Hommage au blog

writers-block

Le blog, espace possible de créativité littéraire, est l’antithèse des réseaux sociaux sur lesquels on zappe d’une info à l’autre sans lire en profondeur. Petit hommage à ce résistant culturel qui continue de me séduire et de séduire les internautes… Un résistant culturel pourtant menacé.

Je me souviens du premier blog que j’ai lu. C’était le blog d’une modeuse, il y a sept ou huit ans. Et ce n’est pas parce que j’aime la mode : c’était pour des raisons personnelles inqualifiables. Même si l’auteur de ce blog m’énervait passablement, de Louboutin en Vuitton, je devais reconnaître qu’elle avait le talent de la plume et du crayon, mais surtout qu’elle savait faire de sa propre personne une figure de roman moderne en forme de feuilleton. Je trouvais cela génial.

J’eus donc envie de créer un blog littéraire, que je tins pendant quelques années. J’abordais les gens qui lisaient dans le train ou dans la rue et je faisais leur interview et celle du livre, en filigrane. Je découvris ce qu’était la blogosphère, ces gens qui parlent, longuement, sans pudeur, de leurs goûts et de leurs intérêts, se mettent en scène, exposent leur univers, échangent des commentaires, des idées, voire des cadeaux – le fameux blog swap. Puis j’ai ouvert ce blog dans le cadre de RFI-Mondoblog et tout a changé : nouvelle scène, nouveaux lecteurs, nouveaux objectifs. Parler de Berlin et d’une génération en quête de liberté me paraissait nécessaire.

Pendant longtemps je n’ai eu ni Facebook, ni Twitter. Les gens qui me lisaient tombaient sur le blog en cherchant des infos sur Berlin. Les fondateurs de Mondoblog m’ont vite fait comprendre que je devais avoir l’un de ces outils pour ne pas être complètement à la ramasse. Avec Facebook, mon blog a presque triplé son audience en quelques jours.

Mais les réseaux sociaux ont une tendance détestable, celle de la lecture tronquée, de l’info dont on ne lit que le titre, de la vidéo sur laquelle on ne clique pas si elle fait plus de deux minutes. Celle du commentaire trop rapide, du retweet sans réfléchir, du like vide de sens. Depuis que j’ai ma page Facebook, mes commentateurs ont presque tous migré sur la plateforme bleue de Mark Zuckerberg. Je constate avec dégoût qu’il m’arrive de comptabiliser les likes sur mes billets, comme un petit bouboule Ricain compte les bonbons extorqués le soir d’Halloween.

Une amie journaliste m’avouait récemment que son rédac chef la houspillait si elle n’obtenait pas assez de likes sur ses articles et exigeait qu’elle trouve une vidéo bien racoleuse, « n’importe quoi », pour créer le buzz et réparer l’injustice faite au magazine. Moi- même, j’ai cru un temps que je pourrais écrire pour un titre prestigieux, avant de me rendre compte qu’on n’attendait de moi qu’une chose, que je crée le scandale, la folie, le buzz, le clic frénétique. Les journaux ont compris l’attrait du blog – les lecteurs veulent des plumes personnelles, des « insiders », des gens pas vendus au mainstream. Ils veulent de la fiction réelle.

Ce qu’ils ne comprennent pas tous, c’est que le vrai blogueur peut difficilement entrer dans la case de l’information et des objectifs commerciaux d’un magazine. Une voix intime ne devient pas une grosse voix entraînée au buzz en un jour. Le blogueur aime parler de lui et de son monde et partant de là, le lecteur peut s’identifier à lui. Il peut aussi s’adresser à l’auteur directement, autre magnifique avantage du blog. Le blog n’est pas une mine d’info. Le blog est un roman morcelé, de la poésie bizarre, le miroir à plusieurs facettes d’une personnalité. Et le plus beau, c’est que les gens écoutent ces griots numériques. Ils ne lisent pas seulement le titre, mais tout le texte. Et ils prennent le temps de répondre. Le blog est un dialogue.

