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Victoire, l’Allemagne renonce au nucléaire !

Le 16 mai 2011 à Berlin, les activistes d’ « Atomkraft wegbassen » protestaient en organisant une fête techno sur Alexanderplatz

Chapeau l’Allemagne, chapeau Frau Merkel ! Aujourd’hui, la Berlinoise française que je suis se sent terriblement fière de sa patrie d’adoption. En 2022, l’Allemagne fermera ses derniers réacteurs nucléaires. (Voir ici l’article sur le site de RFI) Une décision extraordinaire pour un pays dont l’économie repose en grande partie sur sa production industrielle. Et une victoire pour les nombreux activistes anti-nucléaire, qui ont réussi à faire passer leur message avec détermination et même un certain humour, comme le prouvent les manifestations créatives et saugrenues de jeunes Berlinois écolos…

Ils n’ont pas attendu Fukushima pour se lancer dans des campagnes anti-nucléaire étonnantes. Atomkraft wegbassen (« dégager le nucléaire par la techno », en gros) est un mouvement initié par de jeunes Berlinois amoureux de de l’électro, mais surtout conscient du pouvoir d’attraction de la fiesta pour réveiller les consciences de leurs copains endormis.

Partout où le nucléaire est en question, les DJs et les organisateurs du mouvement sont de la manif. Ils installent leurs platines sur des scènes construites aux carrefours où passent les cortèges, ou, mieux encore, bricolent avec une imagination réjouissante des sound-systems mobiles grâce à quelques panneaux solaires montés sur des fauteuils roulants ou des caddies de supermarché. Et roule ma poule! Au rythme d’une techno bien berlinoise, les manifestants réclament l’abolition du nucléaire en Allemagne, racolant au passage les jeunes branchouilles en after-party depuis vendredi soir.

Atomkraft wegbassen a pris une envergure logique après la catastrophe de Fukushima en mars 2011. Le mouvement ne se contente plus de participer aux manifestations organisées par les écolos : ils sont la manifestation. Le 16 mai, c’est sur la place la plus connue de Berlin, Alexanderplatz, qu’ils ont monté leur joyeuse scène électro, diffusant les basses enivrantes de la célèbre DJane Monica Kruse à plusieurs kilomètres à la ronde. Le tout, sous l’œil bienveillant des uniformes verts de la police.

C’est que l’anti-nucléaire semble faire l’unanimité dans l’opinion publique allemande. Depuis Fukushima, presque plus un profil Facebook sans son macaron jaune et rouge Atomkraft? Nein, danke! (Le nucléaire? Non merci!), que l’on retrouve aussi sur les voitures berlinoises, les scooters et les vélos, sur des T-shirts, des sacs en tissus et les cahiers des lycéens sous sa forme autocollante.

Fin mars 2011, juste après la catastrophe nucléaire du Japon, les habitants du Baden-Würtenberg, dans le sud de l’Allemagne, ont pour la première fois élu les Verts aux régionales. Ce Land (état régional) n’avait pourtant jusque-là jamais fait confiance qu’à la CDU (union chrétienne-démocrate) pendant plus de cinquante ans! Cette victoire des écologistes dans son fief aurait-elle fait changer Angela Merkel d’avis sur le nucléaire? C’est fort possible.

Opportuniste ou pas, Angela Merkel a pris la décision qui s’imposait. Son exemple saura-t-il convaincre ses voisins français qu’une grande puissance industrielle peut survivre sans l’énergie atomique?


Berlin-Paris, Génération Easyjet

La capitale allemande a des charmes que les compagnies low-cost ont bien compris. Pour environ 80 euros aller-retour, les touristes européens, jeunes et fêtards pour la plupart, envahissent désormais Berlin. Mais, et j’en suis l’une des représentantes, c’est surtout toute une génération de jeunes artistes qui viennent chercher ici la liberté qui leur manque à Paris, Londres ou Madrid. Au point de ne plus savoir sur quel pied danser, lorsque la réalité économique de la ville leur apparaît après des mois de deutsche dolce vita.

