manon

A la recherche du colocataire parfait

(Flat Share, photo de Tim MacPherson)

Dans une ville où les appartements ont plutôt quatre pièces qu’une, où les salaires sont bas et où la jeunesse se termine vers… cinquante ans, la colocation est un mode de vie complètement normal. Mais le colocataire de rêve ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval. Petit passage en revue des candidat(e)s à la vie commune.

J’ai un grand et bel appart, comme presque tout le monde à Berlin. La vie en mode clapier à lapin est épargnée au Berlinois grâce à la taille gigantesque de la ville. Les surfaces des appartements sont rarement inférieures à soixante mètres carrés, un rêve pour tout Parisien, tout New Yorkais ou tout Tokyoïte en exil dans la capitale allemande.

Or, il se trouve que, seule de nouveau dans ce palais d’un coin populaire de Neukölln, dans le sud de la ville, je me morfonds un peu. Ah, les joies de la colocation! Les cheveux de l’inconnue qui bouchent le siphon, sa façon inimitable de me descendre ma collection de vins français, sa Fritz Radio en permanence branchée quand je travaille, sa manière de faire la tronche quand mes amis italiens débarquent à l’improviste en hurlant des insanités anarchistes sous l’effet de la bière… tout ça me manque.

Ou alors, c’est son insistance à vouloir partager le loyer avec moi. Bien. Le fait est qu’il me faut une nouvelle colocataire. Mais qui?

1. La Grecque

Quand La Grecque m’a appelée pour visiter l’appart, j’étais complètement excitée. J’ai beaucoup d’amies grecques, et j’aime leur tempérament. Je me voyais passer des journées à hurler de rire avec une fille style boule de feu, partageant tout et cuisinant ensemble des plats plein d’huile d’olive qui font vachement grossir, mais qui rendent heureux. La crise de la dette grecque, nous n’en aurions que foutre : je serais son asile berlinois, elle serait mon rêve de pins et de cigales.

Quand elle arrive, petite, mignonne, bien peignée, j’ai un peu peur. Où est mon explosive coloc du Sud? Elle regarde l’appart en un temps record de deux minutes, puis son plan de métro. Quarante minutes pour aller au boulot, c’est trop pour elle. Je lui fais comprendre qu’à Berlin, c’est une moyenne acceptable. La ville est grande. Ce n’est pas comme à Athènes. J’essaie de lui parler de mon amitié pour son pays, pour sa culture. Pour faire sympa, je lui balance même deux ou trois mots dans sa langue natale. Mais elle fait la moue. Trop loin de son boulot, dit sa moue.

Tu fais quoi comme boulot, justement?

Informaticienne.

Une geek grecque, je n’avais encore jamais vu ça.

2. La Catalane

Ah, Barcelone!!! Dépitée par la Grecque, j’attendais la Catalane comme le messie. La France et la Catalogne ne sont-elle pas légendairement amies?  Fiesta! La joie de pouvoir bavarder des heures avec sa coloc autour d’une assiette de tapas…

Et en effet, la Catalane sait parler. Un petit air de Charlotte Gainsbourg, elle a trente-neuf ans, vient de quitter son mari, a un loft dans le centre de Barcelone, travaille comme architecte d’intérieur pour telle marque, telle marque, telle marque et telle marque mais aussi telle marque, elle aime le concombre (espagnol), l’huile d’olive, le rock et le soleil et elle ne sait pas du tout qui je suis, parce qu’elle ne m’a pas posé la question. L’appartement la botte vraiment, enfin, mis à part le parquet rouge dans sa chambre, qu’elle repeindrait volontiers en blanc. Un peu angoissée, je l’imaginais en train d’abattre les murs et me parler tous les matins au petit-déjeuner jusqu’à l’écœurement.

Sympa, mais envahissante? No se!

3. Le Gay

Âllo Alexander, c’est Manon.

Qui?

Ben, Manon, pour l’appart, tu m’as envoyé un mail.

Ah cool. Euh, quel appart déjà?

Neukölln, Rixdorf…

Ah euh, cool. Euh, lequel?

Il déboule comme une comète dans l’appart, il passe comme ça, rapidement, il n’a pas trop le temps parce qu’il visite huit apparts par jour. Il est immense, presque deux mètres, et allemand. Il parle vite et déjà, il drague l’ami qui se trouve ce jour-là dans mon salon en lui demandant s’il est « inclus dans le prix du loyer ». Loyer qu’il trouve, d’ailleurs, un peu trop cher. La montée des prix à Berlin le fout en rogne. Il grimpe sur le balcon, regarde en bas et décrète que ce serait vraiment très cool d’habiter là. Volubile, il enchaîne blague sur blague et déjà, je l’aime. Il semble combiner la décontraction masculine classique à une élégance toute féminine, et son ironie permanente me fait rire. Je nous vois bien aller descendre des verres au bistro en matant la gent berlinoise.

4. La Munichoise

Fraîche comme une rose, blonde comme il se doit, elle est bonne à marier. Intelligente, vive, non dénuée d’humour, son parcours professionnel est à se faire pâmer toutes les mères de la bourgeoisie mondiale. Major de sa promo, titulaire d’une thèse sur la littérature baroque avec mention je ne sais quoi, elle exerce son « petit job » pour financer ses études dans une organisation politique qui accueille des réfugiés et gagne confortablement de quoi se payer l’appart toute seule. Contrairement à la Catalane, elle pose plus de questions qu’elle ne parle d’elle-même.

Cette femme, me dis-je, est l’incarnation de l’équilibre absolu dans la société occidentale: féminine mais pas pute, intelligente mais pas chiante, drôle mais pas vulgaire, aimant la fête avec modération, et, je le sens, capable bientôt de mener de front une vie de famille épanouie et une carrière admirable. Elle est parfaite.

Je me suis imaginée au bout de quelques mois avec la Munichoise : elle, me demandant de lui rembourser un rouleau de papier toilette, et moi, faisant du bruit exprès pour l’énerver et voir l’icône de la perfection se fissurer en laissant transparaître un peu d’humanité sale et désordonnée.

Entre la Grecque, la Catalane, le Gay et la Munichoise, qui choisiriez-vous?