Le blog est un peu le petit cheval de Brassens, celui qui marche tout devant sous la pluie dense d’information en tentant de raconter des histoires, là où les réseaux sociaux et certains magazines traditionnels ont oublié le besoin intense de narration, de fiction, qui existe en tout homme. Prendre le temps de lire vraiment. J’aime à penser que certains de mes lecteurs me lisent en cachette au boulot, en allumant leur ordi, avec leur café du matin, pour respirer un petit coup, se mettre dans ma peau. Comme je le fais, moi, avec d’autres blogs que j’aime tant, avant de commencer ma journée de travail, à la maison.

Alors, je me dis que derrière chaque petit like, il y a en fait quelqu’un qui a lu mon article de la première phrase à la dernière et j’en suis tout étonnée. C’est quand même hallucinant qu’il y ait quelqu’un qui me lise au taf en cachette de son boss en ce moment, me dis-je. Cela me fait un plaisir fou. Et moi aussi je suis accro à certaines plumes, à un ton, à un personnage, si virtuel puisque numérique, mais si proche puisque lambda, simple quidam, comme moi.

Cette liberté d’expression, il faut la défendre, et c’est pour cela que je vous invite à regarder cette vidéo qui explique en quoi notre Internet dans sa forme actuelle est menacé de mort par des accords transatlantiques terrifiants. Et pourquoi il faut signer cette pétition.

Pour que tous les blogueurs aient le droit d’écrire chaque jour, pour notre plaisir.

Publié dans Perso, Politique, Société | Marqué avec , , , , , , , , | 35 commentaires

Adieu, Berghain

patsy

Où l’on découvre avec horreur que la trentaine a enfin sonné le glas des joies clubesques

Cher Berghain,

Tu es un bien joli gros monstre de béton et de techno. Permets-moi de t’appeler Bébert.

Cher Bébert, je te dois beaucoup.

La première fois que je suis entrée en toi, j’ai rencontré dans ta queue un jeune homme que je n’oublierai jamais et qui fut l’un de mes grands idéaux amoureux.

La seconde fois, j’étais avec un autre garçon et nous étions assis autour de ton Panorama Bar, nous délectant de tes longs drinks et de ta foule bigarrée que nous étions venus étudier avec des yeux de vautours affamés de liberté, nous les Français privés de folie dans nos clubs parisiens rasoirs. Et toutes les fois d’après, tu m’as fait danser jusqu’à l’aube – voire jusqu’au crépuscule suivant.

J’ai vu tes donzelles extatiques se balancer dans des nacelles cotonneuses, tes amants d’un matin s’envoyer en l’air en public, tes persiennes enflammées de soleil les jours d’été… j’ai vu ton terrible cerbère tatoué s’adoucir pour un baiser donné devant ta porte, tes groupes préférés planer au-dessus de ta scène balayée par des vidéos électriques…

C’est à la suite d’une escapade de plus de douze heures dans ton gros ventre grouillant de jeunesse ivre et défoncée que j’ai écrit la plus belle chanson de mon groupe Laisse-Moi (on y reviendra).

Bref, merci Bébert!

Mais voilà Bébert, il faut que je t’avoue quelque chose, tout de go, voilà, j’ai eu trente-quatre ans vendredi dernier, oui, c’est vieux, mais tu m’as laissée passer une fois de plus, histoire que j’aille me persuader que, malgré mon grand âge, je peux encore entrer en club à six heures du matin habillée comme une Madonna dépenaillée bourrée au cocktail vodka-citron. J’avais pourtant un petit pressentiment que ce n’était pas exactement là où j’aurais dû aller, et que mon lit était le lieu où j’avais envie d’aller noyer mon taux d’alcoolémie catastrophique…

Dans tes couloirs sombres, avec mes yeux de vieille fatiguée, j’ai vu tout à coup, comme en pleine lumière, tes fêtards à moitié à oualpé écrabouillés dans tes canapés vétustes et tes fausses gothiques au corps patché de latex bon marché. Tes touristes mâles aux pupilles énormes ou en tête d’épingle, selon les stupéfiants, qui me demandaient en me regardant passer si j’allais bien, si j’avais besoin d’un verre d’eau ou qu’on me tienne les cheveux pour vomir dans tes gogues. Méthode éculée pour approcher une nana en faisant mine de s’assurer qu’elle n’a pas pris trop de drogue. J’étais seulement crevée. CRE-VEE.

