La poudre de Berlinpinpin

cocaine

Les nuits berlinoises sont réputées pour leur liberté et leur clubbing à nul autre pareil. Mais la magie de la fête n’est pas seulement due à la bonne humeur ou à l’abus de shots de Jägermeister. La cocaïne est presque devenue un produit de grande consommation dans la capitale de la nuit européenne. Sans jugement ni condamnation, lettre ouverte d’une fêtarde patentée à ses amis cocaïnomanes 

Dans les commentaires de mon dernier article, un lecteur me taxait d’angélisme, car je ne faisais pas mention de la coke qui circule dans les toilettes du club Berghain. Bien que je comprenne son étonnement, mon propos n’était pas de raconter ces douze heures passées dans l’antre de la techno sous l’angle de la drogue – elle n’est qu’un aspect de la fête, pas l’essence. Le sujet délicat de la consommation de cocaïne à Berlin mérite qu’on prenne des pincettes. 

Et pourtant, me direz-vous, vous qui habitez à Berlin depuis un mois ou trois ans, vous qui sortez et fréquentez les boîtes, la coke, c’est la petite poudre de la fiesta, rien de bien grave. Pas d’addiction, dit-on. Son prix a d’ailleurs baissé radicalement ces dernières années – et sa qualité aussi.

A quoi est-elle coupée ? Au bicarbonate de soude, aux amphétamines. Assemblée dans des appartements berlinois par de petits dealers solitaires, elle se déverse dans les rues de la ville comme une pluie d’argent, livrée à la seconde par des mecs en bagnole qui bossent comme vendeurs de kebab le jour. C’est ça, la vie du dealer de c à Berlin : une existence de merde, une existence traquée par les flics, une vie d’esclave qui attend toujours un coup de fil ou un SMS. La plupart d’entre eux sont Turcs et ne boivent même pas d’alcool. Avec raison, ils méprisent leurs clients, car ils savent bien ce qu’il y a dans la poudre qu’ils leur vendent. De la merde.

J’ai vu les plus grands esprits de ma génération détruits par la folie, affamés hystériques nus,
se traînant à l’aube dans les rues nègres à la recherche d’une furieuse piqûre…

… écrivait le poète américain Allen Ginsberg dans Howl en 1955. Pour l’imiter, je dirais que je vois les artistes les plus fins perdre toute inspiration dans des nuits futiles. Je vois des gentlemen se transformer en d’arrogants connards sûrs de leur séduction boostée à la poudre blanche. Je vois des filles gracieuses et pleines d’esprit perdre l’appétit – d’abord pour la bouffe, plus tard pour la vie. Je vois des intellectuels ramper devant certains dealers machistes et sans éducation. Je les vois lécher les bottes d’un abruti dispensant sa poudre de perlimpinpin dans les soirées pour faire le coq. J’entends des propos messianiques, des discours pompeux, déclamés dans des gogues sombres et sales. La marijuana rend vaseux, la mdma rend nympho, l’ecstasy rend hystérique, le LSD rend mystique. La coke, elle, rend con, prétentieux et lâche.

Mes amis – je ne veux plus vous voir ainsi. Je ne veux plus te voir, toi le photographe doué de tant de talents, perdre tes nuits dans cette quête contre ta solitude rampante, je ne veux plus voir tes doigts trembler en appuyant sur le déclencheur parce que tu as passé la nuit précédente à te défoncer le cerveau. D’ailleurs, tu ne parles plus que de ça. De la coke. Tes conversations sont devenues stériles et chiantes, toi qui me faisais rire comme personne.

Je ne veux plus te voir, toi le DJ aimé de tous, à l’aube d’une carrière florissante, rater un set pour une trace de trop. Je ne  veux plus te voir tromper ta petite amie avec une pouffe de groupie juste parce que tu étais défoncé.

Je ne veux plus te voir, toi l’étudiant si charmant, rater la manifestation que tu as organisée toi-même, parce que tu es au fond de ton lit, digérant les deux grammes que tu t’es pris hier.

Je ne veux plus te voir, toi le jeune patron de bar, toi le Turc qui est beau comme un astre, qui t’es fait tout seul, qui passait des plats à douze ans dans le resto de ton oncle et qui désormais règne sur un coin de la nuit berlinoise, toi, mon bel ami, devenir muet à force de drogue, sinistre et sombre, incapable d’aimer une femme.