Laissez-moi vous raconter une folle histoire d’amour, la mienne. En 2001, j’étais en échange universitaire avec la Humboldt, une des grandes facultés de Berlin. Imaginez une Française de dix-neuf ans, ivre de liberté et de voyages, catapultée chez deux gays mangeurs de mangue qui passent leur vie à organiser des fêtes dans leur jacuzzi! 2001, c’était un peu encore les belles années de la techno, du LSD, des loyers à 300 Marks (150 euros!) dans les apparts délabrés de cent mètres carrés du quartier de Prenzlauer Berg. On se chauffait au charbon, on connaissait les voisins : le peintre, la danseuse, le vidéaste sans le sou avec son vieux clébard frisé. Je suis tombée amoureuse de cette ville.

En rentrant à Paris, dans ma chambre de bonne de sept mètres carrés envahie de cafards, je pleurais à chaudes larmes en regardant la silhouette moqueuse de la Tour Eiffel par ma fenêtre. A l’époque, on avait le choix entre Lufthansa et Air France pour faire un Paris-Berlin ; autant dire que mes moyens ne me le permettaient jamais.

Et puis avec l’âge, et l’indépendance financière, je suis allée retrouver mon vieil amour pour des escapades passionnées. Grâce à qui? Grâce à Easyjet, meilleur ami des passionnés de Berlin, qui venait de balancer sa bombe économique sur l’Europe en ouvrant des liaisons aériennes un peu partout.

En 2009, faisant fi de tout, je m’y suis installée. J’y ai vécu deux ans de bonheur, même si Berlin avait drôlement changé – plus aucun artiste n’a les moyens ni l’envie de vivre dans le quartier de Prenzlauer Berg devenu un Notting Hill à l’allemande. Mais la deutsche dolce vita est toujours là, avec ses bars pas chers, ses fêtes jusqu’à l’aube, ses galeries qui poussent comme des champignons, ses collectifs d’artistes rigolos… pour échapper à la gentrification, les Berlinois fauchés investissent les quartiers périphériques, et la fiesta continue.

2011 : me voilà brutalement confrontée à la réalité économique de Berlin après un licenciement abusif. A Paris, je touchais l’intermittence du spectacle, travaillant certes dur, mais vivant de mon métier. A Berlin, les artistes sont obligés d’accumuler les petits jobs (mon ami Thomas en a eu jusqu’à trois par jour) – vendeur, serveur, traducteur – pour pouvoir compenser la maigreur de leurs revenus. Ce n’est pas à Berlin qu’on touche 300 euros par jour pour jouer au théâtre, ce n’est pas à Berlin qu’on vend les toiles longuement préparées dans le secret de l’atelier, ce n’est pas ici non plus qu’un caméraman enchaînera les tournages.

Le revenu minimum n’existe pas en Allemagne, aggravant une situation économique déplorable à Berlin – serveuse à quatre euros de l’heure, vous serez souvent obligée de laisser vos pourboires à votre patron qui décrètera que « si vous n’êtes pas contente, il y en a quinze qui font la queue pour ce boulot ». Les professions libérales et les artistes sont forcés de s’assurer eux-même, puisque l’équivalent de notre Sécurité Sociale n’existe que pour les salariés dits de classe 1. Le coût d’une bonne couverture maladie à Berlin s’élève à 200 euros par mois. Difficile quand on en gagne 800.

C’est pourquoi j’ai pris la décision de retourner travailler en France, comme de très nombreux compatriotes rencontrés à Berlin. Pierre, un artiste plasticien de ma connaissance, a eu à ce sujet cette phrase édifiante : Tu vas faire comme nous tous, Manon : tu vas bosser à Paris, et claquer des thunes françaises à Berlin.

Entre la liberté de création de la capitale allemande, et la rigidité souvent étouffante mais plus lucrative de la Ville lumière, ma génération a donc choisi de s’en remettre à… Easyjet.


Yaoundé : Le paradoxe du chauffeur de taxi mutique

Pas bavard, et en mode pilotage automatique : Robert, je l’appellerai ainsi par précaution pour son patron, est l’un des très nombreux chauffeurs de taxi qui sillonnent Yaoundé dans des voitures déglinguées, laissant échapper par la culasse d’âcres nuages noirs et manquant plus d’une fois d’écraser d’innocents enfants sur le chemin de l’école. Robert n’aime pas son métier, mais « il n’y a rien d’autre pour lui » ni pour sa femme et ses deux enfants. Interview lapidaire au milieu de la circulation éreintante de la capitale camerounaise.

