Mon ami, ce jeune et riche propriétaire berlinois

Mon déménagement de Berlin, octobre 2017.

Très jeune, très riche, c’était mon nouveau voisin, juste avant mon départ de Berlin. Il avait débarqué avec ses millions de la Silicon Valley et avait acheté l’appartement voisin du mien. C’était un gentrifieur – et pourtant ce fut mon ami. Mais l’amitié est-elle vraiment possible entre une artiste désargentée et un millionnaire américain à Berlin ? 

Tu avais tout pour être détestable, mon très jeune et très riche ami. Tu avais entrepris des travaux huit mois avant mon départ de Berlin, des travaux infernaux qui me réveillaient à 6h55 tous les matins, même le samedi ; tu faisais arracher le parquet de cet appartement Art Nouveau auquel je n’aurais pas changé un iota. Un voisin, locataire comme moi, m’avait appris que tu étais américain, que tu ne devais pas avoir plus de vingt-sept ans et que tu avais acheté l’appart en cash, que tu étais programmeur et poète. Qu’est-ce qu’on a pu se foutre de toi, avant ton arrivée. « Programmeur et poète ». Ça nous faisait vraiment marrer.

Un jour, en rentrant de soirée à 3h du matin (la fête était bien nulle pour que je rentre si tôt) je me suis rendue compte que tu faisais la bamboula à tout péter à coup de vieille techno dans ton salon, qui jouxtait ma chambre. Je n’allais pas laisser passer ça. Je me suis jetée sur ta sonnette pour t’enguirlander. Tu as ouvert la porte, on s’est regardés, j’allais ouvrir la bouche pour me plaindre, tu m’as invitée avec une candeur désarmante. « Tu es ma voisine ? Ça fait tellement longtemps que j’ai envie de te rencontrer ! » Tu m’as offert un drink, tous tes amis étaient sympa, polis, charmants, intéressants ; ils avaient l’étrange point commun de travailler dans des start-ups et de me regarder, moi, l’artiste, comme un phénomène miraculeux, une sorte d’oiseau de paradis qui aurait été invité pour égayer la nuit. Je t’ai demandé si tu étais vraiment poète et tu m’as récité du E.E. Cummings de mémoire, bourré, ce qui m’a fortement impressionnée. Je me suis couchée à six heures avec le sourire.

Le lendemain, déjà, nous étions inséparables. Toute la semaine, et pendant toutes les semaines qui précédèrent mon départ de Berlin, départ plus ou moins définitif que je te cachais, nous sommes allés écumer les bars de la ville. Tu avais quitté une start-up qui t’avait rendu millionnaire à vingt-cinq ans, pour te consacrer à l’écriture d’un roman de science-fiction ; tu détestais Trump, tu étais féministe, tu vomissais le « tech world ». Tu admirais mon ascèse de l’écriture – toujours pauvre à 36 ans, tout de même – mon dévouement à ma carrière d’artiste. J’ai lu quelques-uns de tes textes : tu avais du talent. Beaucoup, même.

Moi, je voulais tout savoir de ton monde à toi. Je te disais que toi et tes semblables étaient les nouveaux dirigeants du monde et que votre responsabilité était grande. J’essayais de te montrer le Neukölln que j’aimais, puisque tu disais l’aimer aussi. Je t’expliquais les tournois de ping-pong entre le fleuriste chinois et le buraliste turc, la brocante de Frau Berger qui avait été déplacée de force, le théâtre de marionettes et le café associatif… Je te présentais à mes amis et tous mes amis t’aimaient bien, te trouvaient charmant, simple, facile à vivre. Personne n’aurait pu dire que tu pouvais t’acheter leurs appartements en un claquement de doigts si tu l’avais souhaité. Tu n’avais pas la gueule du gentrifieur de bande-dessinée, cigare à la bouche et veston de connard.