Et toi l’homme que j’ai aimé, je ne te verrai plus prendre tes traces à six heures du matin dans ce lit que nous partagions, ou dans les backstages après ton concert que tu avais raté parce que la drogue t’avait rendu froid comme le marbre, parce qu’elle avait raidi tes doigts sur ta guitare, qu’elle avait glacé ton regard et que le public ne pouvait pas entrer en communion avec toi. Toi que j’avais rencontré griffonnant des poèmes à toute heure du jour et de la nuit, toi qui découvrait l’Europe avec émerveillement, tu ne sortais plus de ton lit. Nos jours ressemblaient à nos nuits. Non, mon amour, ce n’est pas cela le rock, ce n’est pas cela, la musique, ce n’est pas cela, l’attitude.

Mes amis. La coke vous donne le sourire une heure et puis vous l’ôte des jours entiers. Elle vous envoie au paradis de l’ego pour quinze minutes puis vous plonge dans l’enfer de la veulerie, avant de vous jeter dans des oubliettes de tristesse et de solitude. On appelle ça la descente. Certains la subissent plusieurs jours de suite. D’autres sont tellement accros qu’ils ne la sentent plus, la descente. Leur état normal, c’est le high.

Mes amis, ne me dites pas qu’il n’y a pas d’addiction avec la cocaïne. Ne me dites pas ça, pas à moi. Qui a inventé ce mensonge? Et toi qui me lis, si tu n’as jamais commencé, sois un freak. Refuse. Tous les artistes de la nuit que je connais à Berlin et qui continuent de travailler ont arrêté. Et oui, je vous le dis : la nuit se vit bien mieux sans cette saloperie. Elle se vit aussi très bien sans cigarette, j’en suis la preuve vivante (et même sans alcool, mais ne me demandez pas de lâcher mon verre de blanc, il me faut bien une drogue à moi aussi). Tout ça, c’est du bullshit. Qui fabrique ces produits? Qui les vend? Pensez à ça. Est-ce que cela correspond à vos idées politiques? Sociales? Réfléchissez à ça, mes amis.

Non, je ne vous juge pas, mes pauvres amis cocaïnomanes, qui êtes tellement persuadés que vous « gérez ». Droguez-vous si le coeur vous en dit, mais sans moi. Par amour, je ne vous verrai plus. Vous ne gérez pas du tout. Je ne peux plus vous voir vous détruire. L’un d’entre vous est mort en Italie récemment. Dans un accident de voiture. Il était high, complètement high. Il croyait, avec son ego pompé à mort par la poudre, qu’il allait « gérer ».

Depuis quelques temps, je suis le blog de Juliette F., une mystérieuse jeune Parisienne qui, accro à 19 ans, vient tout juste de s’en sortir, des années plus tard. Ses récits sont superbes, gracieux, émouvants. Elle donne même des conseils pour arrêter. Elle parle de cette drogue comme il le faut : cette chose séduisante, cette chose tellement à la mode, à laquelle on ne pense jamais qu’on est addict, tout en l’étant – à mort. Juliette F. est une lumière dans le paysage de la nuit.

Être sobre c’est être in. Comme les punks de la première génération. Straight attitude. Gardons la tête sur les épaules, l’esprit clair. On en a besoin dans ce monde d’espionnage digital, de fausse liberté, de fausse démocratie. Straight attitude, encore et encore!

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83 réflexions sur “La poudre de Berlinpinpin

    1. Oui, Ally! De l’espoir il y en a quand je vois ceux que j’aime arrêter. Comme une de mes plus proches amies dont la vie, récemment, a été boostée par dix depuis qu’elle est clean – boulot, énergie, santé, joie de vivre, elle a tout retrouvé, et pourtant cette fille était une vraie fille de la nuit. Et quand je rencontre des musiciens straight – ça m’est arrivé récemment, des musiciens de grande classe, adorés du public, qui ont laissé la drogue qu’on leur offrait sur la table sans même y jeter un regard – ça me rend vraiment heureuse.

  1. à mi chemin entre un article et un billet d’humeur, ton texte ne plaira certainement pas à tous mais peu importe tu as donné ton ressenti. Info pertinente : à Berlin elle est [très] médiocre, donc tant qu’à faire autant pas à en prendre… et recevoir des réflexions en soirées  » waouh qu’est-ce que t’as pris je veux être dans le même état, trop « high »  » et y répondre « rien c’est mon état naturel », c’est toujours plus valorisant ;)

    1. Pas sur que les gens voient cela comme plus valorisant. parce que le problème c’est que si t’en prends, t’es cool, tu es l’artiste, tu es la superstar. Si t’en prends pas t’es fiché comme un catho aux chaussettes longues, vierge et trop sage.

