, attendant mon latte au lait de soja (je suis une atroce bobo, pardon), importunée par les six personnes devant moi quand, il y a deux ans, il n’y avait pas un chat dans ce coin reculé de Neukölln, je repère les fameux croissants. Ils ont la croûte dorée, rebondie, comme une croupe de nymphe alanguie au soleil. Le croissant dégueu, celui qu’on vend dans les boulangeries berlinoises, a la gueule en papier mâché d’une vieille lune pâle et bouffie. Ceux-là, mesdames et messieurs, étaient de « véritables croissants Lenôtre ». Je vous le jure sur la tête de mon poney.

L’étiquette plantée dans les croissants, écrite à la main avec cet inénarrable style « graphiste à heures perdues » que l’on voit partout, disait : Véritables croissants Lenôtre.

Et les gens, dans leurs parkas dodues fourrées de plumes de goéland, sous leurs bonnets mille fils en laine de lama écossais, avec leurs tablettes du futur intersidéral et leurs baskets à semelles écolo-friendly, s’arrachaient les véritables croissants Lenôtre. J’en ai acheté un et je l’ai bouffé. Il était bon, évidemment. Mais que fout ce croissant Lenôtre dans MON quartier?

En bas de chez moi, Frau Berger et son bric-à-brac ont plié bagages après dix ans de bons et loyaux services à notre quartier. On l’a virée à coups de casque à pointe au cul. L’autre brocanteur, avec ses mégots de clodo et son amour des vieux bouquins, a été sommé de dégager aussi. Cela fait deux énormes espaces vides en bas de chez moi. Des trous béants que l’on va boucher avec des cafés de hipster, ou, pire, une banque.

Ah oui, je vois déjà débarquer la cavalerie : certains vont me dire qu’en bonne Française, je suis richissime et que c’est moi qui ai généré cet embourgeoisement de mon quartier, en m’installant là avec la hipster attitude chevillée au corps comme la syphilis. Pourtant, nous savons tous que le débat n’est pas là. Si les jeunes artistes avaient un quelconque pouvoir sur l’urbanisme, la société et les enjeux de la ville, ça se saurait.

Pour l’instant, on me paie encore des clopinettes pour vendre mes articles et mon travail de scénariste ; pour l’instant, je me fais traîner tous les six mois devant le tribunal par mon propriétaire-spéculateur-croquemort de Hambourg, qui voudrait bien me faire dégager pour vendre l’appartement (où j’ai passé cinq ans de ma vie) à un riche Saoudien ou une riche Luxembourgeoise. Qu’on ne vienne pas me faire croire que mon goût pour le bon café, ou pour les jolies chaussures a une quelconque incidence sur l’envie irrépressible des spéculateurs de racheter des immeubles décrépis, pour en virer des familles turques entières. Bon.

Ce qui me tue, ce n’est pas tant que le gentil beau gosse du café rose vende des croissants Lenôtre. Il a bien raison d’aimer les bons croissants. Ce qui me tue, c’est de ne pas reconnaître mon quartier et de le voir s’aseptiser. C’était un quartier résistant, un mélange d’artistes, de vieux loups de comptoir, d’artisans. Les enfants des Turcs jouaient avec les têtes blondes sur la place, tous les jours d’été. Maintenant, il y a une terrasse moche à la place des mômes.

Si la gentrification est inévitable, pourrait-elle au moins se faire sans ratiboiser tout ce qui fait la beauté et l’essence des quartiers? Je ne pense pas : regardez Prenzlauer Berg, regardez Mitte! Je crois que, malheureusement, ce croissant nous déclare la guerre.

Je ne suis pas certaine de vouloir vivre entourée de cette bienveillance bobo, de ne plus voir que des gens de trente-cinq ans qui travaillent dans une start-up, de ne plus pouvoir taper la discut’ avec le mec qui a le théâtre de marionnettes, parce qu’il ne pourra plus payer le loyer et qu’il aura déménagé. De ne plus pouvoir acheter mon croissant (industriel, pâlot, pas très bon) à la gentille petite vieille turque, qui hoche toujours la tête en souriant comme un bouddha sous son foulard.