Un copain me demande au bar ce que je veux boire. Réponse : un café. Il hausse les épaules et me commande un shot. Je bois le shot. Je scrute la foule. Je lui demande si la foule a changé. Il se demande la même chose. Un truc a changé. Ce n’est pas la même folie, tout paraît organisé, carré, contrôlé. 

Mais en y regardant vraiment de plus près, ce n’est pas ta foule qui a changé, Bébert, au contraire, elle est la même depuis toujours, des foufous qui font la fête jusqu’à point d’heure en se moquant de la mort et des factures d’électricité. C’est con, me dis-je alors avec mon pote, on n’est plus des foufous. On a changé. Toi, Bébert, tu n’as pas pris une ride, mais nous, oui. On a envie d’autre chose. On se consulte : on se casse.

Cher Bébert, c’était sympa entre toi et moi mais notre différence d’âge me gêne, je ne suis pas sûre de pouvoir assumer une relation avec un établissement si jeune, si insouciant. Tu me pardonneras si j’ai décidé de passer désormais mes soirées dans des restos un peu plus chics que l’imbiss à falafels du coin et si je préfère un « Poire Désire et sa larme de champagne » à tes shots de Jägermeister. J’ai honte mais c’est vrai.

Je préfère les balades au soleil le dimanche après-midi à tes afters éternellement noires. C’est comme ça. Je suis vieille, bobo et super contente de l’être. Je paie mes factures d’électricité et je repeins mes étagères pour y mettre des bouquins intéressants… sur la nuit berlinoise. Je danse encore, mais dans des bars, quand la musique que j’aime vraiment passe ou que c’est un copain qui mixe. Je n’aime plus les clubs et leurs hordes de nyctalopes et pourtant, Dieu sait si je les ai adorés. Je garde ma voix pour chanter dans mon groupe plutôt que pour hurler afin de me faire entendre dans les boîtes à sept heures du mat’.

Oui, c’est comme ça. C’est Berlin à trente-quatre ans, pour moi du moins. Désolée Bébert. Je te souhaite une belle et longue vie et tant qu’il y aura des jeunes ou de vieux jeunes, tes vitres vibreront de ton inépuisable énergie.

Affectueusement,

Manon.

 

Publié dans Perso, Société | Marqué avec , , , | 11 commentaires

La poudre d’escampette

nan-goldin-trixie-on-the-cot-nyc

Solitude dans la fête : Trixie on the Cot, New York City, 1979 (par Nan Goldin)

En février 2013, je publiais un article sur la « coke scene » à Berlin en forme de lettre ouverte à certains de mes amis cocaïnomanes. Je pensais alors qu’on ne pouvait pas aider quelqu’un à s’en sortir, sans que cette personne ne le veuille elle-même. Un an après, je vois les choses un peu différemment

Je me revois encore à cette table de restaurant, dans Neukölln, assise face à une amie proche – appelons-la Claudia. Une personne douée de beaucoup de talents et avec qui j’avais beaucoup fait la fête à Berlin. J’avais pris mon courage à deux mains, et un grand verre de Riesling aussi, pour lui avouer que je m’inquiétais sérieusement pour elle, parce que je la voyais glisser dans une consommation lourde et régulière de cocaïne.

Cette amie m’a fait la gueule pendant plusieurs semaines. J’avais décidé de ne plus la fréquenter, car je ne pouvais plus supporter de la voir gâcher sa vie, se taper des descentes monstres pendant lesquelles elle ne décrochait plus son téléphone, grossir à vue d’œil (la coke ne fait pas maigrir tout le monde – qui a envie de faire du sport et de picorer une salade de fenouil après une nuit blanche?) et pire que tout, être incapable de bosser.