Bourru, l’ours berlinois

Le Berlinois ressemble au symbole de sa ville, l’ours : il est fichtrement bourru. L’étranger s’étonne souvent qu’on ne le laisse pas sortir du bus avant d’y entrer, qu’on lui laisse la porte en pleine face dans les grands magasins, qu’on lui jette presque son café à la tête et qu’on le renseigne avec la mauvaise grâce d’un douanier du temps du rideau de fer. Il paraît que ce tempérament acariâtre cache un grand cœur. Comme si l’amabilité n’était qu’un symptôme d’hypocrisie. Petit coup de gueule d’une immigrée Française qui en a marre… de voir les Berlinois faire la gueule.

Presque partout ailleurs en Allemagne, le citoyen teuton est charmant et bien élevé : que ce soit à Constance, où les boulangères sont non seulement ravissantes mais ont l’air de vous faire l’amour en vous tendant le pain, ou à Leipzig, où les garçons de café portent leur joie de vivre accrochée comme des rayons de soleil sur leur visage.

Il n’y a qu’à Berlin que l’on m’aboie dessus quand j’ai le malheur de demander quand passe le prochain train, après l’avoir attendu plus de quinze minutes dans un froid glacial. Il n’y a qu’à Berlin que les patronnes de bar me demandent ce que je veux en hochant la tête avec un grognement. Il n’y a qu’à Berlin que les clients du Karstadt me balancent la porte dans la tête, même et surtout si je suis chargée comme un âne.

Après m’être quasiment fait agresser par une infirmière à qui je demandais où se trouvait la salle d’attente aux urgences, j’explosai. Le médecin, arrivant sur le champ, se confondit en excuses.

Les Berlinois sont des « brosses à récurer », murmurait-il, ils sont vraiment très bourrus, excusez-nous, s’il vous plaît. Ce n’est pas méchant.

Apprenant que j’étais française, il vanta les délices de la politesse hexagonale (mouais, a-t-il déjà rencontré un serveur parisien?), le raffinement hexagonal, la bouffe, les paysages, les châteaux de la Loire, les jolies Parisiennes, etc. Voyant qu’il devenait intarissable sur le sujet, pour couper court, je lui demandai d’où il venait. De Cologne, répondit-il. Bien sûr, Cologne, dont on vante l’exquise politesse des habitants.

Mais d’où viennent ces manières de porc-épic? Serait-ce à cause du froid hivernal (en ce moment il fait -14°)? Ou à cause de la nuit qui règne sur la ville de novembre à mars? Oui mais alors, les Suédois ne devraient-ils pas être aimables comme des hérissons, eux aussi?

Un journaliste allemand, Jürgen Elsässer, explique (dans un article douteux, mais intéressant) cette mentalité bourrue ainsi : La ville a grandi beaucoup trop vite. D’autres capitales européennes ont eu des siècles pour grandir. Je ne vois pas bien le rapport, personnellement. A Brasília, la capitale brésilienne construite en trois ans, je suis certaine que les gens sont délicieusement polis et gentils. Vous avez déjà rencontré un Brésilien acariâtre, vous?

Je crois pour ma part que les origines de ces façons brutales sont à la fois religieuses et politiques. Puissance protestante par excellence, la Prusse chérissait au XIXe siècle les valeurs partagés par les Chrétiens en rupture avec le catholicisme : sobriété, rigueur, discipline, économie de paroles, justesse de la pensée, objectivité, etc.

A cela s’ajoutent des décennies de dictature est-allemande, Berlin se trouvant du côté oriental du rideau de fer. Les valeurs qui priment sont la discrétion, l’ardeur au travail, la simplicité (apparente) des rapports sociaux réglés au millimètre par le système éducatif puis au travail et dans la famille – il était mal vu d’être mère seule ou couple en union libre. Le puritanisme communiste remplaçait le puritanisme religieux. Sourire, charmer, flatter, montrer de l’enthousiasme? Plaisirs inutiles à la marche de la société, donc suspects.

Ajoutez à cela le fait que, quand même, ça caille en hiver et qu’il faut se faire une peau d’ours pour survivre, et que sourire quand on les poils de moustache qui gèlent, ça peut faire mal…

On m’a souvent recommandé d’en prendre mon parti. Une chose de plus que je ne comprendrais jamais à Berlin, une chose de plus qui me rappelle régulièrement que je ne suis qu’une immigrée.

Et puis, allez. Ils sont vraiment gentils au fond, ces ours bourrus. Perdez votre portefeuille, on vous le renverra par la poste, intact. Oubliez votre parapluie trempé dans un bar, on vous le garde près du radiateur pour le faire sécher. Pour les remercier, offrez-leur un beau sourire comme un pot de miel. Ils sauront y répondre, à force. Tous les ours aiment le miel. Étrangers de Berlin, soyons des abeilles industrieuses : apprenons aux grands ours qui nous accueillent à devenir d’adorables oursons sans griffes… de temps en temps.


Icheu libeu diche!

(Ayez la classe. Dites-lui « je t’aime » sans accent)

Un des symptômes les plus honteux que développent les Français à Berlin est celui-ci : une formelle incapacité à parler l’allemand au bout de quatre ans de « squat » dans la ville la plus cool d’Europe. Si vous en êtes, ne quittez pas cette page, on va vous soigner. Si vous n’en êtes pas, je vous félicite et vous conseille de rester un peu pour vous moquer gentiment des précités.

« Euh, iche meuchte, euh, Kartoffel, euh, nein euh ein Courriwourst mit Seife bitte ». (Euh, une patate, non euh « un » saucisse au savon s’il vous plaît).

Telle est la première phrase que votre humble servante a balbutiée lors de son arrivée en Allemagne, au fameux stand de chez Konnopke, le meilleur vendeur de saucisses au curry de la ville, déclenchant l’hilarité des vendeuses. Les charmantes me montrèrent la savonnette et me demandèrent, rigolardes, si c’était bien ce que je voulais sur ma saucisse. Devant ma confusion, elles rectifièrent:

Senf!

Oui, de la moutarde. Pas du savon (Seife).

L’allemand, c’est difficile. Cette façon de penser à l’envers, bon sang, d’aller vous coller les verbes à la fin et les adverbes en début de phrase, qui vous met vingt ans de grammaire bien apprise sens dessus dessous! Pour cette raison, beaucoup d’étrangers se contentent de venir investir Berlin sans se donner la peine d’apprendre la langue indigène.