Si je ne veux pas, dans trois ans, arpenter les rues de mon quartier avec une poussette interstellaire et une écharpe en laine de baleine biologique, il va peut-être falloir que je déménage. 

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Indignons-nous pour le camarade Charlie

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Mon grand-père, le Général Jacques Bourdis

Après l’attentat contre Charlie Hebdo, chacun semble s’interroger sur son propre courage. J’ai imaginé les mots que mon Grand-Père, Compagnon de la Libération, aurait dits à ce sujet…

Ce matin, quand les hommes cagoulés ont tiré sur la réunion hebdomadaire de Charlie Hebdo, j’étais en train de prendre un café Place Saint-Michel avec un bibliophile, à qui j’achetais deux livres rares que je cherchais depuis longtemps. J’étais heureuse ce matin-là. J’avais eu de bonnes nouvelles au travail. J’allais déjeuner de ce pas avec ma mère adorée.

Voilà ce que je faisais pendant que Cabu, Charb, Wolinski, Tignous et les autres mouraient le crayon à la main. Le verbe haut et le poing levé en esprit. Peut-être même vraiment levé, qui sait. J’aime à le croire. Ils étaient des héros aimés depuis bien longtemps des Français et sont désormais de nouveaux martyrs de la République.

Depuis, les réseaux sociaux se sont enflammés et beaucoup semblent s’interroger sur leur propre capacité à se rebeller contre les tentatives d’intimidation terroristes. Sur Facebook, il y a ceux qui vont au rassemblement de ce soir et ceux qui n’y vont pas, par peur d’un attentat en série. Un de mes amis, l’auteur et metteur en scène belge Philippe Beheydt, y a publié ce texte magnifique :

Moi, je ne suis pas Charlie.

Je n’ai jamais eu et je n’aurai sans doute jamais le courage qu’avaient ces hommes et ces femmes qui continuaient leurs combats malgré les dangers avec lesquels ils vivaient chaque jour.

De vrais dangers. Des dangers de morts. Pas les mêmes petits dangers de ma petite vie à moi qui me font flipper et trembler comme une feuille.

Je n’aurai jamais le courage de ceux qui vont continuer après ces actes horribles à utiliser leur crayons pour décrire le monde, s’en moquer au péril de leur vie.

Je n’aurai jamais le courage de tous ces journalistes, photographes, qui, au péril de leur existence, font leur œuvre à ce point importante et vitale.

Je ne suis pas Charlie et je n’aurai pas la prétention d’imaginer une seule seconde que je puisse l’être.

Je me sentirais bien mal de me joindre à eux en disant je suis vous.

Ma façon à moi de rendre hommage à tous ceux qui sont morts, ceux qui ont soufferts, est de leur dire :

Vous êtes Charlie.
Je ne suis que spectateur.
Mais peut-être un jour j’aurai le courage de mes convictions. Ce jour là, peut-être, je pourrai murmurer bien humblement « Je suis Charlie »

Mon grand-père maternel était, comme ces courageux journalistes, un héros. Il avait rejoint le Général de Gaulle à dix-neuf ans. Pour lui, accepter l’occupation nazie était inimaginable. Il ne pouvait s’accommoder ni de l’Occupation, de Vichy. Il lui fallait une liberté entière. Mon grand-père est devenu Compagnon de la Libération. Avec beaucoup d’autres, il a libéré la France en 1945.

Ce n’était pas un homme de compromis. Il avait refusé la carrière ministérielle qu’on lui proposait – il savait que le politique tacherait son âme. C’était un homme d’idéaux capable, à peine majeur, de prendre un bateau clandestin pour l’Angleterre afin de sauver les idéaux de la République. Après la guerre, il est devenu un diplomate respecté, œuvrant notamment pour la réconciliation franco-allemande. Souvent, lorsque je me retrouve face à une situation terrifiante, je me demande ce qu’il aurait dit ou fait.

Alors, que me conseillerait-il aujourd’hui? Je ne peux pas parler pour lui, mais d’aussi loin que je me souvienne, je ne l’ai jamais entendu réagir de manière conservatrice. Aussi, je pense qu’il me dirait, avec les mots de son ami Stéphane Hessel,

Indignez-vous!