      Quand t’as 16 piges en 2014, je peux te dire que les gamines elles revent d’être des pépettes qui sortent au Baron et s’enfilent des rails en compagnie de Doherty.
      http://moijuliettef.wordpress.com/2013/10/25/je-suis-grunge-mars-2010/

      1. Mais les chaussettes longues, c’est sexy avec une minijupe. Et la croix catho, c’est hot sur un décolleté. Le straight c’est chic et sexy, c’est le maquillage qui ne dégouline pas à trois heures du matin, c’est le discours qui reste clair et net et brillant et le cheveu bien en place et la minijupe aussi, qui ne s’envole plus dans les chiottes pour remercier un cocaïnomane d’une manière à peine voulue, juste boostée par les amphèts…

    2. Haha, Clément, tu as tellement raison. L’état naturel survolté, c’est une chose qu’on oublie bien souvent quand on se drogue. C’est l’état d’excitation des enfants qui ne veulent pas aller se coucher. Tellement plus fun. Et sans descente.

  2. D’accord avec toi. Faut arrêter ce « hype » autour des drogues liées à la fête. C’est insidieux, tristement incitatif pour les jeunes comme les moins jeunes, et les risques sont largement sous-estimés. Pour avoir perdu mon meilleur ami lors d’un accident, alors qu’il conduisait « sous influence », je le dis : c’est pas « cool », c’est pas « OK », et surtout, ce n’est pas sans danger. Tant pis si je passe pour une rabat-joie.

    1. Merci Chantal, même si hélas je ne crois pas que ce billet puisse sauver des vies, mais j’espère qu’il peut ouvrir les yeux, un peu, de certains d’entre nous, faire un peu réfléchir…

  3. Bravo. On a besoin de gens qui redénoncent cette saloperie. Je commençais à m’habituer à en entendre parler autour de moi. Et à normaliser la poudre. Un jour j’en aurais peut-être pris.

  4. Magnifique texte, émouvant et blog tout aussi passionnant.
    Manon écrit très bien avec beaucoup de sensibilité, d’adore !
    J’habite à Berlin depuis 7 ans et je découvre grâce à elle un tout autre Berlin que je ne connais pas, étonnant.
    Un fan

  5. Quand on va dans un club juste parce que c’est cool et non parce qu’on y aime la musique (coucou les hipsters du Berghain), il faut forcement trouver quelque chose pour s’amuser … J’vais peut être pas me faire des amis en disant ça, mais de mon point de vue c’est un problème de gosse de riche ce truc.

    1. Bonjour Stéphane, hélas non, la coke est devenue abordable, à la portée de tous pour peu qu’on se cotise. L’héro est chère, cela n’a jamais empêché des personnes de tous horizons sociaux de s’en procurer… parfois on ne va pas en club parce que c’est cool, mais dans l’espoir de se défoncer.

    1. Ah bon? Tu veux un numéro pour vérifier? Ca n’a rien à voir avec le racisme, mais tout avec une ghettoïsation et avec une pauvreté forcée. C’est très, très politiquement correct et naïf de penser que cette association est raciste, Marion. Cela montre à quel point tu ne connais pas encore la société berlinoise, à mon avis. J’ai été très amoureuse d’un Turc ici. Pour un jeune Turc en Allemagne il n’y a presque aucune chance de t’en sortir : aux yeux des Allemands tu restes un Kanak, même avec les meilleures notes à l’école, même avec un courage de dingue. Ton nom de famille suffit à faire fuir tes patients si tu es médecin, tes clients si tu es businessman.
      La mafia turque offre de nombreuses possibilités aux jeunes mecs de la communauté de gagner de l’argent vite fait et de se croire important.
      Les dealers turcs, j’en connais (hélas), ce sont souvent des mecs droits et gentils, qui ne touchent ni à la drogue ni à l’alcool et qui arrondissent leurs fins de mois de cette manière. C’est du racisme de penser ça? Va dire ça à mon ex copain… c’est le quotidien de ses amis et de ses frères.