Cette attitude agaçante est celle de presque toutes les populations non germanophones vivant dans la capitale, hormis les Scandinaves et les Néerlandais, ceux-là toujours prêts à parler huit langues sans la moindre trace d’accent. Mais honte aux Français, aux Américains, aux Anglais, aux Australiens, aux Grecs, aux Espagnols et aux Italiens : avec une mémoire génétique implacable, ils se replient sur leur patrimoine culturel, oubliant que l’intégration ne concerne pas que les Turcs ou les Vietnamiens.

Mon ami Dimitris, un Grec de New-York, a réussi à passer dix ans de sa vie dans la capitale allemande sans être fichu de commander au restaurant. Sa connaissance de la culture locale se réduisait à l’exploration du dessous des jupes des Allemandes (ce qui n’est pas toujours une mince affaire, cela dit). Il n’est pas difficile pour un anglophone de faire son chemin dans une ville aussi cosmopolite que Berlin sans parler l’allemand, si l’on s’en tient à la fréquentation assidue des clubs et des bars à la mode. Car le Berlinois de moins de soixante ans aime montrer qu’il parle l’anglais comme un chef, qu’il est moderne, ouvert sur l’étranger et qu’il a voyagé sac au dos en Californie.

Pourtant, apprendre l’allemand est indispensable pour qui veut s’installer durablement à Berlin. Pourquoi? Parce que vivre entre le pub anglais et la boîte techno dernier cri, ça ne remplit pas une vie. A moins d’être dealer de drogue bien sûr, ou d’envisager la prostitution comme un avenir radieux. Pour payer votre loyer, cher immigré français, va falloir vous y coller.

Pas de vrai job à Berlin sans maîtrise de la langue, aussi bien écrite que parlée. Pas de crédibilité face aux assurances maladies, aux agences pour l’emploi, aux syndics d’immeuble, ou même face à votre boulangère si vous n’êtes pas assez malins pour comprendre ce qu’ils vous disent.

D’autant plus que le Français ayant réussi à dompter la langue de Goethe se voit aussitôt récompensé. Son accent est déclaré « adorable » et lui confère plus d’aura que le martini à James Bond. Et ses efforts pour parler cette langue âpre, mais sophistiquée, l’élèvent au rang d’intellectuel brillant.

Pour apprendre, il y a plusieurs méthodes.

Prendre des cours d’allemand. Plus cher, mais efficace, surtout pour ceux qui n’aiment pas mal parler au début et préfèrent se préparer en cachette une grammaire du feu de dieu.

Partir en séjour d’intégration, la méthode quasi-carcérale que les indisciplinés choisiront ; toujours très efficace.

Tomber amoureux. C’est ce que j’ai fait, ça paie, mais ça peut se payer cher aussi! C’est la technique la plus risquée, parce qu’elle peut s’arrêter à mi-chemin en cas de désamour brutal d’une des deux parties.

Utiliser des méthodes audio, sans doute la moins efficace : je ne connais personne d’assez discipliné pour se forcer à ingurgiter de la grammaire, sans personne pour l’y obliger, après une nuit de fête ou une journée de boulot.

Et enfin, la plus aléatoire et la plus dangereuse pour la santé : ne parler allemand que lorsque vous êtes ivre. Je l’ai fait un peu, c’est très désinhibant, on ne se sent pas obligé de respecter la grammaire après plusieurs vodkas, mais il faut avoir quelques rudiments, tout de même.

Allez, au boulot. Vous me direz Danke, j’en suis sûre. Viel Erfolg! *

* Bonne chance!


Athènes, rock and fly away

Mariela Papadea, 25 ans, rockeuse athénienne.

Génération Berlin a rencontré la génération Athènes. Là où l’on fait la fête à tout péter, pour oublier que les salaires ont été divisés par deux en quelques mois. Là d’où les jeunes fuient à l’étranger, la mort dans l’âme, les poches trouées. Mariela et Antonis sont beaux, jeunes, talentueux et ils n’ont pas l’intention de se laisser abattre. Avant de quitter la Grèce pour tenter leur chance avec leur groupe de rock à Londres, ils m’ont guidée à travers les nuits mouvementées de la capitale hellène.

Athènes, Nouvel An 2012. Sur la place Syntagma, devant le Parlement, plus beaucoup de traces des émeutes qui ont embrasé la ville il y a quelques mois. Les evzones, fameux gardes-automates en jupette plissée, jouent à la relève en bons petits soldats devant des grappes de touristes enchantés. Les Grecs dévalent la rue Ermou, temple moderne du shopping, malgré la crise, malgré les salaires toujours plus bas.

Mariela (25 ans) est mon amie. Je l’ai rencontrée à Berlin en janvier 2011. A l’époque, la belle rockeuse pensait s’installer dans la capitale allemande, avant d’opter finalement pour Londres où elle se rendra avec Antonis (30 ans), son pianiste, en mars prochain. Devant ma perplexité face à ces hordes de consommateurs en dépit de la crise, Mariela m’explique que rien ne pourra faire obstacle à la traditionnelle générosité de ses compatriotes.

Car en Grèce, c’est pour le passage à la nouvelle année que l’on s’offre des cadeaux. Et rien n’empêchera les Hellènes de gâter leurs parents, leurs nièces, leurs femmes de ménage, non, rien… pas même l’Allemagne et ses exigences d’austérité européenne. En témoignent les malls gorgés de consommateurs hystériques et les longues files d’attente pour l’emballage des centaines de parfums, ours en peluches, palettes de maquillage et autres délicatesses pour le palais : nougats, amandes et pistaches recouvertes de sucre cristallisé et délicieux kourabiedes, les biscuits traditionnels de Noël.

Angela Merkel aimerait que nous vivions à la protestante, comme les Allemands, ironise Ourania, une amie journaliste athénienne d’une cinquantaine d’années. Que nous n’ayons plus de plaisir, que nous comptions tout ce que nous dépensons. Mais nous, les Grecs, nous ne voulons pas de cette avarice. On ne vit qu’une fois, souligne-t-elle en levant son verre de vin blanc, pour porter un toast à la beauté éphémère de l’existence.

Mariela et Antonis incarnent à eux seuls la magnifique hospitalité grecque. Pas un soir sans qu’ils ne me fassent découvrir une nouvelle adresse. Ici, les groupes de rock jouent désormais gratuitement pour leur public, raconte Mariela. Ils se rémunèrent sur les boissons vendues pendant le concert. Une méthode pas si bête, puisque les bars rock ne désemplissent pas et la qualité de la musique n’en pâtit pas le moins du monde.