En Allemagne, où je vis, et en France, d’où je viens, le chauffeur de taxi est une espèce bien connue des noctambules. Autant dire que j’en ai côtoyé un bon paquet dans ma jeune vie, glanant ici et là des informations sur la Turquie natale de mon conducteur, ou des jurons à l’encontre de nos dirigeants politiques « qui sont tous des pourris ». Les taximen camerounais, eux, ne mouftent pas. Je mourais donc d’envie de tirer les vers du nez à l’un d’entre eux.

Celui que j’ai alpagué ne voulait pas me raconter sa vie autour d’un jus de goyave pourtant naïvement offert de ma part – « c’est mon temps que vous me prenez, là!» – c’est donc dans le taxi que j’ai appris que mon interlocuteur estimait que la seule chose agréable de ce métier, « c’est que ça le fait manger ».

« Ça ne vous plaît pas, ce métier, sinon ? »

Un silence significatif suit ma question.

– Ne vous inquiétez pas, on peut changer votre nom dans l’interview, vous pouvez dire ce que vous voulez.

– Oui, changez.

– Robert, je vous appellerai Robert.

– Vous, vous vous appelez Robert ?

– Non, c’est vous, moi c’est Manon. C’est pour que votre patron ne sache rien de l’interview.

Voilà sept ans que Robert conduit ce taxi qu’il partage avec un autre chauffeur. «Je prends à quatorze heure et jusqu’à minuit. L’autre il fait le matin». La syntaxe de Robert laisse à désirer et son élocution est embrouillée. Normal : ses études se limitent à trois mois d’auto-école. Robert doit faire bouillir la marmite. Tout le reste est superflu. Son temps libre ? Il le passe à se reposer des clients épuisants, de la circulation étouffante, des embouteillages dans lesquels « il faut faire attention partout et tout le temps ». Recharger les batteries pour faire tourner le moteur, encore et encore.

Les taxis de Yaoundé sont collectifs. Grimpe qui veut si la direction proposée colle avec la route des autres passagers. Le tarif d’une course tourne autour des 200 francs CFA. Sept jours sur sept, le patron attend de Robert et de son collègue du matin qu’ils lui versent la recette – après quoi, il restera 5000 à 10.000 Francs CFA (entre 8 et 15 euros) pour le salaire de chaque employé. Les vendredi et samedi soirs rapportent bien.

L’avantage d’avoir un patron, c’est que si la voiture se retrouve en panne, c’est le patron qui paie les réparations nécessaires. Et lorsqu’on voit l’état du taxi de Robert (portières défoncées, une vitre manquante, ceintures de sécurité en rade et poignées remplacées par des bouts de ficelle), c’est un atout non négligeable.

Robert transporte plus de cent clients par jour. « Tu prends les clients, tu les décharges, tu prends les clients, tu les décharges, tu peux pas vraiment compter le nombre de clients que t’as transportés ». Je comprends mieux pourquoi les chauffeurs de taxi camerounais se taisent au volant. Ils économisent leur salive et leur concentration, seul moyen de rester sauf dans la circulation chaotique de la capitale. Mais comment fait Robert ? me dis-je. Qu’est-ce qui anime cet homme laconique ?

– Quel est votre métier de rêve ?

– Moi ? C’est garagiste, c’est tôlier.

– Mécanicien ?

– Ouais.

– Vous pensez que vous allez y arriver ? À réaliser votre rêve ?

– J’y suis pas encore, mais oui.

– Vous arrivez à économiser sur le salaire ?

– Oui, oui.

– Il n’y a vraiment pas de côtés agréables dans ce boulot ?

– Non, c’est juste pour l’argent. On fait ça, c’est tout, c’est comme ça…

Tout chauffeur de taxi européen aime se vanter d’être libre, maître de ses horaires et du choix de ses clients – le taximan de chez moi est un amateur de radio poussée à plein volume, commente l’actu à tout bout de champ et aime décorer son véhicule de perles de bois qui massent le dos et autres gri-gri pendant au rétroviseur. La réalité de Yaoundé m’est apparue tout autre. La nécessité remplace l’orgueil du métier, le mutisme la logorrhée.