      1. Je pense connaître suffisamment la société berlinoise pour y vivre depuis plusieurs années. J’y travaille en ce moment dans une association de lutte contre les discriminations avec des Turcs et autres People of Colour engagés contre le racisme et ai développé une certaine intolérance aux généralisations. Permets moi simplement de te suggérer qu’associer Turcs = vendeurs de kebab = mafia = dealers sans scrupules participe d’un discours raciste.

        1. Comme tu voudras Marion, tu n’as pas l’air vraiment ouverte à la discussion, du moins cette fois-ci – je ne te connais pas, mais tu as l’air de vouloir décider qui je suis et ce que je pense. Tu veux absolument me taxer de racisme, je t’en prie, grand bien t’en fasse, je ne sais pas quoi répondre à une accusation aussi déplacée et facile. C’est comme dire à un Allemand qu’il est nazi parce qu’il t’a demandé de suivre une règle allemande. Je trouve ça un peu au ras des pâquerettes.

        2. Eh Marion
          Manon nous offre un superbe texte écrit avec ses tripes et une bonne dose de talent pour nous raconter comment elle a perdu un amoureux et comment elle voit sombrer ses amis ou ses proches dans une sinistre merde, et toi tu viens la chipoter sur les dealers “Turcs pour la plupart” au prétexte que tu luttes contre les discriminations !
          C’est un peu toi qui fait le raccourci.
          Ça me fait penser à une blague indienne sur les Pakistanais, mais je l’écrirai pas ici pour pas risquer (d’ajouter à) la confusion.
          Sourire

          1. JR (Dallas? :) ) Merci. Merci beaucoup.
            Je voudrais bien entendre la blague indienne sur les Pakistanais, moi.
            D’ailleurs j’ai une blague sur les Esquimaux…

        3. Manon n’est pas raciste, elle parle d’une réalité, qui existe bien et qui justifie que tu travailles pour une association de lutte contre le racisme…

          c’est vraiment fatiguant de se faire traiter de raciste quand on depeint une réalité sous prétexte de politiquement correct.

          en meme temps, toi tu vis tu racisme, donc ce n’est pas vraiment dans ton intéret que des gens comme manon décrive et dénonce cette réalité, celle de la ségragation des turcs…

        4. Marion, tu devrais peut-être lâcher un peu ton association de temps en temps. Tu vois tout à travers le prisme manichéen raciste / pas raciste.
          Manon te décrit une réalité sociétale, elle est pas en train de te dire que si t’es un turc, t’es forcément dealer.
          C’est pas du racisme d’affirmer qu’à Berlin, t’as une forte probabilité que ton dealer soit turc.

  6. La nuit est vivable sans drogue autre que le son !
    Mais combien le savent ?

    J’ai fréquenté les nuits montpelliéraine un bon moment, jusqu’à la toute fin du BarLive, et y ait côtoyé des gens complètement défoncés (à la c, aux extas, etc). Ils avaient pratiquement oublié ce pourquoi ils étaient venus, le plaisir d’être avec des amis et le son, l’artiste/dj qui mets toute son énergie pour notre plaisir !
    J’ai passé toutes ces années sans rien prendre d’autre que quelques verres de temps à autres, sans que ça m’empêche de faire la fête comme un fou, au point que l’on vienne plusieurs fois me demander ce que je prenais et qui il fallait voir pour prendre la même chose. « Rien », voila ma réponse, ce qui semblait inconcevable pour la plupart..
    Dommage de venir pour un artiste puis finalement se shouter pour quelques minutes de bonheur puis oublier.. Alors que moi et mes 3h de route pour sortir, sobre le plus souvent ben.. j’étais bien.

    J’ai tout de même essayé la c quelques années après, en fin de soirée avec des amis. Moui.. finalement autant s’en passer et mettre l’argent dans un plein et finir la soirée en bord de mer peinard entre potes :)

    1. Bravo David!
      Mais c’est tellement ça! oublier la musique, la danse, la communication entre les clubbers – tout ça pour quoi? Pour se taper des déprimes le lendemain?
      Evidemment, il y a des gens qui prennent de la c sans être accros, occasionnellement, sans devenir arrogants ni cons, aucun problème. Mais ils sont tristement rares!
      Le petit matin en bord de mer, on n’a pas ça ici, mais on a les bords de la Spree. Les bords de la Spree plutôt que la c, s’il vous plaît!
      Bises.

      1. Merci, même si je ne pense pas avoir de mérite particulier.
        J’allais en soirée comme d’autres vont à un concert dans une salle de spectacle, et je me suis toujours éclaté comme ça :)
        De fait les concerts en salles me semble toujours un peu étrange.

