Ce « chez-moi » que j’appelle Berlin

IMG_2309 Chez moi. Photo Manuela Morales Delano

En arrivant à la gare, Berlin m’a sauté au cou : te voilà! Elle m’embrassait comme une grand-mère lourde, indigne et tendre. Ma vieille tatouée, toute couverte des rides de l’Histoire, avançait sa poitrine vaste et douce – ici la coupole du Reichstag, là le Berliner Dom – pour y serrer mon coeur. Je me laissais bercer en aspirant l’air glacial par mes petits poumons contrits d’air parisien.

Enfin rentrée, pour quelques jours seulement. Cela faisait six mois que j’étais à Paris pour de multiples raisons, certaines plus tristes qu’heureuses.

Mon appartement, à Neukölln. J’ai posé mes valises dans le couloir. J’avais peur de ne pas reconnaître mes murs, l’odeur de ma cuisine, la patience de mes livres sur les rayons de la bibliothèque, attendant d’être lus par leur propriétaire depuis si longtemps.

Je me suis retournée vers mon amant, qui, de toute sa hauteur, me souriait largement dans sa barbe

It’s a fantastic place, dit-il dans sa langue, un appartement fantastique.

Puis j’ai fait trois pas dans le salon, large et blanc. La lampe que j’avais chinée en 2010 au marché aux puces de Wedding balançait sa tête seventies, placide, au-dessus du vieux canapé racheté à des copains français. La table de massage qui me sert de bureau était un peu poussiéreuse mais semblait attendre que je vienne passer une main tendre sur son capitonnage. Les deux fauteuils trouvés à la brocante de Frau Berger, en bas de chez moi, me tendaient leurs accoudoirs : viens t’assoir! Sur moi! Non, non, sur moi!

J’ouvrai la porte de ma chambre. Il faisait noir. La boule chinoise s’alluma doucement, comme d’elle-même, lentement, très lentement. Le lit surgit dans la nuit, éclatant de clarté, dans l’écrin de l’immense tapis persan qui recouvre le parquet blanc. Je m’y assis, mais je ne pus rester longtemps dans cette position, car la couette m’appelait ; je la saisis entre mes deux mains, je pris contre moi cette douce et informe chose de mes nuits. Je m’allongeai à demi, les pieds encore sur le tapis et les jambes pendant depuis la hauteur du lit. Mon amant vint alors m’enlever mes chaussures et s’allonger derrière moi.

Et alors que je posais ma tête contre son torse, nous vîmes un premier feu d’artifice éclater dans le ciel, par la large fenêtre qui fait face à mon lit.  C’était le 31 décembre, la Saint-Sylvestre.

J’étais chez moi. Moi qui avais cru que j’avais perdu mes racines le jour où mes parents ont vendu notre maison d’enfance, je ne m’étais pas rendu compte de ce que j’avais planté en m’installant à Berlin. Les graines d’une vie neuve. Berlin, chez moi. Alors, je me retournais vers mon amant et lui dis que s’il le souhaitait, ce chez-moi pourrait devenir chez lui.

Cette histoire est une fiction. Je l’ai rêvée entre chien et loup, ce matin. Je sais que c’est ainsi que les choses se passeront demain soir, quand je sortirai de la gare de Berlin Hauptbahnhof et que je rentrerai à la maison, à Neukölln.

Une belle et merveilleuse nouvelle année à tous mes lecteurs bien-aimés. Et bienvenue aux nouveaux Berlinois!

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manon

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2 réflexions sur “Ce « chez-moi » que j’appelle Berlin

  1. Cette histoire est très belle! J’espère que les choses se sont déroulées d’une façon tout aussi douce. Wilkommen zurück! et bonne année. Mélanie, fidèle lectrice, Hambourgeoise d’adoption, Berlinoise en herbe (emménage au printemps).

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