Puis je suis partie, j’ai déménagé à Paris. Après six ans de harcèlement de la part de mon propriétaire véreux, qui tentait de me virer pour vendre mon cent mètre carrés à prix d’or, j’ai négocié mon départ, j’ai pris le fric, en bonne pauvre, et j’ai cessé de lutter. Je suis allée chercher une carrière meilleure en France, lasse d’être sous-payée par les productions allemandes. J’étais fatiguée. J’avais envie d’avancer, de faire de beaux projets. J’en étais au dixième procès avec mon propriétaire, celui-même qui avait racheté tout l’immeuble il y a six ans et t’avait vendu l’appartement voisin du mien.

A Paris, je me suis peu à peu rendu compte que je perdais près de dix ans de mon histoire personnelle et que je m’étais trompée en tentant de tourner la page. Je ne pourrais jamais effacer ces années, je ne pourrais jamais plus être autre chose qu’une Berlinoise. Nous continuions à communiquer. Tu es allé au Kit Kat pour la première fois de ta vie il y a quelques temps. C’était aussi la première fois, disais-tu, que tu voyais des gens faire l’amour en public, dans une soirée. J’ai dix ans de plus que toi, j’avais l’impression d’être ta vieille tata délurée quand tu me parlais de ça avec une naïveté touchante.

Je suis revenue de temps en temps. Quelque-chose avait changé : je n’étais plus berlinoise, je n’avais plus voix au chapitre, je me sentais exclue de ma propre existence, pendant que tu poursuivais la tienne ici, dans ces rues que j’aimais, avec mes amis, même, parfois. Tu te comportais comme un Berlinois, tu disais que c’était ta maison, le seul endroit où tu te sentes chez toi. J’étais jalouse et ces mots me crispaient. Il me semblait que ton droit à être berlinois n’était né que de ton pouvoir d’achat faramineux. Qu’avais-tu donc apporté à la scène berlinoise, celle qui fait que tout le monde veut venir vivre ici ? Avais-tu monté un restaurant, avais-tu peint une toile, avais-tu créé un album, mixé dans toutes les soirées les plus folles de la ville pour pas un rond, toi ? Je me rendais compte que tu n’avais finalement rien à voir avec mes autres amis. J’essayais de ne pas t’en vouloir, je voulais absolument dépasser l’idée que ton privilège écrasant était ta plus grande faute.

En marchant à travers Neukölln, constatant que les lieux que j’aimais étaient peu à peu remplacés par des cafés de hipster en tout point identiques à ceux de San Francisco ou de Melbourne, j’ai commencé à te prendre la tête. Je voulais te forcer à voir ce que faisait l’argent de tes semblables à notre ville. Les coworking spaces, les restos gastronomiques en plein coeur de la pauvreté, les putain d’immeubles rénovés impossibles à louer pour le commun des mortels berlinois. Tu le prenais personnellement, tu te rebellais. Tu jurais tes grands dieux que j’avais tort, que les expulsions étaient interdites à Berlin, que non, non, personne ne se faisait expulser, jamais. Je t’opposais des exemples concrets pris de ma vie quotidienne à Rixdorf, tu avançais des arguments de magazines américains intellos et on s’engueulait en pleine Karl-Marx-Strasse.

Tu roulais des yeux quand je te racontais mes déboires avec le propriétaire de l’immeuble. Tu étais certain que Neukölln ne deviendrait pas Prenzlauer Berg, contrairement à mes prédictions. Si un ami commun postait, sur les réseaux sociaux, le nouveau prix (mirobolant) du mètre carré à Berlin, tu commentais immédiatement que les sources étaient faibles, voir irrecevables.

Un soir de trêve, on a dîné ensemble et tu m’as avoué que tu savais que tu représentais l’ennemi pour les gens du quartier. J’étais émue de ta franchise, de ta sincérité. Tu représentes l’ennemi, pourtant je t’aime, moi, mon ami. Et je t’ai dit : « chacun dans son coin, on n’a pas le choix, tant que tu n’iras pas parler aux gens de Rixdorf, en allemand, avec la dame qui tient le bar dégueulasse Magendoktor plein de machines à sous et de palmiers en plastique, ou avec le vieux cordonnier qui est sur le point de mourir et ne lâchera pas son échoppe avant de clamser ».