Ce sont bien les idéaux de la France que nous défendons ici et ce ne sont pas des idéaux de haine, de stigmatisation raciale ou religieuse. Ce sont les valeurs de la République, celles que nous avons su faire grandir. Ce sont aussi les valeurs de toute l’Europe moderne. La liberté d’expression, de choix religieux, l’égalité entre les hommes et les femmes, l’égalité entre toutes les couleurs de peau. Rien de moins que cela.

Je crois que mon grand-père me dirait aussi que les Islamistes fanatiques (ou les fascistes d’extrême-droite, que sais-je encore…) ne sont pas plus dangereux que les Nazis l’étaient. Sommes-nous d’ailleurs bien certains que les Islamistes sont derrière cet attentat? Je crois aussi qu’il ajouterait qu’un Islamiste n’est pas un Arabe ni un Musulman. Tout comme un Nazi n’est pas un Allemand.

Je suis abattue de tristesse aujourd’hui comme vous tous, mais j’écoute les mots rêvés de l’Ancêtre et je lui demande conseil en cette nuit qui tombe sur Paris endeuillée. Ne cédons ni à la peur ni à la haine. Soyons dignes et droits comme nos Anciens. Soyons les Camarades de Charlie puisqu’il est bien difficile, comme le dit Philippe Beheydt, d’être Charlie nous-mêmes.

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Ce « chez-moi » que j’appelle Berlin

IMG_2309 Chez moi. Photo Manuela Morales Delano

En arrivant à la gare, Berlin m’a sauté au cou : te voilà! Elle m’embrassait comme une grand-mère lourde, indigne et tendre. Ma vieille tatouée, toute couverte des rides de l’Histoire, avançait sa poitrine vaste et douce – ici la coupole du Reichstag, là le Berliner Dom – pour y serrer mon coeur. Je me laissais bercer en aspirant l’air glacial par mes petits poumons contrits d’air parisien.

Enfin rentrée, pour quelques jours seulement. Cela faisait six mois que j’étais à Paris pour de multiples raisons, certaines plus tristes qu’heureuses.

Mon appartement, à Neukölln. J’ai posé mes valises dans le couloir. J’avais peur de ne pas reconnaître mes murs, l’odeur de ma cuisine, la patience de mes livres sur les rayons de la bibliothèque, attendant d’être lus par leur propriétaire depuis si longtemps.

Je me suis retournée vers mon amant, qui, de toute sa hauteur, me souriait largement dans sa barbe

It’s a fantastic place, dit-il dans sa langue, un appartement fantastique.

Puis j’ai fait trois pas dans le salon, large et blanc. La lampe que j’avais chinée en 2010 au marché aux puces de Wedding balançait sa tête seventies, placide, au-dessus du vieux canapé racheté à des copains français. La table de massage qui me sert de bureau était un peu poussiéreuse mais semblait attendre que je vienne passer une main tendre sur son capitonnage. Les deux fauteuils trouvés à la brocante de Frau Berger, en bas de chez moi, me tendaient leurs accoudoirs : viens t’assoir! Sur moi! Non, non, sur moi!

J’ouvrai la porte de ma chambre. Il faisait noir. La boule chinoise s’alluma doucement, comme d’elle-même, lentement, très lentement. Le lit surgit dans la nuit, éclatant de clarté, dans l’écrin de l’immense tapis persan qui recouvre le parquet blanc. Je m’y assis, mais je ne pus rester longtemps dans cette position, car la couette m’appelait ; je la saisis entre mes deux mains, je pris contre moi cette douce et informe chose de mes nuits. Je m’allongeai à demi, les pieds encore sur le tapis et les jambes pendant depuis la hauteur du lit. Mon amant vint alors m’enlever mes chaussures et s’allonger derrière moi.

Et alors que je posais ma tête contre son torse, nous vîmes un premier feu d’artifice éclater dans le ciel, par la large fenêtre qui fait face à mon lit.  C’était le 31 décembre, la Saint-Sylvestre.