        J’ai du croiser quelques fois une personne qui prenait de la c vraiment occasionnellement mais j’ai cru comprendre que cela restait un équilibre fragile entre garder la c pour de très rares occasions et en prendre à la première fête venue.

  7. Gaaaaaah! Ca fait tellement du bien de lire ça!
    Je dis souvent que ma façon d’être rebelle, c’est de ne pas faire comme tous les autres qui se la jouent rebelle, d’avoir été sage en quelque sortes.
    Ca étonne toujours quand je dis que je prends très peu d’alcool – un verre de blanc à l’apéro ou en famille, point. Et pourtant ça m’est arrivé en soirée qu’on me dise « Ouaaaah! Mec, t’es complètement bourré! » alors que j’avais strictement rien bu – ni pris… Et pourtant c’est tout de même un sacré cran en dessous…

  8. Très bel article comme d’hab et qui vient des tripes
    Ce blog a rejoint mes favoris depuis le premier jour
    La drogue est encore plus dangereuse depuis qu’elle est devenue tendance Hélas
    au plaisir de te lire

  9. oui, la coke rend particulièrement con… et la descente est particulièrement détestable.
    Mais la coke c’est « so Paris » ;) Non sérieusement, malheureusement je trouve que le problème est beaucoup plus général à Berlin. Parmi mes connaissances (et moi-même) les drogues de prédilection sont plutôt mdma, keta, amphet, ecsta, jägermeister, vodka mate, augustiner, et franchement le résultat n’est vraiment pas meilleur, au contraire. Les excès de ce genre rendent les gens tristes et désincarnés quelles que soient les drogues.

    ps: Il y a 7 ans quand je suis arrivé à Berlin il y avait encore des mecs qui dealaient de l’héro sur toute le carrefour à Kotti. Au moins ca, y a plus.

    1. Hélas, je note exactement le même phénomène à Paris (j’ai parfois l’impression que c’est encore pire, d’ailleurs).
      En effet, soyons heureux que Kotti soit devenue clean – il y a treize ans, on ne pouvait pas s’y balader tranquillement et la nuit, il était impossible de traverser la place sans angoisse. C’est un effet positif (le seul?) de la gentrification.

  10. Depuis toujours je suis ce que Juliette F. appelle « une jeune qui ne fume pas ». Et c’est vrai que parfois on me regarde d’un air apitoyé comme si je n’étais sortie de mon couvent que pour aller à la Manif pour tous … alors que j’ai simplement grandi dans une banlieue pourrie par le trafic, où je suis restée suffisamment longtemps pour me rendre compte que les dégâts de la drogue vont bien au-delà de ses sinistres effets sur les consommateurs. Chaque usager participe à la croissance d’un marché sordide. A quelques ricochets du nombril qu’il a choisi de détruire, un gamin se rendra compte qu’il a intérêt à lâcher les cours pour le business. Et oui, souvent ce gamin sera un rejeton d’immigrés dans une cité, parce que ce sont ces jeunes-là qui ont les plus gros nuages noirs devant les yeux quand ils pensent à leur avenir. Quand on me demande de justifier mon abstinence (! – et pourtant cela arrive), je pense à ce gamin qui va croupir en prison, à ses voisins terrorisés par les dealers, à ses parents qui auraient préféré un vrai travail. Au vu des regards exaspérés que je récolte, je commençais à me demander si je n’étais pas vraiment une empêcheuse de jouir en rond. Manon, ton billet me rassure (en plus de m’émouvoir, comme d’habitude).

  11. Très bon texte qui me rappelle un extrait du poème « Über die Kneipe » de Daniel Dämlich: « Plonger dans les troupeaux et les superficielles superficies d’un moi en manque de soi. Le visage est maquillé, colorié par ces bonheurs qui tombent sous la pluie et les démaquillants quotidiens » (on l’a traduit sur http://www.lessouterrains.com/berlin/). La drogue, c’est mal ; mais l’atmosphère grégaire qui croit l’associer à une culture, c’est malsain.

  12. malgré les 45 commentaires , je me joins au concert de louanges: très beau texte. Emouvant.
    Et courage à Manon contre les accusations de racisme. Se cacher la vérité, ne pas nommer les choses par leur nom, par peur de passer justement pour un raciste, c’Est aussi une merveilleuse façon d ‘encourager le racisme, en miroir. voir la politique « gênée » d’une certaine gauche française pendant des années, qui est aussi un peu responsable de la montée des extrèmes ( à la marge , quand même: rien n’excuse le déchainement de la haine) .