Je te disais cela et c’était injuste, pardonne-moi. Il est déjà bien trop tard pour que tu ailles te frotter à ces vestiges d’un passé berlinois qui ne tient plus debout depuis des années. Les gens comme toi vont envahir Berlin, désoeuvrés, pleins de fric, et vont créer leur bulle. Tout comme nous, les artistes de l’étranger, sommes venus peupler ces terres froides, ingrates et pourtant tellement attirantes il y a plus de dix ans, vingt ans, trente ans pour certains. Le goût de la pauvreté commence à disparaître de Berlin, tout devient trop cher, il faut suivre. Bientôt toute la ville vous appartiendra.

Depuis ce dîner, je ne t’ai pas revu. Quand je reviens à Berlin, et que je pense que le sort de ces murs, de ces allées, de ces tilleuls en fleurs, de ces S-Bahns grinçants, de cette Tour de la Télévision en forme de boule à facettes, de toutes ces rues qui renferment tous mes plus beaux souvenirs de liberté et de créativité, vont bientôt dépendre de gens de vingt ans qui ont, un jour, appris à coder sur un ordinateur, j’ai envie de secouer les cieux, de faire tomber tous les nuages de Hohenschönhausen, tous les punks de Köpi, tous les allumés du Bar25 et tous les gravats du Mur de Berlin en hurlant sur vos têtes de gamins de la Silicon Valley.

Peux-tu me pardonner ma rage de pauvre, de vieille trentenaire, d’artiste sans le sou ? Il ne me reste plus que ça, face à votre pouvoir de bulldozer qui vient raser tous les souvenirs de mes années berlinoises. De la colère. Je suis en colère contre toi et pourtant tu n’y es pour rien.

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28 réflexions sur “Mon ami, ce jeune et riche propriétaire berlinois

  1. Votre texte est magnifique. Vous m’avez ému. Je ne vis plus à Berlin depuis cet été mais le sentiment d’être Berlinois ne me quittera jamais. Ou que je sois. Merci.

    1. Cher Ernesto, je comprends si bien ce sentiment. Merci pour votre message. Berlin ne quitte jamais personne, n’est-ce pas ? Comme disait Marlene Dietrich, « ich habe noch einen Koffer in Berlin »…

  2. bonjour, je ne me consolerais jamais d’avoir raté ma rencontre avec VÔTRE Berlin, celui que j’aurais chéri, assurément. Mais vous le dites, comme d’autres Berlinois de souche ou pas, autour de moi, Berlin change, Berlin disparaît pour un Berlin lisse et sans relief. C’est celui-là dont je fais connaissance aujourd’hui. Je suis tombé sur un livre de photos « Berlin, wonderland 1990-2000 ». Je crois que c’est Berlin que j’aurais aimé connaître. Mais j’ai trop longtemps eu peur de cette ville et de son histoire. J’ai cru longtemps que des groupes néo-nazis peuplés ces rues. Je me suis affreusement trompé. Je ne suis pas berlinois ni de coeur ni de culture car je ne maîtrise pas l’allemand, une langue qui ne m’intéressait pas jusque-là. Et pourtant, quand je quitte Berlin, je meurs un peu plus. Je perds quelque chose lorsque je reviens en France. Je me sens tellement libre à Berlin. J’espère que vous pourrez y retourner y vivre. Si vous pouvez.

    1. Bonjour Jean-Philippe,

      J’ai connu Berlin en 1999 et je dois dire que même si j’étais très jeune à l’époque, je savais déjà que je viendrais y vivre pour de bon ou pour longtemps, car en effet, à cette époque, la ville était extraordinaire. Il est assez morbide de s’apitoyer sur le sort de cette ville gentrifiée comme je le fais, comme beaucoup le font, mais la réalité est difficile à accepter. Je pense que Berlin vaut encore la peine qu’on s’y déplace et qu’on y vive, en effet, mais le dilemme est grand quand on sait que les loyers et le coût de la vie augmentent et que les salaires stagnent.