Petit à petit, j’ai cessé presque complètement de la voir, car nos rapports étaient devenus intolérables. Claudia m’a envoyé un SMS :

C’est ça, abandonne tes amis...

J’avais trouvé, alors, ce message déplacé et culpabilisant. Ce n’était pourtant qu’un appel au secours. Bien naïvement, j’attendais qu’elle me rappelle pour me dire qu’elle arrêtait la drogue, qu’elle était sobre, que les petits oiseaux chantaient le matin pour elle, que sais-je. Ce coup de fil n’est pas venu et il ne viendra jamais : pour un drogué, se tirer d’affaire ne se joue pas en une nuit.

Puis Claudia a fini par me manquer terriblement. Je l’ai appelée, nous nous sommes vues. Nous avons passé du temps ensemble à discuter de tout et de rien, jusqu’à ce que cette discussion faite de petites choses devienne un fleuve charriant des émotions violentes et boueuses. La mort d’un père, l’isolement, la crainte d’être laide, le manque de confiance en soi vrillaient l’âme de ma pauvre amie.

Je me suis rendu compte, aussi, que Claudia était devenue le cheval de Troyes de toute une bande de fêtards à moitié cocaïnomanes qui se servaient de son addiction pour sniffer à ses frais. Claudia ne supportait pas la solitude. Elle préférait se ruiner en drogue pour garder les gens autour d’elle jusqu’à l’aube, voire distribuer de la poudre à des hommes pour qu’ils se glissent dans ses draps.

Aussi ai-je voulu renouer avec Claudia. C’est un apprentissage douloureux. C’est mon amie la plus touchée par cette addiction. Ses réactions sont parfois insupportables. Délicieuse lorsqu’elle est high, elle peut devenir froide et calculatrice si elle a dépassé la dose qui lui fait du bien. Ses descentes la rendent maniaque à l’extrême. Elle ment souvent, pour masquer ses nuits de débauche solitaires. Je sais tout cela et pourtant je ne peux pas lâcher complètement Claudia, parce que je l’aime réellement ; même si elle me préfère souvent la compagnie de mecs débiles qui tapent en cercle dans les soirées sans adresser la parole à qui que ce soit.

J’aime mon amie totalement addict, car je sais que derrière sa folie pour la poudre blanche il y a une quête insondable, mystique, une folle course à l’amour. Claudia ne sait plus communiquer sans coke. Sa solitude terrible l’a entraînée dans la drogue et la drogue a noyé sa vie dans une solitude encore plus grande. Le serpent se mord la queue.

En lisant aujourd’hui cet article passionnant (lisez-le bien) j’ai pu mettre une logique sur le sentiment qui m’animait. L’addiction serait bel et bien le corollaire de la solitude. Quelques lignes de coke prises en soirée ne font pas de vous un accro, si vous êtes aimé. C’est aussi simple que cela. Aimé. Entouré d’amis, ou d’une famille, ou d’amants aimants, pourquoi vous rueriez-vous sur la drogue (à part pour faire une nuit blanche et faire le con en boîte – ce qui n’est pas la même chose?) L’article martèle cette idée forte : le contraire de l’addiction, ce n’est pas la sobriété, c’est le contact humain.

Les multiples expériences décrites dans l’article en témoignent, mais la pratique le prouve aussi. J’ai, dans ma jeune vie, approché de nombreuses personnes véritablement accros à une substance (drogue, alcool, nourriture). Elles ont toutes en commun une solitude extrême ou une incapacité profonde à établir un contact humain profond et durable.

Aussi, aujourd’hui, n’écrirai-je plus cette phrase : Par amour, je ne vous verrai plus. Vous ne gérez pas du tout. Je ne peux plus vous voir vous détruire.

J’ai décidé que j’aiderai Claudia à s’en sortir, plutôt que de lui tourner le dos. Comment? En l’aimant. En étant patiente. En fermant les yeux sur les broutilles et en continuant de mettre des limites là où j’en ai besoin. En l’écoutant, bien sûr, aussi. Il y a quand même chez les grands isolés, les grands perdus, des beautés magnifiques. Ils ont touché le fond et ils en rapportent des pierres noires et abyssales que personne ne veut vraiment voir… Claudia est accro, elle est seule, elle a mal, mais ce n’est pas une victime. L’avenir est devant elle. Ceux qui sont allés si bas peuvent remonter bien plus haut que les tièdes et les timides.

