Un taxi berlinois un peu trop blanc

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En revenant de l’aéroport l’autre jour, j’ai fait la connaissance d’un chauffeur de taxi dont les manières gracieuses à mon égard m’ont rapidement rendue suspicieuse…

C’est une machine couleur crème, comme tous les taxis berlinois, une belle Mercedes bien propre, à la carrosserie rutilante sous les rayons d’un été naissant, à l’aéroport de Tegel. Un homme râblé aux cheveux roux – du moins, ce qui lui reste de cheveux malgré son âge indéfinissable – se précipite galamment pour saisir ma valise et la poser avec délicatesse dans le coffre de son taxi. Il m’ouvre la porte arrière et me demande presque à voix basse où je veux me rendre. Il n’a pas les manières rustres et bruyantes des Berliner Schnauze, les grandes gueules prussiennes, qui font d’habitude le charme bourru de la capitale allemande.

A l’intérieur du taxi règne un calme olympien. Pas de musique, pas de conversation. Le cuir immaculé des sièges me fait penser au skaï froid et collant des banquettes qui se trouvaient sur le bateau d’une famille de nouveaux riches, chez qui je faisais du baby-sitting à Saint-Tropez au début des années 2000.

Nous sommes rapidement coincés dans un embouteillage et je m’en inquiète à voix haute. Le chauffeur m’explique que c’est ainsi depuis que la municipalité a décidé de faire des travaux sur ce tronçon de route. Depuis, tous ces « débiles » s’engorgent dans la même sortie d’autoroute alors qu’évidemment, « la prochaine est tout aussi bien », ajoute-t-il avec un ton doucereux. Il s’engage à mi-voix dans une diatribe contre le gouvernement, la ville de Berlin et ses dirigeants demeurés. Rien que de classique, me direz-vous, mais le son de sa voix obséquieux, qui contraste avec la violence de son vocabulaire, me laisse un peu perplexe.

En arrivant à Neukölln, la circulation est toujours aussi déplorable et une fourgonnette conduite par deux hommes tente de sortir d’un chantier. Ils attendent patiemment sur le côté. La voiture devant nous veut les laisser faire leur manoeuvre, mais la fourgonnette n’a pas assez de place. La voiture dégage, et mon chauffeur pourrait laisser la fourgonnette passer, mais contre toute attente, alors que celle-ci s’engage sur la route, mon taxi appuie comme un boeuf sur le champignon et nous faisons un sprint en avant.

Les types de la camionnette klaxonnent, l’angoisse se lit sur leur visage – et sur le mien – car nous avons évité d’un cheveu l’accident. Mon chauffeur de taxi leur jette un regard de côté sous ses lunettes irisées Oakley. Sa mâchoire de taureau est serrée à mort. Je commence à me douter qu’il a délibérément empêché de laisser passer deux Turcs au volant de leur camionnette de travail. 

J’ai le souffle tellement coupé que je ne sais pas quoi dire. Je regarde la route, bouche bée, en train de me demander si je devrais lui faire une remarque ou lui laisser le bénéfice du doute, ou tout simplement, laisser la connerie aux cons. Mais un peu plus loin, un autre accident manque de se produire lorsqu’une autre bagnole déboîte soudain et emprunte la piste cyclable pour dépasser tout le monde. Mon chauffeur décide de les rattraper pour lui donner une leçon. Je m’accroche au cuir virginal de la banquette en priant tous les saints de la Terre pour que cet abruti arrive le plus vite possible devant ma porte.

Laissez tomber, lui dis-je, c’est Neukölln, les gens conduisent comme des dingues ici.

Le chauffeur s’approche de la voiture pécheresse et se penche sur le côté, mains sur le volant, pour observer le chauffard.

Turc. C’est bien ce que je pensais, murmure-t-il. Oui, vous avez raison, c’est comme ça à Neukölln. 

Je me demande ce que veulent dire ces paroles sibyllines lorsqu’il ajoute de son ton mielleux, en calant sa nuque de bête de trait dans le cuir grinçant de son fauteuil :

Ne vous inquiétez pas Mademoiselle, Neukölln est en train de changer. Bientôt, cette « population spéciale » va disparaître et vous serez tranquilles, entre gens civilisés. 

Je suis tellement abasourdie que je reste comme une conne, toute droite sur ma banquette, sans un mot. Je le regarde avec des yeux de merlan frit dans le rétroviseur intérieur. Il me sourit. Je n’ai aucune réaction.