Au fabuleux Six dogs, dans le centre, le groupe Puta Volcano surprend avec un son diablement grunge, mais surtout grâce à la présence électrisante de Luna, sa chanteuse aux cheveux roses, véritable bête de scène. Surprise : le groupe distribuait gratuitement son album, pressé sur CD avec une qualité d’enregistrement excellente, pendant le concert.

Au bar, il m’est impossible de payer une consommation. Mariela et Antonis enchaînent les tournées et se battent pour tendre des billets de banque au serveur. Hospitalité grecque, me disent-ils en riant. Même si Antonis a des dettes phénoménales à la banque. Même si Mariela économise patiemment depuis des mois pour réunir de quoi payer leur voyage à Londres.

Par un jour de ciel bleu, malgré la gueule de bois, nous décidons une excursion au Cap Sounion, où perche le magnifique temple de Poséidon, édifié au Ve siècle avant J.C. Pour la première fois depuis dix jours, un voile de tristesse recouvre les beaux yeux de Mariela. Au volant de sa voiture, elle m’explique sans pathos que son père a vu son salaire divisé par deux.

Lorsqu’il s’est rendu à la banque, on lui annoncé que 1500 euros venaient d’être déposés sur son compte. S’enquérant de l’autre moitié de son salaire, on lui fit savoir que c’était tout ce qu’il y aurait à présent. 1500 euros pour un ingénieur diplômé, bientôt à la retraite, ayant un prêt à rembourser et une famille à nourrir, dans un pays où les loyers sont presque aussi chers qu’en France?

Les deux jeunes rockeurs ont décidé de sacrifier leurs économies pour le voyage à Londres afin d’aider le père de Mariela. On travaillera plus, disent-ils. Mariela n’est pas seulement une chanteuse douée à la voix rauque et sensuelle. La demoiselle est bardée de diplômes. Traductrice grec-anglais, restauratrice-archéologue, et actrice, ayant appris son métier à la très prestigieuse École Nationale d’Art dramatique. Ici, tu n’as pas le choix, m’explique-t-elle. Tu as intérêt à savoir faire un maximum de choses pour pouvoir trouver du travail.

En rentrant de notre excursion, le soleil est toujours haut. Mariela s’emporte contre sa cousine avocate, dont le travail officieux consiste à dissimuler les revenus véritables de ses clients et dont le seul but est de « s’offrir un énorme diamant ». Antonis et Mariela sont un peu tristes. Ils ont peur de ce qui les attend à Londres. Ils sont prêts à travailler très dur, mais Antonis craint une possible xénophobie anglaise à l’égard des immigrés économiques Grecs. Là-bas, ils ne connaissent personne. Leur seul espoir, c’est de pouvoir faire publier leur musique chez ce label qui les a remarqués courant 2011.

Allez, la Grèce. Allez, Antonis, Mariela. Heureux ceux qui sont doux, car ils hériteront la terre. Heureux les solidaires, car ils ne crèveront pas tout seuls. Allez l’Allemagne. Arrête de serrer la ceinture européenne, tu ne l’emporteras pas dans ta tombe.

A écouter:

Mariela & Band – You Are

Et une très belle défense de la Grèce dans Le Monde, ici.


Veiel ou l’autre cinéma allemand

L’affiche du film « Wer wenn nicht wir » du cinéaste allemand Andres Veiel

Ennuyeux, lent, lourd, le cinéma allemand ? Aux yeux de beaucoup Français, en tout cas. Si les cinéphiles se souviennent de Wenders avec des trémolos dans la voix (« il était tellement meilleur dans les années 80 ! ») ou de Fassbinder, le grand public ne connaît que le succès mérité de « La vie des autres ». Et l’Ecole dite Berlinoise, avec ses œuvres intellos, sèches et sombres n’a pas arrangé la réputation des films d’Outre-Rhin. Encore un peu méconnus du grand public gaulois, les excellents films documentaires d’Andres Veiel sont pourtant la preuve que le cinéma allemand est bien vivant. Rencontre avec le maestro à la FilmArche, l’école autogérée de cinéma de Berlin.

En ce soir de décembre, un froid noir d’encre règne sur la grande capitale allemande. C’est pour venir écouter Andres Veiel que les étudiants et cinéphiles berlinois ont bravé l’hiver et se sont amassés dans le foyer de la FilmArche, l’école autogérée de Berlin, avides de savoirs, d’expériences, d’anecdotes, bombardant le cinéaste de questions. Ils participent beaucoup, s’enthousiasme Veiel, presque ému, qui, généreusement, parlera ce soir-là trois heures sans réussir à raser son public.

C’est que Veiel, réalisateur bardé de décorations (Prix du Cinéma Européen, Prix du Cinéma Allemand, Prix Adolf Grimme à la Berlinale, Prix de la Critique Allemande et je m’arrête là parce qu’il y en a quarante autres derrière) est pourtant un électron libre du cinéma dont l’intellectualisme sans pose fait une icône pour les jeunes cinéphiles allemands.

Vigoureux, musicaux, passionnés, ses films agitent l’histoire allemande comme dans le très célèbre Black Box RFA, qui oppose un portrait d’activiste de la Fraction Armée Rouge (la Bande à Baader, comme on dit bêtement chez nous) à celui d’un banquier, victime supposée de l’autre, mort dans un attentat en 1989.

Ce documentaire, véritable bijou du genre, réussit le tour de force de ne prendre parti pour personne sans être neutre. C’est après vous être profondément ému devant le père du jeune terroriste perdant sa langue, s’embrouillant soudain, étouffé par les souvenirs douloureux et la stigmatisation sociale, que vous pleurerez discrètement avec l’épouse du banquier assassiné. Et la mise en scène soignée d’une caméra tournant autour des employés de ménage astiquant la grande banque allemande, ou d’un morceau de rock mélancoliquement enragé qui accompagne les images des banlieues laides de Francfort mettent à nu le fossé, immensément triste, entre deux générations d’Allemands. Il y a celle des années d’après-guerre qui rêve de prospérité et de transmettre un héritage bourgeois dont elle fut privée, et celle d’après, qui voit sa liberté ligotée et ses aspirations incomprises.

Après cet illustre film, Veiel le chercheur fou a mis au jour un célèbre livre portant le même nom, frustré qu’il était de ne pouvoir raconter toutes ses enquêtes au cinéma. En 2011, dix ans après Black Box RFA, Veiel continuait de gratter la poussière qui recouvre les vieux dossiers de la Fraction Armée Rouge en faisant naître sur les écrans de la Berlinale son premier film de fiction, présenté, pardon du peu, en compétition officielle. Ce fut Wer wenn nicht wir (If not us, who ?), la meilleure fiction que j’aie vue à ce jour sur les premières heures de la RAF.