Publié dans Perso, Portrait, Société | Marqué avec , , , , , , , , , | 7 commentaires

Neukölln : le croissant de la gentrification

tumblr_moyuvtJZZa1r96br0o1_500

Les Berlinois les aiment, Kanye les adore

Bon bon, la gentrification… beaucoup de gens trouvent qu’elle a aussi du bon. Surtout lorsqu’elle se présente sous forme de véritables croissants Lenôtre. Il n’empêche que mon quartier est en train de se métamorphoser à la vitesse de l’éclair (*attention jeux de mots*) et que je l’ai en travers du gosier (filons la métaphore). Dans combien de temps ne me sentirais-je plus chez moi?

Cela fait bien sept mois que je travaille sur mon film et que, pour cette raison, j’habite temporairement à Paris, revenant à Berlin de manière sporadique pour régler des problèmes de chaudière et des envies de currywurst. Or, parce que je ne suis pas là souvent, la transformation de mon quartier me saute encore plus aux yeux.

L’autre jour, j’étais en repérage pour une marque d’appareils photo qui voulait trouver des coins inconnus de Berlin à immortaliser. J’avais rendez-vous avec une blogueuse allemande, ma partenaire sur ce projet. Nous commencions la journée à l’aube et j’avais un besoin démentiel de café.

Me voilà dans un troquet qui a ouvert il y a quelques années déjà, en face de la station de S-Bahn ; un mignon café rose pétard comme la petite culotte de Britney, qui n’était autrefois pas grand-chose : une pièce blanche avec deux tables hautes en planches, des magazines cools et un jeu de dames, du bon café. D’année en année, ce petit truc de jeunes qui faisait tache dans le paysage de Bäkerei popus s’est agrandi. Le patron, beau gosse de trente ans, a étendu ses pénates en rénovant une grande salle à côté de son café, en élargissant sa terrasse et sa carte. Les fameux jus détox côtoient le latte macchiato de bon aloi, les sandwiches sont faits avec de la bresaola d’un petit producteur italien, etc.

Et donc là, attendant mon latte au lait de soja (je suis une atroce bobo, pardon), importunée par les six personnes devant moi quand, il y a deux ans, il n’y avait pas un chat dans ce coin reculé de Neukölln, je repère les fameux croissants. Ils ont la croûte dorée, rebondie, comme une croupe de nymphe alanguie au soleil. Le croissant dégueu, celui qu’on vend dans les boulangeries berlinoises, a la gueule en papier mâché d’une vieille lune pâle et bouffie. Ceux-là, mesdames et messieurs, étaient de « véritables croissants Lenôtre ». Je vous le jure sur la tête de mon poney.

L’étiquette plantée dans les croissants, écrite à la main avec cet inénarrable style « graphiste à heures perdues » que l’on voit partout, disait : Véritables croissants Lenôtre.

Et les gens, dans leurs parkas dodues fourrées de plumes de goéland, sous leurs bonnets mille fils en laine de lama écossais, avec leurs tablettes du futur intersidéral et leurs baskets à semelles écolo-friendly, s’arrachaient les véritables croissants Lenôtre. J’en ai acheté un et je l’ai bouffé. Il était bon, évidemment. Mais que fout ce croissant Lenôtre dans MON quartier?

En bas de chez moi, Frau Berger et son bric-à-brac ont plié bagages après dix ans de bons et loyaux services à notre quartier. On l’a virée à coups de casque à pointe au cul. L’autre brocanteur, avec ses mégots de clodo et son amour des vieux bouquins, a été sommé de dégager aussi. Cela fait deux énormes espaces vides en bas de chez moi. Des trous béants que l’on va boucher avec des cafés de hipster, ou, pire, une banque.