    1. Merci beaucoup Mélusine, je suis entièrement d’accord avec toi… ras-le-bol de ce politiquement correct qui encourage à ne pas regarder l’autre vraiment et à le considérer avec condescendance!

  13. À Berlin, à Paris ou ailleurs…
    Il était drôle, gentil et juste assez timide pour être charmant.
    Il était incroyablement beau.
    Il travaillait la nuit.
    En quelques mois, il est devenu maigre et sombre et con.
    Et plus encore.
    Il a perdu M & L, mais il a gardé sa C.
    Et moi, je suis devenue straight à 300% devant un tel gâchis.
    Si tu savais, Manon, comme ton texte me parle.
    Bravo et merci de l’avoir écrit.
    Espérons que certains de nos « amis » aient l’étincelle qui sauve à sa lecture.

    1. Cela me touche beaucoup ce que tu écris.
      C’est un problème tel que je me demande à présent si je peux accepter de voir un homme qui en prend même « occasionnellement ». Bizarrement, avec ceux-là, les occasions se répètent toutes les semaines. Et tout le monde finit par glisser…
      Le problème existe à Paris, comme je le disais dans un autre commentaire, presque encore plus qu’ici – ce n’est que mon ressenti, je n’ai pas de chiffres à avancer…

    1. Cette drogue est criminalisée depuis belle lurette. Elle l’est en Colombie où son prix est bas et sa qualité est bien meilleure (à ce qu’on dit…). Cela n’arrange rien de la dépénaliser à mon avis. Mais c’est un tout autre débat, long et complexe, dans lequel je n’ai pas envie de me lancer…

  14. Et un commentaire de plus ;-) !! Super billet, bien écrit, et en plus qui m’a fait découvrir le blog de JulietteF alors que je traînais par hasard sur le net ! et ben j’ai pas traîné pour rien en tout cas ! encore Bravo !

  15. Bravo, oui bravo Manon !

    Celui qui dit qu’il gère,
    Le créatif qui tape,
    Les potes en boite qui se font des lignes,
    Le mec seul qui se fait une latte,
    La fille en manque qui trace aux chiottes,
    Les amants défoncés qui s’en foutent partout pour aller plus loin,
    Les amis de toujours qui alignent les sachets au lieu de diner,
    Le cantonnier de Clermont-Ferrand (véridique !) qui passe ses weekends à se repoudrer,
    Les cadres dirigeants, les banquiers, les clubbers, les tapins, les flics, les commerçants, les employés, les coiffeurs, les barmen, les patrons de boite, les aristos (vrais ou faux), les restaurateurs, les éboueurs, les personnels de bord du Thalys, les designers, les secrétaires au bureau, etc, etc, etc, etc, etc… tous ceux qui disent qu’ils gèrent sont déjà au delà du gérable et ne savent pas qu’ils sont entrés dans la spirale de la dépendance… Oh, pas dans la dépendance à leur drogue préférée, non, mais dans la dépendance à cette effervescence liée à la poudre qui met tout le monde en transe dès que le weekend arrive. Pour le pire plutôt que pour l’inverse.

    Je les ai tous connus, ils ont tous respectueusement penché leur tête sur le plateau d’argent que je leur ai tendu un jour, tous dans la même révérence à ce trait qui allait disparaitre l’instant d’après. « Je gère ! » ils me l’ont tous dit…

    5 grammes par semaine, pendant 5 ans. Cinq années pendant lesquelles je gérais moi-même ! Et puis la chance de vivre cette matinée où j’ai décidé que c’était fini, que les deux grammes qui restaient dans l’appart me regarderaient changer de vie, quitter la merde dans laquelle je m’étais enfoncé ; défoncé. J’étais seul depuis longtemps, j’allais devoir m’en sortir seul.

    Les trois premières semaines j’ai dormi 20 heures par jour.
    Les trois mois qui ont suivi, j’ai vécu au Guronsan ; beaucoup, un peu, plus du tout.
    Et puis, quelques mois plus tard ce fût la renaissance : ce jour là, je me suis levé et pour la première fois depuis longtemps j’ai eu l’impression de ne plus être bloqué : mes sinus fonctionnaient tout seuls, mon regard semblait être tout neuf et surtout, j’ai eu l’impression soudaine d’avoir sorti mon cerveau d’un étau… J’ai dessiné en quelques mois, plus de collections de meubles qu’en 5 ans.