      Merci pour votre message. A bientôt !

    1. Et puis … Les raisons pour lesquelles ces mecs pétés de thunes investissent à Berlin finissent par disparaître à petit feu de la ville. Quand elle sera uniformisée et pareille aux autres capitales de l’Occident, ils se barreront et iront voir ailleurs en la laissant aux mains des millionaires, des banques, des sièges de grandes multinationales, …

      1. Hello Fabrice,

        Merci pour ton message ! Oui, je suis assez de ton avis… Déprimant, non ? Mais que vont faire tous ces gens friqués une fois que les artistes se seront tirés ? Que feront-ils en novembre quand la nuit tombe à 16h et qu’il n’y aura plus un bar fun pour aller noyer sa tristesse ? Là, on va rigoler…

  3. Manon, je vis a Rixdorf depuis 3 ans. J’ai vecu dans l’immeuble du Théatre de Marionnette d’abord, puis dans la Braunschweiger str. et maintenant à nouveau au coin de la Böhmische Platz.
    C’est mon quartier, et je l’aime pour son authenticité, pour le café Linus et le Popraci annuel.
    Quand j’ai vu le Barini se faire remplacer par un café cher et pro Hispters qui n’ont que faire du quartier et de ses habitants, les proprios du café s’appropriant de surcroit la moitié de la Böhmische Platz en guise de terrasse, mon coeur à commencé à saigner.
    A peine 3 ans après mon arrivée, la place est devenue un repère à gentrifieurs. Sans compter les nouveau immeubles de luxe qui poussent comme des mauvaises herbes.

    Tu as dans ton texte écris mot pour mot mon ressenti et mes craintes pour le futur, à la difference que je ne pourrai jamais me lier d’amitié avec un des leurs, de ceux qui ne font pas l’effort d’apprendre l’Allemand, de ceux qui se foutent des locaux.

    Que te dire d’autre, à part merci, et reviens !

    1. Hello Emilie,

      Eh bien nous étions voisines, j’étais sur la Böhmischer Platz pendant neuf ans. A vrai dire, le Barini était vraiment une saloperie à mes yeux, les prix étaient, lors de l’ouverture, trois fois ceux d’un café local et les bonnes femmes étaient littéralement odieuses. Quand elles sont parties, je n’ai pas pleuré :) Je reviens à Berlin environ une fois par mois et je vois ce qui est en train de se passer sur la place en effet, c’est assez nul. Après mon départ, mon appartement a été vendu en… une semaine. Qui dit mieux ?

      Mon ami et voisin parle allemand (pas couramment, mais il a fait l’effort de l’apprendre et peut tout à fait tenir une conversation), contrairement à bien des artistes branchouilles de ma connaissance qui ne sont même pas capables de commander au resto dans la langue de Goethe. Il faut rester ouvert d’esprit… même si parfois, on a juste la rage.