Cependant, lorsque vient le moment de faire une photo pour l’article, Robert se retourne vers moi, prend la pose, esquisse – ô miracle – un sourire. J’en prends plusieurs, même si c’est inutile. Je ne veux pas perdre cet instant de grâce – il me semble que Robert trouve de la fierté, finalement, à avoir été interviewé dans l’exercice de son travail.

P.S. : j’ai appris en faisant lire cet article au journaliste camerounais Emmanuel Mbédé que je me trompais sur toute la ligne. Au Cameroun, d’après lui, les taximen ont la langue très bien pendue. Ma couleur de peau les aurait intimidés…


Yaoundé : photocopier pour étudier

Gabin Igor Sobhegwa, étudiant et photocopieur

AVANT-PROPOS : Chers lecteurs, Génération Berlin est au Cameroun depuis une semaine avec RFI-Mondoblog… déménagement temporaire.

Dispersée entre les bâtiments de l’université de Yaoundé, une myriade de petites échoppes offre la possibilité aux étudiants de se restaurer, de louer des blouses pour les cours de médecine, ou encore de photocopier leurs cours en un tournemain. Photocopieur, c’est justement le job de Gabin Igor Sobhegwa, 23 ans, qui finance ainsi ses études en licence de biochimie à la Faculté des Sciences de Yaoundé. Si la rémunération attractive de ce petit boulot peut vite faire oublier les ambitions scolaires de certains, cette profession informelle reste cependant vitale pour la vie du campus.

Il est rapide, sérieux et commerçant. Autour de sa photocopieuse, installée en plein air sur le campus, les clients et les amis se pressent dans une ambiance conviviale. Gabin Igor Sobhegwa maîtrise à la perfection l’art de la photocopie, comme en témoignent ses feuillets noirs et blancs parfaitement alignés, dignes d’un Copyshop à l’allemande.

Pourtant, ce jeune homme est étudiant avant tout. Son petit job finance avantageusement ses études. Celles-ci lui coûtent 50.000 Francs CFA par an (environ 76 euros), et Gabin en gagne, dans les bons mois, jusqu’à 30.000. Pour 25 francs par feuillet recto-verso, il vend des photocopies depuis un an et estime que « par rapport à d’autres boulots, comme celui de balayer les amphis, par exemple, la photocopie, c’est mieux. On n’attrape pas de maladies, et à part les intempéries, on n’a pas à se plaindre ! ». Autre avantage considérable de cet emploi, la possibilité de photocopier ses propres cours sans frais.

Son patron, de deux ans son aîné, a rapidement préféré les aspects lucratifs de la vente de photocopies aux heures d’études dans les amphis. Yanick Bodo, 25 ans, était élève en licence de mathématiques lorsqu’il a décidé que ses études ne « cadraient pas avec ses aspirations ». Mais avec plus de 10.000 Francs de rentrées d’argent par jour, avoue-t-il, la photocopie présente surtout des avantages immédiats séduisants. Même si, pour cela, il faut travailler douze heures par jour. Yanick a acheté sa machine à un vendeur européen de passage pour la somme de 650.000 Francs. La photocopieuse grésille un peu, et lorsque je m’appuie dessus, je reçois un fort coup de jus qui le fait rire. « Pas forcément un bon investissement », s’écrie le jeune patron, « mais je vais me diversifier ». Dans quoi ? « C’est encore un secret. »

Yanick, le patron de la photocopieuse, gère avec adresse sa petite entreprise

La photocopie sur le campus est un commerce florissant, parce qu’il répond aux besoins réels des étudiants de Yaoundé. Anita, 20 ans, est étudiante en lettres modernes françaises. Elle est venue photocopier deux pages extraites du Père Goriot de Balzac. « Ce n’est pas cher », explique-t-elle, « et on n’a plus besoin de recopier à la main comme avant. »

C’est aussi l’avis de Jean-Jacques Mbida, qui nous reçoit dans son bureau du rectorat. Ce secrétaire est un ancien membre de la commission de suivi des petits commerces sur le campus. Cette commission, limitée dans le temps, n’existe plus depuis l’année dernière et a été remplacée par une simple équipe de contrôle. « En principe, bien sûr, l’université est un lieu clos », raconte-t-il, « mais les petits commerces informels répondent aux besoins des étudiants et permettent à certains de financer leurs études. Sur le plan social, ce n’est pas négligeable ».