Ainsi Andres Veiel, hélas trop peu connu en France, serait le moyen pour nous de mieux comprendre l’Allemagne. Nous, les Français donc, en sommes sottement restés à une image audiovisuelle d’Epinal ou plutôt d’Auschwitz de l’Histoire allemande, ponchour-Papa Schulz et arrrrrrrrrrtung-papier la grande vadrouille. Pathétique. Qu’attendent les distributeurs de films pour diffuser l’œuvre de Veiel plus largement en France et avec les honneurs qui sont dus à un cinéaste d’envergure ?

Et surtout pourquoi, dans les écoles, montre-t-on moult images des corps décharnés dans les camps, et les punitions internationales bien orchestrées des bourreaux nazis à Nuremberg et jamais rien d’autre – comme si l’histoire de notre grand pays voisin s’arrêtait en 1945 ?

Pourtant, Veiel aussi a abordé le sujet de la persécution des Juifs par l’Allemagne. Magnifique portrait d’une actrice juive âgée de 83 ans qui s’emporte contre le jeune réalisateur, lorsqu’il lui demande de raconter « sa » guerre. C’est des vieilles histoires tout ça, pourquoi se faire mal, pourquoi remuer tout ça. Il vaut mieux parler du futur, parler de la pièce de théâtre dans laquelle je joue maintenant. Pourquoi tu fais ça ?

Mais on peut aussi ne pas être féru de documentaire historique. Alors regardez et savourez Die Spielwütigen (Addicted to Acting), un film épatant sur quatre apprentis acteurs de l’école nationale de théâtre Ernst-Busch. Andres Veiel a suivi ces jeunes acteurs sur plus de six ans, depuis leur audition à l’école, le visage boutonneux à peine émergé de l’adolescence, à leurs premiers pas sur les grandes scènes nationales, le menton fier et le corps bâti par des années d’entraînement à la danse, l’escrime et les jeux épuisants de la scène. Qui peut ne pas être ému devant cette gamine maladroite qui joue à ses parents un cabaret dans leur salon de coiffure à dix-huit ans, et que l’on retrouve, svelte et passionnée, maîtresse de tous ses gestes, sur la grande scène du théâtre de Leipzig?

Le cinéma de Veiel, c’est un peu une autre idée de l’Allemagne, comme qui dirait dans une pub d’office du tourisme. Oui, parce que nous, les Grenouilles, les Frenchies, les Coqs bien ergotés, nous pensons que les Fritz, les Boches, les mangeurs de saucisses, en sont encore à détester les Juifs et à faire le salut nazi en rotant de la bière.

Le franco-allemand passera par le cinéma, qu’on se le dise, nom d’un petit apéro saucisson-vin rouge. Alors, au boulot, mesdames et messieurs les distributeurs, les cinémathéqueurs et les profs d’Histoire, montrez du Veiel aux enfants de la France.


Berlin à poil

Noeud pap’ taxidermique, source ici chez mes copines de Semi-Domesticated

La fourrure et la hype berlinoise ne font pas bon ménage. Les fashionistas de la capitale allemande boycottent les bordures de capuches en coyote et les manchons de vison. J’ai justement le malheur de posséder un manteau en fausse fourrure qui me protège merveilleusement du froid et qui me vaut bien des mésaventures…

Il y a trois ans, quand je me suis installée à Berlin, j’ai eu un coup de cœur pour cette fausse fourrure de seconde main, qui attendait une nouvelle propriétaire depuis les années grises de la RDA sur un cintre poussiéreux, dans une brocante de Prenzlauer Berg. Ma fourrure bidon fait trois fois ma taille, elle hésite entre le gris et le blanc, je peux caler cinq couches de laine dessous et, avantage non négligeable par -5 degrés celsius, elle rend cool et sexy n’importe quelle tenue hivernale, même chaussée de Moon Boots.

En 2009, cette fausse fourrure ne m’attirait que des commentaires bienveillants, ainsi que des regards masculins empreints d’amabilité. En 2010, sans que je comprenne comment, la tendance s’est renversée. Dans le métro, je recevais des coups d’œil obliques, observais des hochements de tête négatifs. Un type me lança un jour: pauvre bête! tu n’as pas honte? ce qui me fit violemment monter la moutarde au nez.

Et toi, tes pompes, c’est pas de la vache peut-être?

Oui, mais ce n’est pas pareil, parce qu’on la mange aussi.

Eh bien moi, je bouffe du vison, rétorquai-je sottement, au lieu de lui répliquer que ma fourrure était fausse.

En passant devant le nouveau café végétarien de Neukölln, la serveuse me suivit d’un regard haineux derrière son comptoir à gâteaux sans œufs ni traces de coquilles de noix et je remarquai sur la porte un panneau écrit à la main: « Ici, les vêtements en fourrure ne sont PAS les bienvenus ». Bon ça va, j’ai compris. La haine du poil est partout, même s’il est synthétique.

Cette année, quand les frimas ont débarqué, je ne savais que faire devant ma bien aimée fausse fourrure. Te sortirais-je, ne te sortirais-je point? marmonnais-je perplexe. Dois-je céder au racisme anti-poil? Évidemment, je n’en fis rien. Il n’est pas encore né, le Berlinois donneur de leçons qui m’empêchera de me revêtir de ma peau d’hiver. Et puis flûte, un peu de provoc ne nuit jamais. Allons montrer ce que nous avons dans le bide à ces fachos du politiquement correct, murmurai-je à mon cher manteau avant de le glisser, réconfortant comme une peluche géante, sur mes épaules frigorifiées.

Deux amies suédoises, stylistes super branchouilles de Berlin, venaient juste de poster sur leur mur facebook: « NO FUR FASHION! » Ah, les garces! J’en fis fi, sortis la tête haute et décidai même, pour m’amuser, d’aller bouffer des crêpes vegan chez ma copine Diana au Sing Blackbird. Ce que ce serait marrant de voir les tronches déconfites de ses clients macrobiotiques élevés au grain devant mon insolente pelisse!

