Indignons-nous pour le camarade Charlie

bourdis

Mon grand-père, le Général Jacques Bourdis

Après l’attentat contre Charlie Hebdo, chacun semble s’interroger sur son propre courage. J’ai imaginé les mots que mon Grand-Père, Compagnon de la Libération, aurait dits à ce sujet…

Ce matin, quand les hommes cagoulés ont tiré sur la réunion hebdomadaire de Charlie Hebdo, j’étais en train de prendre un café Place Saint-Michel avec un bibliophile, à qui j’achetais deux livres rares que je cherchais depuis longtemps. J’étais heureuse ce matin-là. J’avais eu de bonnes nouvelles au travail. J’allais déjeuner de ce pas avec ma mère adorée.

Voilà ce que je faisais pendant que Cabu, Charb, Wolinski, Tignous et les autres mouraient le crayon à la main. Le verbe haut et le poing levé en esprit. Peut-être même vraiment levé, qui sait. J’aime à le croire. Ils étaient des héros aimés depuis bien longtemps des Français et sont désormais de nouveaux martyrs de la République.

Depuis, les réseaux sociaux se sont enflammés et beaucoup semblent s’interroger sur leur propre capacité à se rebeller contre les tentatives d’intimidation terroristes. Sur Facebook, il y a ceux qui vont au rassemblement de ce soir et ceux qui n’y vont pas, par peur d’un attentat en série. Un de mes amis, l’auteur et metteur en scène belge Philippe Beheydt, y a publié ce texte magnifique :

Moi, je ne suis pas Charlie.

Je n’ai jamais eu et je n’aurai sans doute jamais le courage qu’avaient ces hommes et ces femmes qui continuaient leurs combats malgré les dangers avec lesquels ils vivaient chaque jour.

De vrais dangers. Des dangers de morts. Pas les mêmes petits dangers de ma petite vie à moi qui me font flipper et trembler comme une feuille.

Je n’aurai jamais le courage de ceux qui vont continuer après ces actes horribles à utiliser leur crayons pour décrire le monde, s’en moquer au péril de leur vie.

Je n’aurai jamais le courage de tous ces journalistes, photographes, qui, au péril de leur existence, font leur œuvre à ce point importante et vitale.

Je ne suis pas Charlie et je n’aurai pas la prétention d’imaginer une seule seconde que je puisse l’être.

Je me sentirais bien mal de me joindre à eux en disant je suis vous.

Ma façon à moi de rendre hommage à tous ceux qui sont morts, ceux qui ont soufferts, est de leur dire :

Vous êtes Charlie.
Je ne suis que spectateur.
Mais peut-être un jour j’aurai le courage de mes convictions. Ce jour là, peut-être, je pourrai murmurer bien humblement « Je suis Charlie »

Mon grand-père maternel était, comme ces courageux journalistes, un héros. Il avait rejoint le Général de Gaulle à dix-neuf ans. Pour lui, accepter l’occupation nazie était inimaginable. Il ne pouvait s’accommoder ni de l’Occupation, de Vichy. Il lui fallait une liberté entière. Mon grand-père est devenu Compagnon de la Libération. Avec beaucoup d’autres, il a libéré la France en 1945.

Ce n’était pas un homme de compromis. Il avait refusé la carrière ministérielle qu’on lui proposait – il savait que le politique tacherait son âme. C’était un homme d’idéaux capable, à peine majeur, de prendre un bateau clandestin pour l’Angleterre afin de sauver les idéaux de la République. Après la guerre, il est devenu un diplomate respecté, œuvrant notamment pour la réconciliation franco-allemande. Souvent, lorsque je me retrouve face à une situation terrifiante, je me demande ce qu’il aurait dit ou fait.

Alors, que me conseillerait-il aujourd’hui? Je ne peux pas parler pour lui, mais d’aussi loin que je me souvienne, je ne l’ai jamais entendu réagir de manière conservatrice. Aussi, je pense qu’il me dirait, avec les mots de son ami Stéphane Hessel,

Indignez-vous!

Ce sont bien les idéaux de la France que nous défendons ici et ce ne sont pas des idéaux de haine, de stigmatisation raciale ou religieuse. Ce sont les valeurs de la République, celles que nous avons su faire grandir. Ce sont aussi les valeurs de toute l’Europe moderne. La liberté d’expression, de choix religieux, l’égalité entre les hommes et les femmes, l’égalité entre toutes les couleurs de peau. Rien de moins que cela.

Je crois que mon grand-père me dirait aussi que les Islamistes fanatiques (ou les fascistes d’extrême-droite, que sais-je encore…) ne sont pas plus dangereux que les Nazis l’étaient. Sommes-nous d’ailleurs bien certains que les Islamistes sont derrière cet attentat? Je crois aussi qu’il ajouterait qu’un Islamiste n’est pas un Arabe ni un Musulman. Tout comme un Nazi n’est pas un Allemand.

Je suis abattue de tristesse aujourd’hui comme vous tous, mais j’écoute les mots rêvés de l’Ancêtre et je lui demande conseil en cette nuit qui tombe sur Paris endeuillée. Ne cédons ni à la peur ni à la haine. Soyons dignes et droits comme nos Anciens. Soyons les Camarades de Charlie puisqu’il est bien difficile, comme le dit Philippe Beheydt, d’être Charlie nous-mêmes.

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manon

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4 réflexions sur “Indignons-nous pour le camarade Charlie

  1. Merci Manon.
    Ton père aurait eu exactement les mêmes mots que ma grand-mère maternelle, née et qui vécue toute son enfance pendant la Guerre.
    Et ce soir, en tant que fille issue d’un couple mixte (mère française agnostique et père marocain de confession musulmane pratiquant – tu imagines le truc) j’ai atrocement mal à mon pays qui n’est certes pas parfait, mais que j’aime, dans lequel j’ai grandi, dans lequel j’étudie : ma France, et pour la première fois de ma vie, j’ai peur.

  2. pas facile de trouver les mots juste à ce moment mais la tristesse est bien présente et avec nos activités de rédacteurs nous ne sommes pas bien loin de telles situations car un billet peut désormais être une raison pour un lecteur de réagir ainsi?je ne pense pas et en plus parler d' »Allah », le prophète Mohamed et autre pour enlever la vie? NON

  3. Merci, Manon.
    Je me suis toujours demandée, si, à l’image de mes grand-parents pendant l’occupation, j’aurais moi aussi sauvé ce parachutiste américain des griffes des nazis. Si moi aussi, je l’aurais recueilli et caché dans mon jardin, dans une cave aménagée pour l’occasion, si tous les jours je lui aurais porté ses repas et veillé sur lui. Aurais-je gardé le silence lorsque les allemands ont frappé à leur porte et fouillé leur logement? Serais-je restée de marbre? Ma grand-mère portait alors un enfant dans son ventre. Et la promesse d’une France libre. Mes grands-parents ont été décorés et remerciés en personne par le président Truman. Je suis extrêmement fière de leur histoire.
    Mais suis-je moi-même assez brave pour avoir le courage de mes opinions? je n’en suis pas certaine.

    1. Oh, Pauline, ton beau commentaire était tombé dans les spams. Quel dommage! Belle histoire.
      A moins d’être en face de l’horreur soi-même il est bien difficile de savoir comment on réagirait, non?
      Comme disent les Américains tu as l’air d’avoir de « good genes »…

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