La commission de suivi fut créée à la suite d’une invasion d’échoppes clandestines. Un emplacement pour une photocopieuse, par exemple, se loue 5000 Francs par mois. Pour un petit restaurant, il faut compter 10.000 Francs par mois. « Avant la commission, il n’y avait pas de grille de tarifs », explique Jean-Jacques Mbida, « le régisseur des recettes générales faisait payer à la tête du client. » L’équipe de suivi contrôle l’hygiène et la sécurité autant qu’elle le peut, informant les commerçants sur les risques, en particulier en cette période d’épidémie de choléra au Cameroun.

Aujourd’hui, l’équipe de suivi tente toujours de réguler cette économie parallèle, sans la supprimer. « Avant, les photocopieuses étaient branchées n’importe où et de façon anarchique. Nos techniciens ont démantelé ce réseau qui nous faisait craindre un incendie sur le campus ». Et il conclut avec un sourire : « La situation sanitaire peut encore s’améliorer, c’est vrai. Mais nous sommes obligés de constater que cette vente informelle, si elle s’est multipliée, ne comble même pas encore la demande étudiante. »


De la séduction à l’allemande

Au pays de Goethe, la drague n’a pas la cote. Point de vue très personnel (et très vérifié) d’une Française élevée en son pays aux œillades et aux paroles fleuries, exilée chez les Barbares de la séduction.

La séduction est présente à chaque heure du jour en France, que vous achetiez une baguette ou que vous discutiez avec votre concierge. A Berlin, pas de détour! La séduction classique à la française reste incomprise des Allemands. J’avais un jour un faible mortel pour ce jeune et beau Berlinois, cinéaste aux lunettes d’écailles et au physique Alain Delonesque. Comme, après toutes mes tentatives de messages subtils, il restait naïf comme un enfant de dix ans, j’avais débarqué à une réunion de travail avec deux bouteilles de vin blanc et une tenue vraiment scandaleuse.

Une Française ne prend jamais l’initiative, même pas Béatrice Dalle. Donc, même en mode séduction maximale, nous restons dans une attitude de proie attendant d’être capturée. J’y vais de mon lot de compliments sur son travail, la finesse de son analyse du scénario, l’étendue de ses connaissances cinématographiques, etc. Je me passe dix fois la main dans les cheveux, je bois ses paroles, j’initie un côte-à-côte penchés sur l’ordinateur devant un tableau Excel inintéressant, histoire de dire, dans le langage de séduction latin : « je me fous complètement de ce budget, embrasse-moi idiot! »

Rien. Mon ego est très violenté. Je m’apprêtais à laisser tout tomber, lorsque le jeune Teuton, soudain emporté par l’ouverture de la deuxième bouteille de vin, déclare avec un sérieux fatal et sans bouger de sa chaise, sur laquelle il se tient droit comme un i, que je suis « la femme de ses rêves ».

Quoi?! Voilà une violation de plus aux règles de la séduction. On ne brûle pas les étapes comme cela, Monsieur l’Allemand! Cette fois, c’est moi qui suis paralysée. J’étais en train de jouer au petits chevaux avec un champion des échecs, en quelque sorte. Mat!

Je ne dis rien, attendant la suite logique de cette déclaration à l’emporte-pièce. Un baiser, un regard brûlant, que sais-je! Mais, de façon surprenante, le jeune homme s’emballe : « Les Allemandes sont tellement froides, elles ne prennent jamais soin d’elles, elles finissent par ressembler à des hommes, et elles se jettent sur toi comme si tu étais un objet. Si tu les regarde, elles croient que tu veux les violer. »

La faute au puritanisme luthérien, en Allemagne, les rapports entre hommes et femmes ne connaissent pas l’entre-deux : il y a le sexe d’un côté, et l’amour (le mariage) de l’autre. Pour une nuit, ou pour la vie. Le flirt à la française est considéré comme une perte de temps, voire, pire, comme un mensonge. Une femme ou un homme ne donnant pas de suite concrète à un jeu de séduction serait tout bêtement malhonnête.

