Vol au-dessus du souvenir

A force de parler de Berlin la sexy et de Berlin l’underground, on en oublierait presque que la capitale allemande fut le théâtre de tragédies historiques et personnelles. C’est sur un vol entre Paris et Berlin que j’ai rencontré Monique, qui revenait dans sa ville natale après plus de soixante-dix ans d’exil en France.

Elle s’installe près de moi, voluptueuse vieille dame aux cheveux blancs et courts sentant l’eau de Cologne. La nuit d’avant, embarquée dans une fête parisienne par mon ami Auguste, je n’avais pu dormir que deux pauvres petites heures. Je n’étais donc pas prête à céder ma tranquillité aérienne et je me calais dans mon coussin de voyage appuyé contre le hublot.

Elle feuilletait les revues Air France, prenant un peu trop de place sur l’accoudoir, en commentant les looks de pétasse friquée qui s’étalaient sur les pages mode. Imaginez-moi regrettant d’avoir oublié mes boules Quiès en soute, le front plissé et râleur, envahie dans mon demi-sommeil par les images de la nuit dernière – en vrac, une jeune beauté à lunettes me déballant ses angoisses psy dignes de Woody Allen, un French lover en baskets de toile vert pomme empilant les blagues de drague et mon cher Auguste remplissant mon verre de vodka avec un sourire diabolique.

Lors du décollage, elle s’allongea presque sur moi pour tenter d’apercevoir le paysage par le hublot. Cela m’attendrit un peu ; habituée que je suis à prendre l’avion, j’en oublie parfois que la vision aérienne de notre beau plancher des vaches est un spectacle exceptionnel. Mais bien vite, Morphée fit valoir ses droits sur celui d’Icare et je replongeai dans un sommeil baveux, quasiment écrasée par cette grand-mère curieuse.

Notre héroïne crut bon de me pousser du coude à chaque passage d’un steward armé de son chariot à roulettes : est-ce que je voulais un verre d’eau? jeter mon gobelet? quelques crackers, peut-être? Il me fallut invoquer tous les dieux de la politesse pour ne pas répliquer par un grognement négatif.

Au bout d’un moment, le soleil vint me narguer violemment en plein visage et je baissai le volet du hublot. Malheur, c’était l’atterrissage et ma voisine se plaignit auprès de sa fille : elle ne voyait rien du tout. De mauvais grâce, je remontai le hublot et la petite dame recommença aussitôt son manège, s’étalant de tout son long sur mes genoux pour contempler Berlin qui se dessinait sous nos ailes.

C’est déjà Berlin, ici? me demanda-t-elle.

Elle avait un sourire doux, une face ronde et amène, des yeux bleus, pétillants. Je lui expliquai que c’était en tous cas le Brandebourg, le région qui entoure Berlin, et que nous survolions les lacs.

Et Schöneweide, c’est loin encore?

Oui, Schöneweide est à l’opposé, au sud-est de Berlin. Ici, nous sommes au nord.

Vous connaissez Schöneweide?

Je connaissais Schöneweide : une forêt merveilleuse, des arbres hauts, aux troncs serrés et élancés.

Je viens de Schöneweide, me dit la vieille dame.

Après plus de soixante-dix ans, elle revenait à Berlin. Elle était partie toute petite, sous les bombardements. Sans que sa mère sache où elle était, elle avait été embarquée de force dans ce train pour l’exil vers la France, une pancarte autour du cou précisant simplement son nom. Elle ne revit sa mère qu’en 1946.

Aujourd’hui, c’est sa fille qui la ramenait sur les lieux de son enfance perdue. Monique a désormais soixante-dix-huit ans et cela fait bien longtemps qu’elle est devenue française. Pourtant, un léger accent d’Outre-Rhin n’a pas quitté les intonations de sa voix. Elle me demanda à quoi ressemblait le quartier de Mitte, à quoi ressemblait Schöneweide.

Vous n’allez pas reconnaître grand-chose, lui fis-je doucement. Il va falloir vous accrocher.

Elle me regarda de ses yeux bleus, si jeunes dans ce visage ridé. Elle me fit un sourire doux, fouilla dans son sac et en retira un paquet de Kleenex. Brandissant un mouchoir, elle chuchota, un peu tremblante : ça va. Je suis armée.

Nous nous dîmes au-revoir et elle quitta l’avion avec une valise légère. Emue, je la regardai descendre l’escalier d’embarquement. Quand son pied toucha le sol allemand, elle dut s’appuyer sur sa fille, troublée. Et puis, après quelques instants, elle avança, courageusement, le nez levé vers le ciel natal.

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manon

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11 réflexions sur “Vol au-dessus du souvenir

  1. Bonjour,

    Voila une bien émouvante histoire, et qui vient pour nous faire éprouver la force de » l’appel des racines » que l’on ressent un jour ou l’autre dans sa vie…
    Merci pour l’article !

  2. Manon, tu ne devrais pas faire aussi longtemps sans faire de billets? Tu nous laisse dans une terrible carence.
    Texte très touchant. Un dicton de chez nous dit: « Un lion, même s’il a grandi et a été élevé par les hyènes, démeure un lion. Et un jour il cherchera à retrouver les siens ».

  3. tu as raison … on oublie les histoires de vie, la richesse que sont certains, la plupart, presque tous, les trajets, les parcours, les hasards et probabilités. L’autre soir, en croisant le regard d’une jeune femme asiatique qui se faisait prendre en photo en robe de soirée devant la tour Eiffel, je me suis demandée quelle était la probabilité pour que nos regards se croisent un jour. Aucune, assurément.

    Toute la magie du monde, partout, tout le temps, dans le regard bleu d’une vieille dame qui t’empêche de dormir … :)

    Merci pour cette belle histoire berlinoise.

    1. Je ne sais pas… j’ai tendance à croire (mon côté petite fille qui aime les contes, ou le côté fan de Kieslowski peut-être) que si tu as remarqué cette jeune mariée, tu la reverras.

  4. Quelle merveille ce billet. Et quel courage cette dame.
    Moi aussi j’ai quitté précipitamment l’Allemagne, ce pays qui m’a donné une fausse enfance. J’y suis aussi déjà retourné plusieurs fois, armée de mon violon à l’épaule. Mais jamais dans ma ville natale. Je manque de courage pour cela.
    Et j’espère que la vieille dame (qui t’a volé le sommeil) aura retrouvé sa paix, faute de retrouver les horizons de son enfance.

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