J’étais chez moi. Moi qui avais cru que j’avais perdu mes racines le jour où mes parents ont vendu notre maison d’enfance, je ne m’étais pas rendu compte de ce que j’avais planté en m’installant à Berlin. Les graines d’une vie neuve. Berlin, chez moi. Alors, je me retournais vers mon amant et lui dis que s’il le souhaitait, ce chez-moi pourrait devenir chez lui.

Cette histoire est une fiction. Je l’ai rêvée entre chien et loup, ce matin. Je sais que c’est ainsi que les choses se passeront demain soir, quand je sortirai de la gare de Berlin Hauptbahnhof et que je rentrerai à la maison, à Neukölln.

Une belle et merveilleuse nouvelle année à tous mes lecteurs bien-aimés. Et bienvenue aux nouveaux Berlinois!

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Soli-Noël (ou une histoire d’indifférence dans le métro parisien)

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A Berlin, depuis plusieurs années, c’est la mode (bienheureuse) du « Soli » : Solicafé, Solidemo, Soliparty. Ce sont des manifestations de solidarité envers les sans-papiers, les sans-abris, les sans-culottes. Mais à Paris, en ce moment, règne l’indifférence la plus totale à l’égard du plus petit que soi, et Noël se déroule dans une frénésie de consommation qui défie toute logique en ces temps de crise perpétuelle. En témoigne cette histoire affreuse qui m’est arrivée dans le métro il y a deux jours

Je sortais du théâtre, à la station Gambetta à Paris, je voulais courir chez moi pour écrire, parce que je venais d’avoir une idée qui n’attendait pas et je me précipitai donc, comme une vraie Parisienne toujours pressée, dans les couloirs de la ligne 3.

Je m’aperçus soudain que la foule contournait un objet au milieu du quai. Dans les hurlements de sirène du train et les bruits de pas excités des voyageurs, je ne compris pas tout de suite quelle était cette forme qui barrait la route. En m’approchant (je courais, bien sûr) je reconnus un vieil homme à moitié allongé sur le sol, un grand sac plastique de supermarché près de lui. Les voyageurs l’évitaient en formant deux colonnes qui se jetaient en se bousculant dans les wagons.

J’allais en faire autant, lorsque l’idée subite me prit de me retourner pour contempler celui que tout le monde prenait pour un clochard tombé par ivrognerie. L’homme, vêtu d’une parka propre et d’un bonnet, tentait péniblement de se relever en s’appuyant sur ses coudes. Son visage était crispé de douleur. Le train allait partir, mais le spectacle était proprement insoutenable et je fis volte-face pour tendre la main au vieil homme. Il leva des yeux clairs sur moi :

Non non, vous allez rater votre train! 

Sur le quai, les voyageurs lançaient des regards furtifs dans notre direction. J’attrapai l’homme sous le bras malgré ses protestations. Il était trapu comme un petit taureau, un homme encore fort, mais apparemment incapable de se relever. Il souffrait en tentant de pousser sur ses jambes. Je réunissais toutes mes forces mais il était trop lourd pour moi seule.

Une femme d’une soixantaine d’années et sa fille s’approchèrent et le prirent sous l’autre bras. A nous trois, nous essayons de le relever. Autour de nous, des hommes s’étaient arrêtés et nous observaient avec des yeux de merlan frit.

Vous pourriez nous aider peut-être, les hommes, non ? s’écria la dame. 

Aussitôt, l’un des types intervint maladroitement en tentant de l’attraper par la taille. Tant bien que mal, le vieil homme se retrouva finalement sur ses jambes. Je l’emmenai vers les sièges du quai. Je le tenais sous le bras pour le porter un peu. Il saisit ma main et la serra avec une force étonnante. Une poigne de charpentier, une main large, épaisse et musclée.

Nous nous assîmes ensemble. Je tentai de comprendre où il avait mal. Il m’expliqua que c’était ses lombaires. Je voulais l’accompagner jusqu’à sa destination finale, mais il s’y refusa. Je lui demandai s’il avait mangé quelque chose aujourd’hui ; il secoua la tête mais refusa toutes mes offres d’argent et de nourriture.