Je dus d’abord braver l’épreuve du métro, un moment toujours difficile pour une femme vêtue d’une peau de bête à Berlin. Je m’assis exprès près d’une jeune fille sur l’épaule de laquelle pendait un sac « FESTIVAL DU CINEMA ECOLOGIQUE D’ALLEMAGNE ». Sans tarder, la pintade me lança un regard à la fois indigné et épouvanté. Je sentais glisser sur mes poils synthétiques ses yeux qui lançaient des éclairs d’affolement. Si elle avait pu tirer la sonnette d’alarme pour arrêter le train et me faire descendre de force par les contrôleurs, elle l’aurait fait, sans aucun doute. Ma pelisse et moi, on se marrait d’un rire chaud et par en-dessous, comme un ours en hibernation qui rêve d’une bonne blague à faire au printemps.

Arrivée au Sing Blackbird, je me suis régalée des cris d’orfraie que poussait mon amie Diana, avant qu’elle ne s’aperçoive que mon manteau était issu d’un castor imaginaire et me serre dans ses bras, de soulagement. Devant mes délicieuses crêpes, je comptais les remarques désobligeantes murmurées sur la nature de mon manteau par des hipsters anglo-scandinaves à lunettes vintage et mèche faussement bordélique. Leurs petits pantalons moulants, leurs robes genre décalées, leurs chaussures compensées beige, rachetées à une grand-mère sur un marché aux puces un lendemain de nuit de défonce en club, me donnaient un peu envie de leur faire manger leur bonne conscience.

Et ton slip, il ne serait pas fait par un enfant au Bangladesh, par hasard?

Mais bon, je me taisais, sachant fort bien que ce genre de propos renforcerait ma réputation de Française chercheuse de noise dans ce Neukölln un peu trop bien peigné, qui commence à me filer de sérieuses pulsions de distribution de claques.

Ma pelisse et moi, on fend la bise en toute amitié, le poil brillant dans les rues de Berlin, et que celui qui vienne me faire la nique aille s’acheter des vêtements polaires polluants plus loin! Et tiens, puisque la provocation était réussie, j’ai ressorti la toque en fourrure, vraie celle-ci, héritée de mon aïeule polonaise. Et toc! Berlin au poil!


Berlin à la baguette

Le sushi peut-être une madeleine de Proust. C’est en découvrant une bonne adresse de restaurant de sushis à Berlin qu’un flot de souvenirs assez ridicules a affleuré à la surface de ma conscience. La mémoire est une eau dormante et profonde dans laquelle pataugent plein de sushis, pardon de soucis, et de choses un peu pathétiques qu’on aimerait bien avoir oubliées pour de bon.

J’adore les sushis et Berlin n’en est pas la capitale. Mon ami Auguste, qui a récemment passé un mois à Berlin, est un Francais sushivore. En quête du meilleur sushi de la ville, il a testé une bonne demi-douzaine de restaurants à makis spongieux, à sashimis élastiques et à wasabi neurasthénique. Tout comme à Paris, la plupart des restos de sushis berlinois sont tenus par tout sauf par des Japonais. Dans la cuisine, la patronne engueule son chef en coréen et dans la salle, n’essayez pas de parler nippon au serveur: il est vietnamien de cinquième génération et a oublié où se trouve Hanoi sur la carte du monde.

Quelle joie, donc, de découvrir le merveilleux petit restaurant Tabibito, où m’ont emmenée deux charmants Berlinois la semaine dernière. C’est derrière une vitrine qui ne paie franchement pas de mine, dans un quartier populaire de Neukölln où l’on s’attend à tout sauf à trouver un resto de sushis vraiment authentique, que loge Tabibito* et son aimable cuisine du Pays du Soleil Levant. Celle-ci ne se limite d’ailleurs pas aux classiques assortiments de sushis, offrant au gourmet amateur de saveurs astringentes et sucrées-salées des poissons cuits, des légumes frits ou marinés et des salades d’algues tous plus sympathiques les uns que les autres. Le service, familial et charmant, opère prestement depuis vingt ans (!!!) dans un décor cosy de petites tables entourées de murs de papier de riz.

Vous souvenez-vous de la première fois que vous avez utilisé des baguettes ? Et de celle où l’utilisation de ces mêmes baguettes était destinée à forcer l’entrée d’un nagiri de la taille d’une baleine dans votre bouche délicate ? Moi, je m’en souviens comme si c’était hier.

J’avais vingt ans et un milliardaire américain s’était mis en tête de me faire goûter à la cuisine de tous les meilleurs restos de Paris. Nous nous étions rencontrés à la terrasse d’un café. Il m’avait abordée parce que je lisais en anglais La trilogie new-yorkaise de Paul Auster. Bien que ses intentions fussent certainement peu recommandables pour une damoiselle de si jeune âge, il savait les dissimuler avec une facilité redoutable derrière d’innocentes invitations à dîner. Patron d’une grande banque de fonds de pension (sic), il s’emmerdait ferme l’été à Paris. Moi aussi. J’étais en stage dans le bureau vide d’une grande maison d’édition, mon amoureux parti au pays chez ses parents de Transylvanie, tous mes amis sur la plage.

Mes premiers sushis, c’était donc en sa compagnie, dans l’un des meilleurs restaurants japonais de Paris. Drapée dans une robe de soirée empruntée à ma mère, je frissonnais d’épouvante devant le plateau de sushis et son absence flagrante de fourchette. Le milliardaire me montra la technique qui consistait à attraper le sushi avec adresse entre deux baguettes et à l’enfourner d’une pièce dans le gosier. Enfer et damnation ! Lorsque, tremblante, je saisis le pauvre saumon allongé sur son lit de riz collant, la bête glissa entre mes baguettes et  fut propulsée à travers la salle avec un léger bruit gluant… Un sushi à trente-cinq balles, bon sang !

Plus tard cet été là, l’éditrice chez laquelle je faisais mon stage m’invita à déjeuner dans un petit resto de sushis près de l’entreprise. Ayant appris à manier la baguette avec un peu plus d’assurance grâce aux démonstrations du milliardaire ricain, j’acceptais l’invitation avec panache. Au moment délicat de discuter de mon souhait d’être embauchée par cette maison prestigieuse, je m’emparai de toute la boulette de wasabi et l’engloutis d’un coup (pourquoi ai-je fait cela ? je me le demande encore). L’éditrice, femme du monde, me regarda avec des yeux ronds comme des billes mais ne commenta pas. Ce n’est que lorsque je devins de la couleur du soleil levant lui-même qu’elle fit apporter en urgence une carafe d’eau que je dus intégralement boire sous ses yeux, en proie à une tachycardie assortie de petits cris de hamster, qui réduisait mes efforts pour prouver ma valeur professionnelle à néant.