Ah oui, je vois déjà débarquer la cavalerie : certains vont me dire qu’en bonne Française, je suis richissime et que c’est moi qui ai généré cet embourgeoisement de mon quartier, en m’installant là avec la hipster attitude chevillée au corps comme la syphilis. Pourtant, nous savons tous que le débat n’est pas là. Si les jeunes artistes avaient un quelconque pouvoir sur l’urbanisme, la société et les enjeux de la ville, ça se saurait.

Pour l’instant, on me paie encore des clopinettes pour vendre mes articles et mon travail de scénariste ; pour l’instant, je me fais traîner tous les six mois devant le tribunal par mon propriétaire-spéculateur-croquemort de Hambourg, qui voudrait bien me faire dégager pour vendre l’appartement (où j’ai passé cinq ans de ma vie) à un riche Saoudien ou une riche Luxembourgeoise. Qu’on ne vienne pas me faire croire que mon goût pour le bon café, ou pour les jolies chaussures a une quelconque incidence sur l’envie irrépressible des spéculateurs de racheter des immeubles décrépis, pour en virer des familles turques entières. Bon.

Ce qui me tue, ce n’est pas tant que le gentil beau gosse du café rose vende des croissants Lenôtre. Il a bien raison d’aimer les bons croissants. Ce qui me tue, c’est de ne pas reconnaître mon quartier et de le voir s’aseptiser. C’était un quartier résistant, un mélange d’artistes, de vieux loups de comptoir, d’artisans. Les enfants des Turcs jouaient avec les têtes blondes sur la place, tous les jours d’été. Maintenant, il y a une terrasse moche à la place des mômes.

Si la gentrification est inévitable, pourrait-elle au moins se faire sans ratiboiser tout ce qui fait la beauté et l’essence des quartiers? Je ne pense pas : regardez Prenzlauer Berg, regardez Mitte! Je crois que, malheureusement, ce croissant nous déclare la guerre.

Je ne suis pas certaine de vouloir vivre entourée de cette bienveillance bobo, de ne plus voir que des gens de trente-cinq ans qui travaillent dans une start-up, de ne plus pouvoir taper la discut’ avec le mec qui a le théâtre de marionnettes, parce qu’il ne pourra plus payer le loyer et qu’il aura déménagé. De ne plus pouvoir acheter mon croissant (industriel, pâlot, pas très bon) à la gentille petite vieille turque, qui hoche toujours la tête en souriant comme un bouddha sous son foulard.

Si je ne veux pas, dans trois ans, arpenter les rues de mon quartier avec une poussette interstellaire et une écharpe en laine de baleine biologique, il va peut-être falloir que je déménage. 

Publié dans Société | Marqué avec , , , , , , , , , , , | 12 commentaires

Indignons-nous pour le camarade Charlie

bourdis

Mon grand-père, le Général Jacques Bourdis

Après l’attentat contre Charlie Hebdo, chacun semble s’interroger sur son propre courage. J’ai imaginé les mots que mon Grand-Père, Compagnon de la Libération, aurait dits à ce sujet…

Ce matin, quand les hommes cagoulés ont tiré sur la réunion hebdomadaire de Charlie Hebdo, j’étais en train de prendre un café Place Saint-Michel avec un bibliophile, à qui j’achetais deux livres rares que je cherchais depuis longtemps. J’étais heureuse ce matin-là. J’avais eu de bonnes nouvelles au travail. J’allais déjeuner de ce pas avec ma mère adorée.

Voilà ce que je faisais pendant que Cabu, Charb, Wolinski, Tignous et les autres mouraient le crayon à la main. Le verbe haut et le poing levé en esprit. Peut-être même vraiment levé, qui sait. J’aime à le croire. Ils étaient des héros aimés depuis bien longtemps des Français et sont désormais de nouveaux martyrs de la République.

Depuis, les réseaux sociaux se sont enflammés et beaucoup semblent s’interroger sur leur propre capacité à se rebeller contre les tentatives d’intimidation terroristes. Sur Facebook, il y a ceux qui vont au rassemblement de ce soir et ceux qui n’y vont pas, par peur d’un attentat en série. Un de mes amis, l’auteur et metteur en scène belge Philippe Beheydt, y a publié ce texte magnifique :

Moi, je ne suis pas Charlie.