Moi qui vis depuis six ans dans un quartier où les vieux Allemands vivent en bonne entente avec les Turcs, les Arabes et les Polonais immigrés, j’avais oublié que Berlin pouvait, elle aussi, avoir son content de racistes. Cette phrase, que j’aurais pu entendre tous les jours à Paris et qui m’aurait fait hurler, me laisse ici pantoise, pétrifiée par son absurdité et sa méchanceté.

Mais nous voilà arrivés devant ma porte. Je décide d’ignorer cet imbécile et de rentrer le plus vite possible chez moi. Je lui tends un billet pendant qu’il griffonne mon reçu avec un sourire gracieux. Et dans ma confusion, je dis le mot fatal : danke. Le mot qu’il ne faut surtout pas dire si tu veux qu’on te rende ta monnaie. Danke en tendant l’argent dû signifie, à Berlin, « c’est bon, gardez le reste, c’est votre pourboire ».

Le bonhomme se retourne et me fait un sourire exécrable, le sourire du raciste parmi les siens, qui se sent la croupe flattée d’avoir été une bonne bête ; celui du Blanc dans l’intimité avec une Blanche parmi les sauvages que, bientôt, ensemble, ils élimineront à coups d’embourgeoisement des quartiers, à défaut de pouvoir les exterminer comme au bon vieux temps.

J’ai la nausée. Je suis encore plus muette qu’avant. Cet horrible chauffeur m’a rendue complice de ses paroles infâmes et j’ai sponsorisé son racisme contre ma volonté. Il m’ouvre la porte, me rend ma valise et me fait une courbette.

Au revoir mademoiselle. 

Adieu, connard. Ça, je l’ai pensé seulement. Mes lèvres étaient scellées et je n’avais qu’une hâte, voir disparaître, au volant de son automobile crème, cette ordure qui a fait de moi une raciste malgré moi.

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manon

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8 réflexions sur “Un taxi berlinois un peu trop blanc

  1. Joli texte comme toujours avec pour un bémol cette fois, je suis surpris que tu découvres la réelle nature de Berlin à priori tu vis ici depuis longtemps. Je ne vis pas dans les mêmes quartiers mais c’est partout pareil. Je me suis fait craché dessus par un blondasse qui ne supportait pas le métissage black-blanc de mon fils à l’arrêt du bus. Mais dans le même temps, arrivé en retard à l’inscription on m’a interdit de participer à un cours d’allemand à la Volkshochshule, normalement ouvert à tout le monde, parce que je n’étais pas musulman comme les 6 autres élèves.
    Un dernier mot…. le racisme c’est mal et tu as raison…. mais le jeunisme est une autre forme de racisme totalement toléré voire encouragé. La connerie est partout, il y a longtemps que je ne suis plus surpris…
    Bonne continuation ;)

  2. Beaucoup de gens disent que s’ils sont confrontés à une situation de racisme, ils réagiraient… c’est faut ! En réalité quand cela arrive, on reste planté là, sans savoir quoi faire face à une situation d’une grande absurdité; on se demande si c’est un rêve; plein d’idées passent dans votre tête… après , une fois que l’on revient à soi, le malheureux est déjà parti… et on a plus que nos larmes pour pleurer.
    Cela m’est arrivé dans un supermarché. Ok, je n’ai pas pleuré, mais je suis resté planté en attendant que quelqu’un me pince.

  3. Ah les chauffeurs de taxi… Malheureusement je dois en prendre souvent pour mon boulot.
    Que ce soit en France ou en Allemagne, qu’ils soient blanc, noir, arabe ou asiatique, je tombe neuf fois sur dix sur des types râleurs et racistes. En France, plusieurs fois j’ai eu des chauffeurs arabes qui me disaient voter Marine Le Pen (va comprendre), et en Allemagne des turcs qui critiquaient les Polonais (on est toujours la victime de qqun). Le pire c’est que c’est eux qui aborde le sujet.

  4. Beau texte! Bien que je compatisse à ta mésaventure, c’est intéressant cette immersion « de l’autre côté de la force ».
    Si une chose est bien partie pour être universelle, c’est bien la connerie.

  5. Comme le dit le groupe La Femme emprunt d’une grande sagesse :

    « Taxi beaucoup trop dangereux, Taxi beaucoup trop douteux
    (antitaxi)
    Prends le bus! Prends le bus! »

    À moins que ce ne soit du racisme antitaxi…

  6. On reste souvent pantois dans ce genre de situation, surtout quand on se sent « pris en otage » dans l’habitacle…
    ça me rappelle le fameux sketch de Desproges, issu du Tribunal des Grands Délires

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