C’est pour oublier ces souvenirs gastronomiques peu reluisants que je me suis consolée à coups de saké chaud chez Tabibito, pendant que mes compères descendaient du saké froid dans des tasses en bois carrées, à la bordure recouvertes de sel. Le jeune serveur, devant notre engouement croissant pour sa cuisine familiale, nous fit le grand plaisir de nous offrir un plateau de sushis supplémentaire. Nous avons quitté cette adresse on ne peut plus recommandable en zigzagant dans la nuit berlinoise, des accords de shamisen plein les oreilles et les neiges éternelles du Fuji dans les yeux.

*Tabibito, restaurant japonais, Karl-Marx-Strasse 56, 12043 Berlin, +43 30 6241345


Arrêt de bus : Berlin Kinder

Ce qu’il y a de plus chouette, dans le bus, à Berlin, ce sont les enfants. Marcel a failli me pourfendre avec un rouleau de nappe en papier. Bénédicte m’a expliqué en français que sa mère était nulle en allemand. Ahmad m’a raconté son exil depuis la Palestine et m’a demandé si je pouvais le faire tourner dans un porno. Bushaltestelle Berlin Kinder*!

En sortant de la boulangerie avec mon Laugencroissant, ma cuisse rencontre douloureusement un rouleau de nappe en papier tenu par un gamin à lunettes qui fait de grands moulinets.

Excuse-moi. J’ai cru que t’étais une ninja, me dit-il.

Je ris et m’éloigne. Mais l’enfant me suit.

Tu vas prendre le bus? me demande-t-il.

J’acquiesce. Il prend le bas de mon manteau et m’attire vers lui. Il me désigne un bouton à presser pour faire passer le feu piéton au vert. De l’autre main, il fait une ombre sur l’enseigne lumineuse « Signal kommt » qui indique que la voie va bientôt être libre.

Tu vois? Tu appuies sur ce bouton et ça va plus vite. Tu t’en souviendras, la prochaine fois.

Je n’ose pas lui dire que je connais déjà la combine et me laisse entraîner par cet enfant qui ne doit pas avoir plus de neuf ans et se comporte d’une manière étrangement protectrice. Je lui demande son prénom. Marcel, répond-il, très grave. Il ne me demande pas comment je m’appelle en retour. Il s’inquiète, il veut absolument que je monte dans le bon bus. Le 171 fait un détour très long, fais attention, pour aller à Hallesches Tor tu dois prendre le M41. J’ai déjà pris cette ligne de bus mille fois, mais je fais semblant d’être complètement naïve.

Je lui demande où il va – à l’école? chez ses parents? Il ne répond pas, agite son rouleau de nappe en papier, se précipite régulièrement au milieu de la chaussée pour guetter l’arrivée du bus. Tout à coup, il s’écrie que son bus est là, que je dois prendre le M41 et surtout pas le 171, puis disparaît sans prévenir dans le véhicule. Tchüss Marcel.

C’est aussi sur la ligne du M41 que j’ai rencontré Ahmad, Jamal et Ossama. Quand je suis entrée dans le bus, j’ai eu droit à une ola plutôt embarrassante de la part de trois ados en survêt’ qui me semblaient légèrement éméchés. Le bus était presque vide et j’étais la seule personne de sexe féminin en dessous de soixante-quinze ans. Je m’assieds à l’écart pour être tranquille, mais Ahmad se glisse sur le siège à côté de moi.

Française? s’exclame-t-il.

Les yeux écarquillés, je lui demande comment il s’en est aperçu. Il explique que mon chapeau est un chapeau « français » (une… chapka que je tiens d’une aïeule polonaise, sic). J’éclate de rire. La chapka, c’est russe, mon petit bonhomme. Et voilà Ahmad qui achève de me conquérir en déclarant, un grand sourire sur les lèvres

Ton chapeau n’est peut-être pas français, mais toi oui, parce que tu ris! Les Françaises rient tout le temps!

Ahmad et ses amis vont au bahut, ils ont quinze ans. Ils sont palestiniens, nés là-bas. Ils sont arrivés il y a trois ans. Réfugié politique, souligne Ossama avec fierté. Ils veulent savoir ce que je fais. Je réponds que je vais à l’école de cinéma. Mes trois nouveaux amis bondissent.

Fais-moi jouer! s’écrie Jamal, le plus beau des trois, un visage en lame de couteau et des yeux noirs de fille. Il me donne son numéro. Appelle-moi, je ferais n’importe quoi pour être dans un film.

Ahmad, le rigolard un peu rondouillet, regarde ça avec amusement. Il arrache presque mon agenda des mains de Jamal pour écrire son numéro. Tu peux me faire jouer dans un porno, tu sais. Je lui demande son âge. Quinze ans. Je dure très longtemps, tu vois ce que je veux dire? Il éclate de rire. Terminus, je descends avec mes trois escort boys.

Tu peux faire un documentaire sur nous, suggère Ossama. Chacun de nous a été en prison! Ça fait pas un bon sujet, ça?

Pas le temps d’en savoir plus : le bus repart dans l’autre sens. Les garçons bondissent à nouveau dans le véhicule en me faisant de grands signes d’adieux. Appelle-nous! Par ennui, ou par amour de l’absurde, ils faisaient ainsi, plusieurs fois par nuit, des allers-retours dans le bus… dans l’espoir de rencontrer Steven Spielberg, peut-être…

Et pour clore ce court panorama des étranges et poétiques lutins qui peuplent le bus berlinois, une phrase mythique de la petite Bénédicte (5 ans), fruit d’un amour franco-allemand, qui m’a adressé la parole parce qu’elle aimait bien mon rouge à lèvres dit « de princesse »: Ma mère, elle est complètement nulle en allemand, heureusement qu’elle m’a, moi, pour traduire!

* traduction: Arrêt de bus : Enfants de Berlin!


Carte blanche à un lecteur berlinois d’adoption

(La bataille de Sedan, c’était il y a un siècle et demi. Franchement, on aimerait bien passer à autre chose. Non?)