      Bises

  4. Le texte est beau, mais selon moi en grosse partie dissocié de la réalité. Des millionnaires de moins de 30ans il n’y en a pas des mille et des cents, tu t’es trompé de cible. De plus, pour acheter à Berlin, pas (encore) besoin d’être millionnaire, nous avons des voisins artistes qui sont proprio de leur logement. Ce n’est pas eux qui font augmenter les loyers ou de façon très marginale. Les grosses sociétés immobilières ont une responsabilité bien plus importante, à coups de rénovations qui ne servent à rien elles augmentent le loyers des locataires, voir le nombre d’article de presse sur Deutsche Wohnen. Enfin c’est surtout un phénomène d’offre et de demande. Chaque année Berlin gagnent 50 000 nouveaux habitants et construit moins de 20 000 logements, forcément ça coince. Le coût de la vie augmente mais le taux de chômage diminue continuellement et les salaires (pas tous c’est vrai) augmentent aussi, le Senat vient de décider de payer les profs d’écoles primaires à 5300€ bruts/mois pour palier au manque de candidat, oui oui vous avez bien lu!!!
    Il n’y aura pas d’ « uniformisation » de Berlin, la vie ici ne sera jamais la même qu’à Paris ou Londres, ne serait ce que par le climat très difficile qui forgent les caractères.
    Sources:
    https://www.tagesspiegel.de/berlin/immobiliengesellschaft-deutsche-wohnen-erst-aufwendig-sanieren-dann-die-miete-drastisch-erhoehen/20425802.html
    https://www.morgenpost.de/berlin/article213516219/Berlin-ist-2017-um-41-000-Einwohner-gewachsen.html
    https://www.tagesspiegel.de/berlin/berliner-lehrerbesoldung-5300-euro-fuer-alle/21254140.html

    1. Pourquoi « trompé de cible », Thomas ? Quelle cible ? Je parle d’un ami, pas d’une cible contre laquelle diriger une diatribe ou une haine.
      Vos notes sont réelles, mais je pense pour le coup que c’est vous qui vous trompez au sujet de ce que vous lisez : ce n’est pas un article objectif et chiffré de journaliste dans le Spiegel, mais une histoire de blog, vécue de l’intérieur.

      1. Remplace cible par interlocuteur ou autre chose si tu préfères. Désolé si le choix des mots n’était pas le plus approprié.
        Je continue au passage de te tutoyer car dans la vrai vie nous nous étions tutoyé.
        Ce qui me gène, c’est que le discours que tu tiens s’entend de plus en plus alors que ça ne correspond pas à la réalité. Et comme ton blog est sûrement l’un des plus lu des francophones vivant à Berlin, ça va continuer d’entretenir cette image de l’étranger gentrificateur et du Berlin qui s’uniformise etc…

        1. Je suis flattée d’avoir tant de pouvoir à tes yeux ! Tremblez, « Die Welt », « Bild », « B.Z. », le blog de Manon fait la loi sur ce que pensent les citoyens de Berlin… :)

  5. Salut Manon
    ça fait tellement plaisir de te relire sur Génération Berlin!
    Même si le sujet n’est pas très gai pour des retrouvailles… :)
    A coté de chez moi ils construisent également de nouveaux programmes immobiliers à n’en plus finir, 20.000, 30.000, 50.000… nouveaux logements sont prévus. Notre parc, avant si calme et paisible, plein de lapins et renards voit se déverser tous ces nouveaux arrivants.
    On pourra toujours dire, « c’était mieux avant », un peu comme les anciens combattants, ceux qui ont la chance d’avoir un peu d’expérience berlinoise. On ne peut aussi que déplorer toutes ces personnes obligées de trouver des logements de plus en plus loin du/des centre/s.
    Mais j’ai confiance en cette ville pour savoir s’enrichir (au second degré, sans les euros…) de tous ces nouveaux venus comme elle a su toujours le faire ne serait ce que ces dernières décennies. J’imagine qu’au moment de la chute du mur, les « osties » ont dû quand même bien flipper, passé l’euphorie de la chute du mur, de l’envahissement capitaliste de l’ouest.
    Et pourtant la ville a su garder ou plutôt recréer cette identité si singulière.
    Berlin fait et fera encore rêver.
    Je ne pense pas que des coups de millions d’euros qui pleuvent sur notre ville puissent avoir autant d’impacts que ces décennies passées et la dénaturer si facilement.
    Et puis Berlin, avec le temps nous a formé, chacun de nous, comme les gardiens du temple pour rappeler à l’ordre tous des p’tits cons d’jeuns plein d’thunes de respecter cette ville, bordel!
    Je me rencontre que c’est très long ce que j’écris… mais comme je te ‘ai dit ça plaisir de te relire :)