Cette situation a bien entendu ses avantages. Parce que la séduction est quasi absente des relations entre hommes et femmes, les distinctions sexuelles sont aplanies, et les inégalités aussi. Ainsi, l’Allemand est, de manière générale, prompt à garder les enfants et à passer le balai, laissant l’Allemande s’occuper de sa carrière si elle le souhaite. Si Angela Merkel, la chancelière, peut faire l’objet de critiques sur la conduite de sa politique, elle ne sera jamais la cible des remarques sexistes dont les femmes publiques françaises souffrent quotidiennement. Les seuls qui critiquent la coiffure de la dame de fer allemande, ce sont bien les journaux hexagonaux.

Plus d’une fois, j’ai tenté de résoudre l’équation séduction à la Française contre crédibilité à l’Allemande. Mais ces comportements, qui se sont lentement et sûrement gravés dans nos gènes culturels, ne sauraient se laisser raisonner. En définitive, c’est la confrontation entre ces deux modes de pensée qui est intéressante. Autant dire qu’il est très amusant d’en rire ensemble, entre Allemands et Français, et de trouver un mode de communication commun.

Et puis, il y a des langages qui n’ont pas besoin de mots… Pour conclure : Angela Merkel, Nicolas Sarkozy, faites l’amour, pas la guerre, et vous ferez avancez la compréhension entre vos peuples!

P.S. : Découvrez aussi la séduction à la péruvienne sur le blog de Christelle. Édifiant.

Photo : Nicolas Sarkozy et Angela Merkel, source archives RFI


Numéro d’attente Hartz 4

054, 156, 012, 345 : je ne compte même plus le nombre de tickets numérotés, dits « marque d’attente » (Wartemarke en allemand) que j’ai eu dans les mains ces derniers mois. Récit en accéléré d’une galère numérotée après la perte d’un emploi à Berlin.

Je résume : fin novembre, ma boss, cette affreuse chèvre, me convoque et me vire.

1er décembre, disciplinée comme une Allemande, je me présente à l’Agence pour l’Emploi de Berlin-Sud avec tous mes papiers bien en ordre. Numéro d’attente 014. On me donne un monceau de paperasse à remplir + on exige que je prouve que j’ai gagné de l’argent sur les dix dernières années (alors que j’ai 30 ans).

Mi-décembre, je reviens avec tout le bordel, numéro d’attente 040. Un papier de la préfecture manque. Je saute dans le bus pour aller le chercher. Numéro d’attente 175, stipulant que 46 personnes attendent avant moi. Je m’endors dans la salle d’attente. Mon papier en main, je retourne à l’Agence pour l’Emploi. Numéro d’attente 013. Je rentre chez moi bredouille : un document français manque.

Février, je reviens 4 fois, baladée entre 4 conseillers différents qui, tous, ne comprennent rien à mon dossier, une de leurs collègues ayant écrit que j’étais « vendeuse » de profession, non diplômée et ne parlant pas l’allemand. Alors que je parle très bien le teuton, que je suis diplômée d’une école de commerce plutôt prestigieuse, et que je travaille dans le cinéma. Numéros d’attente 067, 200, 025, 054.

Début mars, on me fait comprendre que je ne toucherai pas de chômage et que je dois me présenter à l’Agence gérant l’équivalent du RMI, le fameux « Hartz IV » (prononcez « hartsse fir »). Tristes bureaux sentant la misère et le fonctionnaire au bout du rouleau. Dans la salle d’attente, une femme seule au visage gris de fatigue essaie de faire taire sa fille qui hurle d’impatience (ça fait une heure qu’elle est là), deux vieux Turcs discutent très fort dans leur langue, visiblement furieux de devoir poiroter, et un graphiste chaussé de Nike tapote sur son Iphone. Numéro d’attente 078.