 
Depuis quelques temps, mon blog fait l’objet d’attaques hargneuses m’accusant alternativement, dans les commentaires, de francophobie et de germanophobie. Un de mes amis et plus fidèles lecteurs m’a envoyé ce mail de réaction à cette vague de haine, que je publie avec son accord. Frédéric est auteur, comédien et metteur en scène. Il vit entre les Alpes et Berlin depuis plusieurs années, quand il n’est pas sur les routes en Afrique pour projeter des films dans des villages reculés. Carte blanche en forme de réflexion sur le sentiment patriotique et européen.
 
manon,
 
je n’avais jamais vu une telle activité sur ton blog et c’est bien en un sens – aussi je me dis, holàlà, encore un article, génial
je lis ça avec plaisir et légèreté (il semble que ce soit le ton) et comme je t’ai dit, je me dis bien que si par exemple tu vas en boîte toute la nuit, écouter le vendeur de matelas-dj, il doit bien t’arriver d’autres trucs que ne dévoile pas le blog
jusque-là tout va bien
mais comme je trouvais les commentaires croustillants, au début, je vais les voir un peu chaque jour
 
depuis quelques temps, je suis un peu répugné à les lire et alors que je me disais que simplement, il pouvait y avoir des sentiments différents, il me semble que là, il y a des attaques répétées que je ne pense pas être le fait du hasard
qui donnent droit à des gens de s’exprimer qui, à mon avis, mériteraient une bonne fessée
d’où le fait que je ne préfère d’ailleurs pas intervenir car je risque de dégrader violemment le niveau des commentaires par des termes extrêmement durs car il se joue quelque chose de très grave en ce moment, je pense que ça dépasse ton blog
 
d’abord, sur notre cher site connexion française, voilà le nouvel édito que je te propose de lire – c’est court mais clair : https://www.connexion-francaise.com/pages/edito-novembre-2011
et moi qui suis du sud, mais qui ai vécu longtemps avec une norvégienne (13 ans), qui ai toujours été attiré par le nord de l’europe, qui suis protestant d’obédience (parpaillot), mais pur produit du fascisme latin (français à moitié italien, à moitié espagnol pour cause d’immigration), je vois ces commentaires d’un très mauvais œil
l’attaque sur ton côté bobo qui n’est pas à contester, ressemble étrangement à l’attaque contre le cosmopolitisme des villes… ça sous-entend, le mélange des races et la juiverie internationale (je traduis pour les néophytes) – le nationalisme n’est pas le patriotisme – dire « foutez le camp » et « c’est la faute des autres », ce n’est pas « j’aime mon pays » (deux notions différentes)
bref, je vais pas te refaire le discours, tu le connais – tu es une fille non seulement sexy mais intelligente
 
au début, je trouvais ça étonnant ces réactions – maintenant, je pense qu’il faudrait monter le ton
par le haut
l’intelligence
bien marquer aux fers ces gens en disant que tu ne peux laisser passer des propos xénophobes renversés – tu n’es pas germanophobe !!!! au contraire !!! c’est d’ailleurs peut-être le même qui écrit toujours et qui a décidé de te pourrir
tu as le droit de modérer ton site d’ailleurs
 
je te dis tout ça car je sais qu’en ce moment, entre cathos et protestants, sud et nord, moi qui fus toujours un fervent croyant de l’europe, quelque chose se joue et y’en a marre ! les cons, malheureusement, sont partout et les français travaillent autant que les allemands (même quelque fois je veux pas dire mais à berlin…) – il y a de la part des gouvernants une volonté de remonter les peuples européens les uns contre les autres car cela sert à justifier les tour de vis budgétaires en disant, il faut faire comme celui-ci ou celui-là
 
la pire des choses, mettre des techniciens soi-disant sans avis politique au pouvoir mais à la solde d’un libéralisme terrifiant – comprenons-nous bien, je ne rejette pas le capitalisme mais ses deux composantes idéologiques terrifiantes : libéralisme et communisme, issues des mêmes mensonges sur le travail, la plus-value industrielle, etc. – pour ceux qui doute que communisme et libéralisme sont les deux ailes d’un même papillon, je vous renvoie sur la chine – le capital par contre, c’est impossible de lutter contre et pourquoi d’ailleurs ? le problème, ce n’est pas le capital qui se forme de lui-même, c’est la répartition et là, on se fout de notre gueule car la crise, moi je peux te dire un truc, manon, ça n’existe pas – ce sont comme disent des méchants vieux monsieurs, comme des romans pour jeunes filles pour leur faire accroire à l’amour pour qu’elles soient tenues par un sentiment noble qui les empêchent de se vautrer dans la débauche sensuelle et plus si affinités – la crise c’est pour faire peur et les libéraux ne devraient pas trop faire peur et monter les peuples les uns contre les autres car ces grands veaux que nous sommes, au final, nous allons croire que les allemands sont tous tue-l’amour, les français des glandeurs, les italiens des voleurs, les grecs des tricheurs, les scandinaves très sérieux mais un peu froids, les gens de l’est des mafieux et les filles des putes, etc… non et non ! tout ça c’est faux ! c’est n’importe quoi ! pffff… quid de la personnalité ?
 
méfions-nous de faire peur au gens car après, ils le croient et sont prêts à suivre n’importe qui qui dit n’importe quoi – et par malheur, il n’y a qu’une seule chose qui permet de se sortir de ça, l’intelligence et la pensée complexe (la pensée, c’est physique, c’est biologique – je dis ça pour ceux qui aiment à tacler les « intellos »)
 
alors, il faut croire, avoir confiance que l’intelligence triomphera sinon… sinon ce sont les idiots qui ont la parole, et là, ne vous inquiétez pas, je serai le premier à foutre le camp – pas de problème, j’ai les moyens – on ira au fin fond du mali le temps qu’ils s’entretuent – là où le temps s’est arrêté
 
je me demande alors : les européens de l’ouest ont-ils jamais connu temps de paix aussi long ? est-ce que cet état de fait développe des comportements insoupçonnés comme par exemple le manque d’engagement politique, le manque de complexification pour une pensée simplifiée qu’on retrouve dans certains commentaires de ton blog ? et en art aussi, le manque de projet coupés-décalés ? ce long temps de paix, que change-t-il en nous en fait ? charles pégy dans « clio » parle assez bien de ce que la guerre fonde en l’individu… mais la paix ?
 
voilà, je voulais donc te dire que je te soutiens
même si j’avais pas le temps d’écrire ce matin mais en voyant le dernier commentaire, je suis parti en sucette
 
hasta siempre
 
frédéric aspisi