    1. Hello Loïc ! Haha j’ai adoré les « Osties », la version canadienne what the fuck des « Ossies » : ) Je crois hélas que le processus de destruction de l’esprit berlinois est engagé depuis fort longtemps et que ce que nous voyons n’est qu’une accélération. Je me rappelle Prenzlauer Berg en 2000 et je le compare au Pberg de maintenant… on ne peut qu’en rire, rien ne sert de verser des larmes. On peut toujours espérer… mais les petits tech boys débarquent et squattent au Soho House, se mettent des races au Sisyphos, et les Berlinois de l’ancien temps prennent leur fric parce qu’il le faut bien, et… et… bon. On verra, cher Loïc !

  6. Lire ce billet fait un drôle d’effet. Un frisson assez désagréable parcourt la moelle épinière. On se rappelle des premiers billets de ton blog qui magnifiaient Berlin. Tu nous as donné envie de tout abandonner pour aller vivre à Berlin, Manon!

    « A Paris, je me suis peu à peu rendu compte que je perdais près de dix ans de mon histoire personnelle et que je m’étais trompée en tentant de tourner la page ». Cette phrase est assassine. Tu n’imagines pas à quel point.

  7. Je rejoins les autres : beau et triste texte.

    J’ajouterais juste une chose, parce que ça me semble important : ce n’est pas inéluctable. Dans un premier temps, tout le long des années 1990, les prix ont stagné, un peu baissé même, au grand désespoir des hommes politiques d’alors, qui faisaient tout pour que ça monte. Parce que ce n’est pas inéluctable. Parce qu’il y a eu un mouvement squat d’une grande importance, une vraie pratique de résistance au capitalisme — dont le principe de propriété privé est la pierre angulaire —, qu’il a fallu réprimer à coup de matraques. Cette culture contestataire perdure, malgré la violence de l’État et du capital. Sans elle ça ferait bien plus longtemps encore que Berlin aurait changé de visage. Ce week-end, à Berlin, il y avait « Marx is Muss » ; cette nuit à ://about blank la fête s’appelle « about capital ».

    Alors tu as raison, ce n’est pas un problème moral, ton ami n’est pas un salaud, rien ne permet de dire que ses intentions sont mauvaise, comme tous les jeunes parisiens qui prennent leur 15m² en WG à Berlin au prix du 15m² à Paris, parce qu’ils savent pas faire autrement (ils préféraient payer moins cher), comme tous les petits berlinois qui mettent des apparts sur airbnb pour arrondir les fins de mois. Ce n’est pas un problème moral mais politique ; le capitalisme est un choix politique. Ne l’oublions pas. L’histoire n’est pas finie, ni à Berlin, ni en l’Europe, ni dans ailleurs. Le capitalisme produit trop de bêtise, de médiocrité, de laideur, de souffrance.

  8. Je suis plutot d’accord avec thomas. Et cela me fait toujours doucement rire d’entendre les francais, eux-meme étrangers, gueuler parce que « le berlin d’avant » c’etait mieux (le discours que chaque vieux raconte a propos de son epoque, depuis la nuit des temps^^).
    En oubliant que c’est eux-memes, ces étrangers de francais, tout comme les espagnols, italiens, americains, et allemands d’autres villes qui viennent tous a berlin, ce sont eux qui font pression sur les loyers car il y a trop de demande et pas assez d’offres. En gros c’est gueuler sur un problème dont on est la cause, un peu un comble, et beaucoup d’amertume, et devenir vieux avant l’age. Triste en effet.

    1. TU peux être d’accord avec Thomas, je ne t’en empêche nullement :) mais il n’y a pas de débat. Je dis bien moi-même que nous sommes venus il y a dix ans faire la même chose. Moi je suis vieille avant l’âge, en fait. L’éternel jeunisme ça me gonfle, un truc de dingue.