Il manque encore un papier qui explique que j’ai le droit de travailler en Allemagne. « Mais je suis citoyenne européenne », protestè-je. « Quand même », réplique la dame ennuyée derrière son comptoir. On m’envoie à l’autre bout de Berlin, dans une zone industrielle où loge un certain Bureau des Étrangers. Numéro d’attente 139. Là-bas, une autre dame lasse me fait comprendre que le papier que je demande ne sert à rien, puisque je suis citoyenne européenne.

Aujourd’hui, quatre mois après ce licenciement abusif, j’ai vu ma vie défiler en numéros lumineux rouges sur un tableau électronique dans une salle d’attente. Je ne touche pas d’argent et ma couverture sociale m’a été retirée.

Je ne suis qu’un exemple moins malchanceux que d’autres de cette sinistre économie du Hartz IV. Cette réforme du marché du travail en Allemagne indemnise les chômeurs à hauteur de 300 euros environ et couvre leurs frais d’habitation. En compensation, ceux-ci doivent se plier à des compromis odieux : inspection scrupuleuse de leurs comptes en banque, et obligation de travailler pour la somme d’un euro par heure pour des employeurs qui profitent largement de ce système. Cependant…

Hartz IV vient tout juste d’être déclaré contraire à la Constitution allemande et va devoir subir un lot de réformes.

Et moi, je viens de retrouver un job.*

Y a de l’espoir.

* Et pour mes lecteurs fidèles : sachez que « I wear only sweat » mon clip contre le travail des enfants dans l’industrie textile a gagné le 4e prix du concours REC A FAIR en Allemagne. Merci pour votre soutien!


Mise en bière d’une fête berlinoise

J’habite à Berlin et je déteste la bière. (Je suis française et je hais le fromage. J’aime les contradictions, c’est juste.) Vous me direz que vous vous en fichez. Eh bien non, amis lecteurs. A cause de mon mépris pour les bulles au goût étrange de pipi, à cause de ce breuvage roteux que j’ai osé délaisser, j’ai mis en péril la plus grande fête de mes trente dernières années.

Anniversaire symbolique par excellence, celui qui vous met face au miroir avec vos premières rides, qui sonne le glas de l’insouciance, la fête de vos trente ans est une sorte de mise en bière de votre vie de bohème, de vos soirées de dingues, de vos petits jobs au jour le jour et de vos grands rêves artistiques.

C’est le moment où la société attend de vous que vous commenciez à réfléchir à votre horloge biologique, et à mettre en route un rejeton qui portera le nom de famille de votre bien-aimé et un prénom à la mode type Cunégonde ou Théodore. C’est le moment où il va falloir commencer à payer son loyer régulièrement, sinon, ça fait pauv’ fille. Après vos trente ans, si vous avez la prétention d’être une artiste, il vaut mieux pour vos fesses que vous accédiez à une certaine forme de célébrité, même s’il faut pour cela passer dans Perdu de vue avec une perruque et des lunettes noires.

C’est donc plutôt déprimant, d’avoir trente ans. Pour faire semblant que c’est génial, que c’est la teuf les mecs, que cela m’éclate de ne pas correspondre aux critères précités, j’ai organisé une fête à tout péter chez moi.

Un élégant ami a joué une Chaconne de Bach resplendissante au violon, des copains rockeurs de mon cœur ont fait vaciller l’immeuble à coups de percussions, un ami Turc bouddhiste m’a offert des bijoux en plume fabriqués de ses mains au Brésil, mes super copines se sont cotisées pour m’envoyer à Rome, on m’a même rapporté des morceaux de poterie indienne ramassés sur le ranch de Dennis Hopper au Nouveau-Mexique. Je ne plaisante pas.

Tout allait avec allant. Lorsque soudain, je sens que les invités commencent à disparaître. Il n’est que deux heures du matin. Grosse inquiétude! Signe d’une soirée foirée! Un ami allemand me chope dans le couloir et me crie : « Dis donc Manon, y a plus de bière? »

Je hausse les épaules, je montre le bar : soixante bouteilles de vin rouge ou blanc de France et de Navarre, du champagne, du Sekt (mousseux allemand pas bon du tout), du Porto, et de quoi faire des mojitos pour toute la Compagnie Créole. Y a plus de bière? où est le problème?