    OUI la fête est plus belle sans cette merde.
    La vie est plus belle aussi !!!

    Depuis, tous ces amis d’autrefois n’en sont plus : j’ai changé de vie, changé d’amis, changé de pays même. Non pas que j’ai fuis une vie difficilement oubliable, mais mon énergie nouvelle m’a donné la chance de me remettre décemment au travail. Le projet que je gère (difficilement), je le gère vraiment, même si la vie n’est pas facile, putain de crise !

    Aujourd’hui, je me construis un avenir là où avant je creusais ma tombe. Tous les jours, toutes les heures, même si la vie est difficile, même si la vie est parfois chiante, je me dis qu’au lieu de me ruiner en me droguant, il fallait sauter par la fenêtre plutôt que de se tuer à petit feu. Mais non, aussi chiante qu’elle puisse paraitre, la vie est belle… Et découvrir ton texte hier, ce fût comme un cadeau. Ce que j’appelle un lapsus de la vie. Savoir que l’on est pas le seul à avoir compris ce qu’on a vécu. Merveilleux.

    Merci, merci Manon.

    NB : j’ai posté ton article sur Facebook. 3 des 5 personnes qui l’ont « liké » se droguent chaque weekend…

    1. Bruno, ce commentaire est époustouflant de sincérité, de courage – une vraie mise à nu. Bravo, et merci à toi. Difficile d’ajouter quoi que ce soit à ce que tu viens d’écrire. C’est superbe. Tous vos messages – ceux des anciens accros, mais aussi les messages de ceux qui voudraient s’en sortir – me bouleversent.

  16. Billet salutaire, d’autant qu’aujourd’hui en soirée techno, on voit de plus en plus de jeunes mydriatiques, poudrés sur un duvet à peine naissant.

    Seuls les papillons de nuit ont besoin de cette poudre qui tapisse leurs ailes, pour mener leurs envolées nocturnes.

  17. Merci pour ce billet magnifique, hélas il en faut plus que ça pour arrêter l’enfer de la drogue et l’impression d’immortalité et de l’absence de conséquence et de « on gère » de ceux qui en prennent…

  18. Ca fait du bien de savoir qu’on n’est pas seul à se poser des question sur son entourage quand on ne peut plus passer une soirée à Paris sans qu’on te dise que le dealer va passer au cas où t’aurais besoin de t’approvisioner, sans qu’on te demande en boite si tu as pris et si ça fait effet, si t’es en montée ou en descente et s’il faut reprendre une trace…. Plus moyen de faire un repas d’anniversaire autour d’une table bien fournie dès que la poudre est sortie, tu as des restes pour la semaine. J’ai envie qu’on me dise qu’on a passé une bonne soirée parce que l’ambiance est sympa, que les invités sont, drôles, intéressants et qu’on a passé un vrai moment de partage. Marre de ces conversations de mythos qui font de la thérapie de groupe à 3h du mat en se tombant dans les bras parceque qu’est ce qu’on est bien ensemble…. surtout après 2 grammes!!
    Je suis en train de mettre de la distance avec ce milieu de la défonce du WE et la solitude me fait un peu peur mais les messages que je viens de lire me rassurent.
    On ne peut pas demander à un voyant de faire semblant d’être aveugle et je sais ce que je ne veux plus voir.

    1. Très beau message, Denis, qui me rappelle de nombreux week-ends.
      La thérapie de groupe… c’est tout à fait ça… quelle solitude et quelle misère se cachent derrière cette drogue prise en commun! Quelle tristesse.
      Souvent je me rappelle mes soirées d’enfant quand une copine venait dormir à la maison. On était si excitées qu’on ne pouvait pas s’arrêter de jouer, de parler, de rire sous les draps. Sans drogue. Sans alcool. Même pas un coca… N’a-t-on pas développé de drôles de manières de faire la fête, d’être ensemble?