      1. Y’a quand même un entre-deux entre éternel jeunisme et être vieux avant l’heure non? ^^ Genre, être heureux de ce qu’on a, en vivant à Berlin, qui a certes changé. Mais au moins on ne vit pas sous les bombes… les habitants de Damas, Alep ou Baghdad eux aussi doivent être tristes de voir comme leur ville a changé.
        Je fais pas la comparaison pour culpabiliser, mais juste pour redonner un peu de mesure aux choses, à la vie et la qualité de vie qu’on a malgré tout à berlin (je ne suis ni artiste fauché ni developpeur au compte en banque qui vomit les dollars, je suis clairement sous-payé mais tâche d’avoir une belle vie malgré tout :-) )

        Ca doit un peu vous pourrir la vie de toujours comparer et jamais être satisfaite de votre situation. Mais comme on dit, la souffrance fait les grands artistes ;)
        J’espère quand même que vous arriverez à être heureuse à Paris (grosse pression sur les loyers aussi là-bas, +31k nvx arrivants l’an dernier, presque comme berlin!). J’imagine que c’est quand même cool de pouvoir travailler sans galérer à mort pour trouver un contrat, de se faire payer en temps et en heure (à peu près), et de ne plus avoir la même vie de galérien qu’on a pu avoir pendant des années. Enfin perso, mes années d’études étaient galère, fauchées, et dures, mais belles et je ne les changerais pour rien au monde. Cela dit, je ne voudrais jamais y retourner.
        Bon courage & bonne continuation!

  9. Je suis mariée à un allemand, un est-allemand même. Car malgré la réunification, l’enfance à l’est, la famille de l’est, une partie russe même, ca se sent toujours.
    Je fais donc partie de ces salauds d’étrangers qui viennent et font pression sur les loyers – je devrais donc m’excuser d’être tombée amoureuse de quelqu’un vivant dans cet endroit si unique.

    C’est quelque chose qui est très francais j’ai l’impression, ou plutôt très réac, ce « c’était mieux avant », comme nos anciens disent toujours (en oubliant qu’avant, les femmes étaient mineures, ne pouvait pas travailler, n’avaient pas de contraception, etc etc). Un peu pareil à Berlin, qui a certes changé depuis les 2000s, tout comme elle a changé dans les 2000s par rapport à la folie des 90s, que vous n’avez donc jamais pu connaître.
    Quand j’en parle avec mes amis berlinois et est-berlinois (mon entourage est très Ossie, je dois avouer), je demande comment eux, les « vrais » , en tout cas ceux qui y vivent depuis 30, 40 ans ou plus, comment ils vivent ca. Même sentiment, que le capitalisme prend le dessus, comme partout dans le monde, que c’est chiant dans un sens. Mais que ca n’a pas que du mauvais.
    Ils n’ont pas vraiment cette vision réac du « c’était mieux avant ». Il existe une Ostalgie pour le « plein emploi » chez les plus vieux dans la famille de mon mari, mais en dessous de 50 ans, je ne trouve pas. Des cicatrices de l’URSS et de la stasi font qu’ils ne le regrettent pas.
    Et quand le mur est tombé, quand Berlin est devenu ce qu’elle est (« a été », pour vous), c’était pas non plus jojo. Ces berlinois, pour qui habiter xberg fhain & co a toujours été un truc d’étrangers venant profiter, sont aussi content d’avoir des immeubles rénovés, de ne plus avoir à se chauffer au charbon et s’intoxiquer, crever de froid dans l’humidité des murs même sil fait 25° dehors, avoir des lattes de planchers avec 5cm d’écart entre chaque. J’ai vécu dans ces apparts cheap et soviétiques, ca va un temps, j’ai été contente de changer.
    Avoir un ascenseur pour aller au 5eme quand on est enceinte ou a un bébé, c’est plutôt sympa aussi. Car oui, Berlin appartient aussi à tous ces gens qui ne sont pas artistes, qui étaient là avant, pendant , après, qui décident d’avoir des familles (oh mon dieu!), et des bonnes conditions de vie. L’insalubrité de nombreux apparts dans lesquels j’ai vécu ne me fait plus trop rêver, avec des enfants.

