Il ne faudra pas gagner plus de 400 euros par mois

J’ai écrit ce texte il y a très longtemps, en 2011 ou 2012, après un entretien minable dans une agence d’hôtesses à Berlin. Je l’ai retrouvé récemment et j’ai décidé de le partager avec vous, en plusieurs parties, car il est assez long. Je trouve qu’il exprime bien une réalité du monde du travail à Berlin, loin des clichés de la fête et de la bohème éternelle. 

J’ai un rendez-vous pour travailler comme hôtesse à un grand salon des médias à Berlin. Après tout, six jours de travail en continu, si je peux vraiment gagner 600 euros comme le prétend Carolina, ma colocataire, c’est toujours ça de pris. Après, je pourrai travailler plus tranquillement sur mes projets.

Je traverse la ville entière pour arriver dans une rue sans charme de Charlottenburg. J’arrive un peu en retard – je suis embêtée, car c’est très mal vu chez les hôtesses d’accueil ; de surcroît, je suis en Allemagne, un pays où la ponctualité signifie qu’il faut arriver cinq minutes à l’avance. Tout s’annonce mal. Une femme châtain, portant une chemise à fines rayures baillant sur son emmerdant pantalon bleu marine, m’ouvre la porte en maugréant un sourire. Je m’excuse aussitôt pour mon retard en dégainant mon sourire et ma poignée de main hyper professionnels.

Moi qui m’attendais à un entretien personnel, j’avais oublié que, dans l’univers merveilleux de l’événementiel, on réunit toutes les hôtesses potentielles comme un troupeau de génisses, dont on inspecte les dents et les qualifications à la chaîne. Autour de la table sont assises trois jeunes femmes. L’une est d’une banalité à pleurer, blonde sans visage, brushing 90. L’autre a des yeux pétillants, l’air dynamique, le genre qui étudie la psycho et le marketing, probablement moins chiante que sa copine, mais très certainement connasse en devenir. Le genre qui dira dans quelques années que son couple est productif et qu’elle a investi dans le dialogue avec son mari. La troisième est un chardon, brune aux grands yeux tristement cerclés de poches ; une tige avec un bulbe de tête déprimé.

Une femme de quarante ans fait son apparition. Elle a un bon sourire, et elle aussi, une chemise qui baille sur son pantalon de bureau. Je me demande si c’est une marque de fabrique dans cette agence. Les deux partenaires de la boîte n’ont vraiment aucun style, me dis-je. Je glisse un œil hautain sur les tenues d’hôtesses pendues à un portant. Une rangée de robes princesse d’un épouvantable gris côtoie des jupes noires à se damner d’ennui. Elles ne sont même pas repassées.

Une peur sourde, longtemps oubliée, agite maintenant mes nerfs. Le souvenir des uniformes d’hôtesses d’accueil portés à Paris me revient douloureusement en mémoire ; cette impression d’aller déguisée, à vingt ans, dans des escarpins de grand-mère qui me tailladaient les pieds, les hanches perdues dans une jupe qui grattait, le buste noyé dans une veste sans forme d’un classicisme dépourvu de la moindre élégance… et ce joug éternel de la chef hôtesse sur mon dos, une étudiante à peine plus âgée que moi qui me tirait les cheveux et me les glaçait de laque puante en exigeant que je porte des collants plus fins, plus brillants…

…mais avec quel argent, imbécile ?

La femme s’assoit, elle veut faire un tour du propriétaire, ausculter ses pouliches. Auparavant, elle débite son petit laïus sur son agence qui, bien sûr, ne recrute pas de plantes vertes,

nous souhaitons que les hôtesses ne soient pas seulement jolies, mais qu’elles pensent, et qu’elles participent à leur mission avec dynamisme

car les clients de cette agence sont des clients fabuleux, de grandes entreprises du monde de la pharmacie et de la chimie, de grandes banques bien sûr aussi, bref des événements fabuleux, vraiment les filles adorent travailler pour cette agence,

il y en a même deux qui sont parties à Paris deux jours pour un congrès, tout le monde était jaloux à l’agence

ça devait être génial c’est clair, mais bien sûr on demande que les hôtesses préviennent à l’avance si elles sont malades, car même si l’on comprend qu’on puisse avoir la colique il faut remplacer la fille le plus vite possible, sinon l’agent ne dort plus, vraiment, elle n’en dort plus de la nuit.

Et comment pourrait-on vouloir du mal à cette pauvre femme châtain à la chemise qui baille ? N’est-elle pas gentille, dynamique, souriante, efficace ? Ni trop belle, ni trop laide, un peu forte, probablement mère d’un enfant déjà, voire deux, elle s’est donné du mal pour monter son agence avec sa partenaire, et elle est fière de travailler avec la Commerzbank, la Deutsche Bahn et même, wow, Pepsi ! Ça avait été dur de décrocher le contrat avec Pepsi !

Aussi, cela l’excite, la passionne, de se rendre sur les salons du paracétamol pour coacher ses hôtesses dans d’immenses salles en préfabriqué gris. Elle aime sans doute cette odeur de tissu bleu à discrets petits pois jaunes qui recouvre les chaises en solide plastique noir autour des tables de réunion. La lumière sincère et sans détour des néons au-dessus des paperboards la rassure. Le parfum des solvants contenus dans les feutres pour dessiner des plans de travail lui tourne délicieusement la tête. Elle se sent chez elle dans ces univers neutres.

Voici des mondes où l’inégalité n’existe pas. Chacun est en pleine possession de ses pouvoirs intellectuels, de son professionnalisme et de sa compétitivité face aux courbes bien dessinées de la croissance de l’entreprise. Devant la machine à café, qu’elle ait la fantaisie de mettre du sucre, ou pas, dans son expresso « en grains », c’est bien dans un gobelet identique à celui de sa collègue ou de son employée qu’elle le boira. Les laideurs et les beautés s’effacent, tout comme les douleurs passées, les chagrins d’amour, les morts inévitables, les souvenirs si beaux qu’ils en sont cruels… l’entreprise endort les malheurs et les différences dans son enveloppe gris pâle, magnétique et puissante.

Oui, certainement, la petite patronne de l’agence d’hôtesses d’accueil se sent comme un poisson dans l’eau dans ces ascenseurs, ces couloirs, ces chiottes au parfum fraîcheur pin. Là, elle oublie qu’enfant, elle était moins jolie que sa petite sœur, qu’on l’appelait caoutchouc dans la cour de l’école sans qu’elle n’ait jamais compris pourquoi bien que cela la fasse pleurer, qu’elle a subi un avortement à dix-huit ans et que quand son mari l’a trompée avec la baby-sitter, elle a fait semblant de ne rien voir. Elle oublie qu’elle avait des rêves et des fantasmes, monter à cheval, respirer l’air des montagnes du Tyrol, tout en haut, comme Sissi dans le film éponyme, cueillir des edelweiss, faire l’amour dans l’herbe, être folle, être nue, dire des gros mots en buvant une eau-de-vie revigorante et embrasser un homme aux paumes larges, aux doigts courts et forts, qui lui dirait qu’elle est belle avec une voix de stentor enivré

Ach, Stefanie, meine Liebe, je te veux !

La suite au prochain article…

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