Les vilains Grecs et l’Europe désemparée

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J’ai demandé à mon amie Ourania Lampsidou, journaliste grecque, de nous expliquer sa vision de l’écroulement de son pays au sein de l’Europe

La Grèce est et a toujours été un Etat dysfonctionnel et en même temps, une sorte d’Etat-providence d’un genre unique, copié sur le modèle français. Cet « étatisme » grec a longtemps dominé l’histoire du pays, en particulier après la Seconde Guerre mondiale et la guerre civile de 1944-1949. Les couches les plus dynamiques de la société grecque – parmi eux, les jeunes – choisirent une carrière dans l’administration et non dans l’entreprenariat, et préférèrent la sécurité de l’emploi à une liberté risquée. Les élites n’occupaient pas seulement les plus hautes fonctions au sein du gouvernement, mais aussi de puissants syndicats et confréries. Ainsi, la plupart des corps professionnels se tournèrent vers l’Etat pour y trouver de l’aide. Paradoxalement, l’Etat fut bien souvent aussi la source de leurs problèmes. Ce dilemme s’aggrava encore lorsque l’Union européenne accrut son hégémonie économique et financière en Grèce.

Bien que, pendant les soixante-cinq dernières années, le gouvernement fut aux mains des partis conservateurs et sociaux-démocrates, les élites en place étaient piégées dans un cercle vicieux. Elles gardaient les citoyens sous une étrange tutelle ; les citoyens, en échange, soutenaient les hommes politiques qui leur avaient promis de répondre à leurs besoins et à leurs aspirations et, la plupart du temps, à leurs fantasmes et à leurs illusions. Finalement, les citoyens devinrent de simples votants, qui récompensaient ou punissaient les politiques selon le nombre de faveurs qu’ils leur accordaient et ne se souciaient plus du tout de leurs programmes ni de leurs projets pour le pays.

Sans réelle grande bourgeoisie sur laquelle s’appuyer, ces élites politiques grecques n’ont rien à offrir, à part un patriotisme fondé sur d’anciennes gloires et un nationalisme qui, bien souvent, remplaça à tort le sens civique et l’activité économique. Ces élites politiques n’ont pas créé de richesse, ni d’industrie commerciale, ni de technologies, ni de sciences, ni de culture moderne et n’ont pas la caractéristique de base d’une classe supérieure : le réalisme. Elles ne s’inquiétaient que d’un seul et unique programme, toujours le même : soigner une classe moyenne patriotique dont l’Etat était le principal pourvoyeur, une classe moyenne qui n’a jamais appris à prendre des initiatives et qui ne s’est jamais vue comme un rouage de la mobilité, de la réforme et du progrès sociaux.

Au moment où la Grèce s’était isolée, coupée de tout ce qui se passait en dehors de son territoire, elle cédait à toutes sortes de théories du complot et devint un cas particulier d’auto-admiration, ignorant l’esprit de Voltaire : « Je n’ai pas besoin d’ancêtres si j’ai des idées et des principes ». (Paradoxalement, les Américains – les Anglo-Saxons – furent plus proches de cette pensée).

Sans nul doute, la Grèce a ses singularités, mais nous pouvons affirmer que bien de ces caractéristiques sont communes au reste de l’Europe et qu’elles sont relatives aux débuts de l’histoire européenne, à savoir le XIXe siècle – le siècle qui définit la mentalité européenne moyenne. Sauf cas particulier, l’Europe tente de se débrouiller aujourd’hui en utilisant l’élan de ses anciennes gloires, dans un monde pourtant profondément transformé, et tente de relever les défis du XXIe siècle avec les outils du XIXe siècle. C’est ainsi qu’elle devient la première victime de la mondialisation. La foi dans l’Etat-nation, dans la langue régionale et la religion est toujours profondément enracinée. Parce qu’elle est une foi basée sur des mythes fondateurs, elle ne peut se dissoudre et faire place à de nouvelles réalités.

Les « hommes sages » de Bruxelles, incapables de parler directement d’un ordre qui a cessé d’exister depuis longtemps, se réfugient dans un langage administratif et technocratique, parfaitement incompréhensible pour une personne moyenne. Et ce citoyen moyen devient la proie des forces les plus extrêmes, les plus irréelles et parfois les plus sombres, qui le réconfortent avec la promesse d’un billet de retour pour le bon vieux temps d’une Europe qui a eu le luxe de se considérer comme le centre du monde et de disposer du reste de la planète. Les mythes ont toujours été plus forts que l’Histoire elle-même.

Même si la Grèce était expulsée de la zone euro et de l’Union européenne, l’Europe devrait toujours répondre à la question, plus large, de sa perte d’autonomie. Elle devrait voir plus clairement – surtout l’Allemagne – qu’elle crée en permanence les fondations de l’euroscepticisme, du mysticisme, du chaos et de la paranoïa.

A PROPOS DE L’AUTEUR : Ourania Lampsidou, journaliste, est née à Athènes en 1954. Elle a travaillé pendant plus de trente ans pour les meilleurs journaux et magazines grecs en tant qu’analyste pour des chroniques sur les affaires étrangères. Elle fut conseillère du ministre de la Culture grec sur la question de l’enseignement du grec moderne et enseigna, entre autres, à l’université de New York (NYU) aux Etats-Unis. En 2014, Ourania Lampsidou a publié « L’autobiographie de mon père », un hybride entre une autobiographie et une biographie. 

Illustration de Rachel van der Nacht

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