Je n’ai jamais eu et je n’aurai sans doute jamais le courage qu’avaient ces hommes et ces femmes qui continuaient leurs combats malgré les dangers avec lesquels ils vivaient chaque jour.

De vrais dangers. Des dangers de morts. Pas les mêmes petits dangers de ma petite vie à moi qui me font flipper et trembler comme une feuille.

Je n’aurai jamais le courage de ceux qui vont continuer après ces actes horribles à utiliser leur crayons pour décrire le monde, s’en moquer au péril de leur vie.

Je n’aurai jamais le courage de tous ces journalistes, photographes, qui, au péril de leur existence, font leur œuvre à ce point importante et vitale.

Je ne suis pas Charlie et je n’aurai pas la prétention d’imaginer une seule seconde que je puisse l’être.

Je me sentirais bien mal de me joindre à eux en disant je suis vous.

Ma façon à moi de rendre hommage à tous ceux qui sont morts, ceux qui ont soufferts, est de leur dire :

Vous êtes Charlie.
Je ne suis que spectateur.
Mais peut-être un jour j’aurai le courage de mes convictions. Ce jour là, peut-être, je pourrai murmurer bien humblement « Je suis Charlie »

Mon grand-père maternel était, comme ces courageux journalistes, un héros. Il avait rejoint le Général de Gaulle à dix-neuf ans. Pour lui, accepter l’occupation nazie était inimaginable. Il ne pouvait s’accommoder ni de l’Occupation, de Vichy. Il lui fallait une liberté entière. Mon grand-père est devenu Compagnon de la Libération. Avec beaucoup d’autres, il a libéré la France en 1945.

Ce n’était pas un homme de compromis. Il avait refusé la carrière ministérielle qu’on lui proposait – il savait que le politique tacherait son âme. C’était un homme d’idéaux capable, à peine majeur, de prendre un bateau clandestin pour l’Angleterre afin de sauver les idéaux de la République. Après la guerre, il est devenu un diplomate respecté, œuvrant notamment pour la réconciliation franco-allemande. Souvent, lorsque je me retrouve face à une situation terrifiante, je me demande ce qu’il aurait dit ou fait.

Alors, que me conseillerait-il aujourd’hui? Je ne peux pas parler pour lui, mais d’aussi loin que je me souvienne, je ne l’ai jamais entendu réagir de manière conservatrice. Aussi, je pense qu’il me dirait, avec les mots de son ami Stéphane Hessel,

Indignez-vous!

Ce sont bien les idéaux de la France que nous défendons ici et ce ne sont pas des idéaux de haine, de stigmatisation raciale ou religieuse. Ce sont les valeurs de la République, celles que nous avons su faire grandir. Ce sont aussi les valeurs de toute l’Europe moderne. La liberté d’expression, de choix religieux, l’égalité entre les hommes et les femmes, l’égalité entre toutes les couleurs de peau. Rien de moins que cela.

Je crois que mon grand-père me dirait aussi que les Islamistes fanatiques (ou les fascistes d’extrême-droite, que sais-je encore…) ne sont pas plus dangereux que les Nazis l’étaient. Sommes-nous d’ailleurs bien certains que les Islamistes sont derrière cet attentat? Je crois aussi qu’il ajouterait qu’un Islamiste n’est pas un Arabe ni un Musulman. Tout comme un Nazi n’est pas un Allemand.

Je suis abattue de tristesse aujourd’hui comme vous tous, mais j’écoute les mots rêvés de l’Ancêtre et je lui demande conseil en cette nuit qui tombe sur Paris endeuillée. Ne cédons ni à la peur ni à la haine. Soyons dignes et droits comme nos Anciens. Soyons les Camarades de Charlie puisqu’il est bien difficile, comme le dit Philippe Beheydt, d’être Charlie nous-mêmes.

Publié dans Perso, Société | Marqué avec , , , , , , , , , , , , , , , | 4 commentaires