Malheureuse réponse! Les invités se sont tous carapatés les uns après les autres. A quatre heures du matin, il n’y avait plus que… trois Français et deux Grecs amateurs de pinard. J’étais désespérée.

A Berlin, les pubs de bière utilisent les codes de communication chics du champagne

Nos amis d’Outre-Rhin aiment la bière avec passion. Ils en boivent au déjeuner, avec des saucisses, ils en boivent le soir, avec des saucisses. Ils en boivent dans les soirées punks comme dans les galas de Monsieur l’Ambassadeur. Ils en admirent la robe blonde, la finesse des bulles, le délicat goût d’urine, à mon avis de malt, ils comparent les marques, tout comme nous autres Français nous pâmons pour un Chablis Grand Cru ou un Pommard. Ils la dégustent avec des roulades de boeuf au chou, ils la descendent par carton de six devant un match Bayern Munich-Liverpool.

A Berlin, des rues ont des noms de brasseurs, comme à Reims des musées ont des noms de maisons de champagne. La bière berlinoise de la marque Kindl dispute la part du lion à sa congénère Schultheiss, elle aussi fabriquée à Berlin. Dans les bars, on vous sert une pinte automatiquement. Le petit demi de chez nous, c’est pour les bébés et les filles qui font attention à leur ligne. Dans le métro, les jeunes et les vieux se promènent une bouteille de bière à la main, comme si c’était de l’Evian.

Et moi, j’ai osé n’acheter que six caisses de vingt-quatre bières, ce qui prouve que j’ai encore du chemin à faire pour m’intégrer en Allemagne.


Petite rouge et rêve bleu à la Berlinale…

… ou l’histoire d’Eva Pervolovici, jeune réalisatrice roumaine installée à Paris, rencontrée au festival de Berlin 2011 pour son film Little Red sélectionné aux Berlin Today Awards.

Où l’on apprend que pour les Russes, vivre à Paris est un « rêve bleu »… petite interview (en français!) après la projection du film à Berlin.


Berlinale : Brigitte Sy, « Les mains libres »

Le festival de cinéma de Berlin est clos. Si l’Ours d’or revient à « Nader et Sadim, une séparation » de l’Iranien Asghar Faradi, la fiction qui m’a le plus émue est un film français, « Les mains libres », de l’actrice et réalisatrice Brigitte Sy. Celle qui, pour le plus grand bonheur des cinéphiles françaises, a mis au monde le séduisant Louis Garrel, m’a raconté un peu de son film et de son cinéma avec une passion communicative.

Croyez-moi, c’est très embarrassant de pleurer à une projection presse. Il n’y a là que des critiques  blasés par les années passées dans les salles de cinéma, à griffonner des notes sur leurs genoux dans le noir. Moi qui suis peu chevronnée à la critique professionnelle, et qui partage bien plutôt la vie d’artiste que celle de reporter, je me suis laissée emporter par ce film d’amour courageux et original qu’est Les mains libres*, et je me suis planquée sous les sièges de velours rouge pour me moucher en paix, une fois le générique de fin terminé.

Brigitte Sy, actrice, metteur en scène de théâtre et ancienne compagne du célèbre cinéaste Philippe Garrel, a réalisé là son premier film. Elle y raconte son amour fou pour Michel, un détenu rencontré dans une prison où elle préparait le tournage d’un film. La belle Israélienne Ronit Elkabetz prête sa sensualité sombre à Brigitte Sy, tandis que Carlo Brandt se charge du personnage de Michel. Esthétique, sensuel, littéraire, troublant, brouillant les frontières entre théâtre et cinéma, entre les mouvements intimes du cœur et leur transcendance par l’art, Les mains libres est un film généreux, personnel, en un mot : beau.

J’ai rencontré Brigitte Sy à la Berlinale, dans le brouhaha des conférences de presse avoisinantes. La radieuse blonde, qui prépare un second long-métrage adapté d’un roman français, a confirmé le sentiment qu’avait provoqué en moi son travail : Brigitte Sy est une véritable lady du grand écran, qui porte un regard intègre et lucide sur son métier.

* Sorti en juin 2010 en France, le film n’avait pas encore été projeté en Allemagne.