Adieu à un ange berlinois : Otto Sander

otto sander

Otto Sander dans « Les ailes du désir » (1987)

C’était l’un des deux anges magnifiques du célèbre film « Les ailes du désir » (Wim Wenders, 1987) qui se déroule dans la capitale allemande, juste avant la chute du Mur. Le grand acteur allemand Otto Sander est mort le 12 septembre.  L’ange des planches et de la pellicule, qui avait nourri mon imaginaire d’enfant, est parti entouré de l’amour de milliers de fans. Il aimait Berlin et il y reposera maintenant à jamais. J’étais à son enterrement ce matin

Quand mon amie Marie m’a appris la mort d’Otto Sander, j’ai immédiatement revu la silhouette gracieuse de l’acteur vêtu d’un long manteau et d’ailes invisibles dans les Ailes du désir. Ce film, sans doute le plus beau film sur Berlin, est aussi le seul qui rendit Otto Sander célèbre en France. Ce film – le film préféré de mon père – je l’avais vu enfant, dix ou vingt fois sans doute, sur une vieille cassette dont la bande sautait à force d’avoir été aimée. Il raconte l’histoire de deux anges qui écoutent et protègent les hommes dans un Berlin déchiré par la guerre et le Mur. L’un deux, joué par Bruno Ganz, tombe amoureux d’une trapéziste et, pour elle, se fait homme.

C’est un peu grâce à ce film que j’aime Berlin et que j’y vis. C’est aussi grâce à la voix d’Otto Sander, inoubliable de gravité et de douceur, et à son allure souple, changeante, dans le rôle de l’ange Cassiel. Otto Sander est mort à soixante-douze ans, entouré de l’amour de milliers d’admirateurs, d’une famille et de collaborateurs aimants.

Mon amie Marie, qui est la fille d’un acteur allemand, m’a fait le grand cadeau de m’inviter à la cérémonie d’adieu à Sander, pendant laquelle son père tenait un discours. Ce matin, au théâtre du Berliner Ensemble, le théâtre fondé par Brecht, une foule d’amis de l’acteur et de professionnels du spectacle s’était réunie pour parler d’Otto Sander, pour se remémorer sa carrière, son talent et sa personnalité exceptionnellement humble et joyeuse.

Anecdote amusante, alors que je fends la foule pour atteindre les toilettes avant de pénétrer dans le théâtre, je tombe nez à nez avec Wim Wenders assis sur une marche, qui me lance un regard amusé. Je souris, gênée, et entre dans la salle du trône. Impossible de me soulager : je me dis que de l’autre côté de la porte, l’un des plus grands réalisateurs au monde, qui plus est, l’une de mes idoles cinématographiques, dont j’ai vu tous les films et lu tous les bouquins, est en train de m’écouter uriner. Pire encore : alors que je rectifie mes cheveux dans la glace, la poignée s’agite dans tous les sens et j’entends la voix de mon amie Marie et celle de Wenders qui tentent d’ouvrir la porte ensemble – Wenders ayant déjà oublié que je me trouvais encore au petit coin. Bref. Un moment clownesque qui n’aurait certainement pas déplu à Otto Sander.

Car Sander était aussi un grand acteur comique, comme l’a rappelé Robert Wilson dans un message diffusé pendant la cérémonie : « Otto Sander avait le talent, très rare chez les acteurs allemands, de la comédie », s’est exclamé en anglais le metteur en scène américain. Les gens dans la salle se jettent des regards effarés pendant une seconde et moi, je pense à mes lecteurs et à mon dernier billet en gloussant intérieurement.

Le discours de Wenders rappela lui aussi l’humour merveilleux de Sander. « Au premier jour de tournage des Ailes du désir, rappela-t-il, Otto a arrêté le tournage à cause de la pluie. Regarde Wim, il y a des gouttes sur mon manteau, ce n’est pas possible. Je joue un ange, je dois être immatériel! » Et plus tard, pendant le tournage : « Pourquoi Bruno a-t-il le droit de devenir humain, et pas moi ? Moi aussi, je veux que mon personnage devienne homme ». Wim Wenders a tourné la scène pour lui faire plaisir et l’a coupée au montage. J’ai trouvé sur Internet une autre scène coupée, commentée par Wenders, qui montre le merveilleux talent de clown de Sander.

Alors que les directeurs de théâtre, les acteurs et les réalisateurs se succèdent sur la scène pour évoquer Sander, le cercueil, au milieu du plateau noir, semble rayonner, entouré de dizaines de bougies et couvert de pétales de roses. Fait de quatre planches de bois blond, orné de simples cordes qui permettent de le transporter, il est aussi humble que le grand acteur qui y repose.

Le discours de Ben Becker, le fils de la compagne de Sander, fait éclater bien des spectateurs en sanglots. Mais c’est quand j’ai entendu un poème dit par Otto Sander, tout à la fin de la cérémonie, que l’émotion m’a submergée : cette voix, celle de l’ange Cassiel qui raconte pourquoi être humain doit être une chose merveilleuse (avoir les doigts noircis par le journal, pouvoir jurer par tous les démons de la Terre…), c’est une voix qui avait bercé mon enfance et elle me semblait soudain si proche.

Plus tard, nous avons traversé tous ensemble Mitte, pour atteindre le cimetière de la Chausseestrasse, rejoints par des milliers de fans vêtus de noir.  Le soleil éclairait la large rue vide, les voitures de police qui nous précédaient et le corbillard discret. La foule émue marchait en silence. Une femme m’aborde. Elle me raconte qu’Otto Sander était son voisin. Elle vivait dans un squat. On lui a retiré ses enfants et on l’a chassée. « Mais Otto a toujours été là. Il m’a toujours aidée. Il aimait tout le monde », affirme-t-elle. Les traces de mascara et de khôl brouillent ses yeux bleus légèrement rougis.

Je me suis éclipsée tandis que la famille jetait les poignées de terre qui retiendront désormais Otto Sander sur le sol berlinois qu’il aimait tant. Ces moments n’appartiennent pas au grand public, je ne me sentais plus à ma place. Ce que je peux vous dire, amis lecteurs et vous qui aimiez aussi Otto Sander, c’est qu’il repose désormais dans un jardin vert et heureux, à l’ombre des arbres dans lesquels chantaient encore les oiseaux, en ce matin frais de septembre. 

Adieu, bel ange – comme tu étais humain!

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7 réflexions sur “Adieu à un ange berlinois : Otto Sander

  1. Comme tu écris bien ma fille ! ton article est juste et émouvant. On ressent bien l’émotion que tu as éprouvée ainsi que celle de ceux qui lui ont rendu ce bel hommage.

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