  19. Une claque, une vraie claque. Merci beaucoup pour cette article, émouvant et réaliste. L’autre jour, des amis à moi jouaient dans une salle de concerts de province. L’un d’entre eux était sidéré : dans les loges, les autres groupes s’en donnaient à cœur joie et prenaient de la « C ». Pourquoi ? Je ne sais pas… juste cette impression que c’est hype, que ça donne du style, que ça renforce ta crédibilité rock et te donne de la prestance. Et après, ils sont de plus en plus nombreux à vouloir essayer, « juste pour voir » parce que « ça a l’air cool ». Comme si tester soit disant ses limites en prenant de la drogue faisait partie du top 5 de leurs fantasmes. Et le pire, dans tout ça, c’est que je passe à chaque fois pour la grosse réac de service parce que je n’en vois pas l’utilité… C’est triste quand même, faudrait qu’ils lisent cet article pour se rendre compte… En tout cas, encore merci !

    1. Merci Sophie pour ton commentaire. Je sais mieux que quiconque que cette drogue circule à fond parmi les musiciens. Assez étrangement d’ailleurs, parce qu’elle a le don de briser la voix et de raidir les muscles. Mais c’est cette adrénaline qui s’ajoute à la passion d’être sur scène et en communion avec un public… hélas c’est une illusion – rien qu’une petite illusion.

  20. Merci Manon,

    Amour perdu, amis en perdition, me faisant passer pour le rabat-joie, celui qui bride, quand je leur dis à quel point ça les change, à quel point ça nous sépare. Je n’ai jamais pris de drogue dure après m’être défoncé des années au cannabis, je ne bois presque plus, ça fait des années que je n’ai pas pris une cuite. Rien qui ne m’empêche de faire la fête, de sortir toutes les semaines, de profiter des concerts, même à 5h du mat’ en festival.

    Je ne juge pas mes proches qui se droguent, je souffre pour eux. Si seulement, ils pouvaient te lire à défaut de m’entendre.
    Ton texte est bouleversant et mérite d’être relayé le plus possible car il résume un vécu, bien plus le vécu que ne pourra jamais l’être un cours de toxicomanie.

    Merci encore.

  21. ce serait intéressant de savoir combien de litre de sang ont été versé pour que mister(ou miss) Hype puisse s’enfiler ses… alons on va dire.. 15 g mensuels… Une idée ? A partir de combien de temps de consomation frénétique peuton remplir sa baignoire de sang?

  22. Une chose quand même est importante!
    La santé…
    Tu sembles avoir oublié l’air de ce joli Paris :30 alertes sur le seuil de la pollution, dépassé depuis Janvier .

    Berlin étant la seule ville qui ait instauré un plan concret à ce jour.
    Peut être il y à la drogue , mais l’air , lui, il est bien bien meilleur.

    C’est la seule chose qui est vraiment lourde car , venant d’endroits sains, je n’ai jamais été tant malade que depuis mon arrivée ici`
    Toutefois, niveaux virus, on peut gérer cela
    L’air, chez soi avec des filtres,
    mais dehors….

    Enfin, je voulais juste faire un petit point sur le sujet.

    Le reste , je suis exactement dans la même phase que toi!
    C’est aussi « dans l’air »

    Que faire à part se laisser flotter vers ce qui se met en place et te plait vraiment?
    Bonne chance!

  23. « Comme les punks de la première génération. Straight attitude. Gardons la tête sur les épaules, l’esprit clair. On en a besoin dans ce monde d’espionnage digital, de fausse liberté, de fausse démocratie. Straight attitude, encore et encore! »

    En fait, la première génération de mouvements punks n’étaient pas très clean,le mouvement straight edge (avec un fond d’évangélisme en couvert) n’est apparu qu’à partir de 1981 à partir du morceau ‘Out of The Step’ de Minor Threat.

    1. Salut Javier,

      En fait, en dépit de ce que l’on pense, la toute première génération punk était complètement clean. Certains ne buvaient même pas d’alcool. Les punks de la première heure rejetaient tout ce qui pouvait leur rappeler les hippies, qu’ils abhorraient : les drogues (surtout les psychédéliques) appartenaient à la culture hippie. Les premiers punks pensaient que le monde dans lequel ils vivaient, fait de chômage et d’oppression de la jeunesse, devait être renversé par une attitude guerrière.

      Malgré cela, ces jeunes punks, souvent des gamins, ont presque tous dérivés ensuite vers un univers plus dark, avec alcool et drogues à la clef. Pour cette raison notamment, de nombreux musicien(ne)s ont décidé de se tourner vers un univers musical plus edgy, industriel – on approchait déjà le post-punk en 1978.

      Je t’invite sur ce sujet à regarder le documentaire que j’ai co-écrit pour ARTE sur le punk et qui sera diffusé bientôt – j’espère qu’il te plaira!

      Bien à toi, Manon

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