    Tous ces berlinois « d’avant 90 » me confient également que le « Berlin d’avant » dont les gens se plaignent de voir disparaître, ce sont eux-mêmes qui l’ont tué, en arrivant en masse de l’étranger/du reste de l’Allemagne pour « vivre une vie d’artiste » (dit sans aucun mépris, juste factuellement) et en faisant pression sur les loyers. Et cette pression croît, avec l’arrivée des réfugiés qui doivent se loger également. Dans un systeme capitaliste, c’est comme ca que ca se passe, et meme si c’est chiant à admettre, ben ouais le capitalisme a gagné, et ce depuis 30 ans déjà.

    Je ne dis pas qu’il faut s’y résigner – au contraire. Mais ce genre d’article, que vous écrivez encore et encore (j’aime bcp votre ecriture, et votre blog « d’avant », malheureusement c’est devenu que du « c’était mieux avant », ce qui est dommage). On sent un problème à accepter que, tout comme la vie change, les gens changent, et les villes changent. On ne peut pas figer dans la pierre, dans le temps, les villes et les systemes, car le temps passe et il en va ainsi!
    On dirait que c’est un peu un probleme pour vous d’accepter que vous n’avez plus 20 ans et que tout change, et que la ville de vos 20 ans a changé tout comme vous avez changé(enfin j’espère, ce serait triste de rester la même et de ne pas évoluer!)

    Comme disait un sage, nous sommes les changement que nous voulons voir dans le monde :-) il est certes difficile de lutter contre le rouleau compresseur du capitalisme avec un grand K. Mais s’en plaindre sans se bouger, sans s’engager, ca ne changera rien.
    Je me prends le bec avec mon mari qui vote FDP, alors que je serait bien plus à gauche; pour le moment, je ne peux pas voter. Mais même tous ces berlinois qui ont fait berlin ce qu’elle est, ont leurs cicatrices du passé et leur torts dans l’histoire ;)

    J’espère que vous arriverez à être plus nostalgique et moins mélancolique du passé, car le présent n’attend pas, et vous n’avez pas l’air très heureuse à vous chercher autant. Vivez votre époque, votre ville, votre âge… et acceptez que tout change, et que parfois on peut influencer, et d’autres non. Mais qu’on a tout le droit d’être heureux:)

  10. C’est marrant ces gens qui viennent perdre leur temps à commenter sur des blogs en faisant des recommandations à leurs auteurs : essaye donc d’être heureuse (au lieu d’écrire, espèce de fille, souris et ferme-la) ou arrête de te comparer (à qui ? A un troll ?)

    J’ai peu à ajouter, à part peut-être que
    1. la quête du bonheur est un concept purement post-moderne destiné à anesthésier les foules en leur faisant consommer toujours plus de « pansements » psychologiques
    2. mon mec à moi ne vote pas FDP, donc rien que sur ce point, je m’estime suffisamment heureuse pour ne pas me mettre une balle dans la tête.

    Bonne soirée les rageux, c’était sympa de retrouver les haters de la Toile le temps d’un article, au plaisir de vous revoir :)

  11. Manon j’aime beaucoup vos écrits et votre mélancolie. Ne le prenez pas mal, pour moi la mélancolie ce n’est ni triste ni pas triste, juste l’expression du temps qui passe.

    Moi je vois la Kastanienallee s’embourgeoiser comme la rue Mouffetard il y a 25 ans, l’argent s’installe dans les rues comme les sillons sur mon visage.

    Et pourtant comme en moi demeure un rêveur, un rebel à l’énergie qui changera le monde j’en suis sûr, un jour, peut être… et bien au coin d’une rue ou d’un sourire je me dis « c’est là » ou « ils savent » « ils en sont » de ceux qui on su. Les lieux changent mais l’esprit demeure, quelques bribes, la Bohême…

    J’aimerais discuter de tout ca en regardant des meubles anciens. Vous n’habitez plus à Berlin?

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