Je ne cherche pas l’aumône, disait-il doucement. Il semblait tout étourdi. 

Je le menai dans le wagon lorsque le train arriva. Les gens s’écartèrent en nous voyant. Tous les regards étaient braqués sur nous. Deux jeunes Blacks cools poussèrent des cris de dégoût : ah mais putain qu’est-ce qu’il se passe, là? Je demandai à l’un d’eux de se lever pour permettre au vieil homme de s’assoir. Le jeune mec se leva en grommelant.

Le vieillard n’était pas ivre, il était malade. Il parlait avec cohérence mais épuisement. Il me dit qu’il était ancien militaire.

Huit ans de carrière dans l’armée et tout le monde se fout de nous. On nous laisse tomber. 

J’avais le coeur serré, je voulais connaître sa destination finale, mais il faisait semblant de ne plus s’en souvenir. Il m’assura qu’il savait où il allait. Je crois qu’il craignait que je ne découvre qu’il n’avait pas de logement, ou qu’il allait à la soupe populaire. Je devais changer de station, je le forçai à prendre un peu d’argent et sortis en lui serrant la main très fort. Il me remercia et juste avant que la porte ne se referme, il me dit qu’il n’en pouvait plus.

Ces derniers mots me laissèrent éberluée et bouleversée sur le quai. Je m’engageais dans le couloir qui menait vers la ligne 2 lorsqu’une femme d’environ quarante ans m’arrêta :

Il sort de l’hôpital Tenon ce monsieur, j’ai vu son bracelet! Moi, on m’a fait une ponction lombaire là-bas et on m’a fait sortir le jour même, j’ai fait un accident cardio-vasculaire juste après! C’est un hôpital qui se fout de ses patients! 

Je n’avais pas le temps de lui reprocher de ne pas me l’avoir dit plus tôt : je courais comme une dératée vers l’hôpital Tenon.

Arrivée à l’accueil, j’expliquai la situation aux agents. Je leur demandai de retrouver le nom de ce patient qu’ils avaient laissé sortir.

Ben on peut rien faire, Madame, rétorqua un jeune ahuri à lunettes. C’était à vous de nous l’amener.

Mais puisque je vous dis que je ne savais pas qu’il sortait de votre hôpital! Vous savez bien qui est admis ici et qui en sort, non? 

Non, répliqua l’idiot. Il a dû s’enfuir de toute façon.

Vous vous foutez de moi? criai-je, emportée par l’émotion. Cet homme peut à peine marcher! Un enfant de trois ans pourrait l’arrêter!

Les autres agents, une jeune femme et un jeune homme noir, regardaient par terre.

Bon, je vais appeler la police, dit le jeune homme noir, l’air très embarrassé.

Ils ne pourront rien faire, dit le jeune à lunettes. C’était à Madame de prendre ses responsabilités.

C’est MA responsabilité? vociférais-je.

Ouais, c’est votre responsabilité civile! hurla l’imbécile alors que je tournais les talons, furieuse.

Dans la rue,  je marchais échevelée et le coeur retourné. Ce n’était pas ma responsabilité civile, certes, mais j’aurais dû rester avec le vieil homme. J’aurais dû lui donner plus d’argent. J’aurais dû insister pour l’accompagner. Je n’aurais pas dû le laisser seul et démuni face à la foule qui le prenait pour un clochard et s’écartait de lui avec répugnance. 

Autour de moi, sur la place Gambetta, un sapin de Noël clignotait comme un con, déraciné de sa forêt pour le plaisir des yeux des sots, des méchants et de nous tous, qui nous affairons à acheter nos vains cadeaux à déballer sous un autre arbre promis à la benne aux ordures. Les guirlandes décoraient les rues, c’est la magie de Noël, la magie du capitalisme et de l’indifférence sociale, la magie du coeur qui se vide de sa substance pour n’être plus qu’un réceptacle à émotions pré-mâchées : on pleure devant un film de Disney, mais on n’est plus capable de s’émouvoir pour un vieil homme tombé dans le métro. 

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