« Roooot! » Le permis de conduire à l’allemande…

trabant01

 

Publicité des années 70 pour la Trabant, la voiture d’Allemagne de l’Est

… ou comment, à 32 ans, j’apprends à conduire chez les Teutons. Mieux vaut tard que jamais. Récit d’une amitié inattendue avec un vieux prof de conduite deutsch

« Rot! » (« rouge! ») c’est le premier mot que beaucoup d’étrangers apprennent en débarquant en Allemagne lorsqu’ils traversent la rue n’importe comment. Comme tous les Français, il m’a fallu apprendre à attendre sagement que le célèbre petit Ampelmann (bonhomme de feu rouge) passe au vert. Si les Germains sont fort à cheval sur le respect du code de la route par les piétons, ils semblent être un peu plus folklos au volant de leur Mercedes. 

Tout cela je le sais depuis longtemps, car, vélocipède comme beaucoup de Berlinois, j’ai souvent été la victime de déboîtements brutaux, de portes qui s’ouvrent dans ta gueule, de 4×4 garés pile sur la piste cyclable, de feux rouges cramés la nuit et de bolides frôlant ma frêle personne à bien plus de 50 km/h.

Mais depuis un certain temps, je le sais mieux encore car j’apprends à conduire, surmontant là l’une de mes plus grandes phobies (je ne compte pas en effet les nuits passées à gigoter dans mon lit, sous l’effet d’un cauchemar épouvantable dans lequel je devais démarrer d’urgence une voiture pour échapper à la mafia, à la CIA ou à un ouragan, mais ne savais sur quelle pédale appuyer).

Disons que tout à coup, j’ai eu un grand mouvement de folie et je suis allée m’inscrire dans une auto-école au pif. La patronne est libanaise, elle est super sympa, je suis la seule Blanche de toute l’école, et quasiment la seule non voilée, ce qui fait que tout le monde me regarde avec curiosité pendant les cours de code. La plupart de mes petits camarades posent leurs questions en arabe, les cours sont interrompus pendant tout le Ramadan, bon, ok, c’était à moi de faire gaffe quand je me suis inscrite. Surprise agréable : j’ai le droit de passer mon code en français. 

Mais ma plus belle surprise, c’est mon prof de conduite, Peter. Large bonhomme au ventre rebondi d’amateur de bonne chère, joues rouges et regard pétillant derrière ses lunettes de vue, moustache débonnaire, Peter est devenu, en l’espace de quelques mois, mon Papa berlinois. Pourtant, rien ne laissait présager cette amitié tout à fait improbable entre une jeune Française blogueuse à moitié folle (moi) et un ressortissant de Sachsen-Anhalt dans la force de l’âge, qui plus est, fan de Derrick (Peter).

Dès la première heure de conduite, je cale à un feu de la Karl-Marx-Strasse, coincée entre des travaux et une horde de gamins turcs hurlant autour de leur mère impassible. Je panique. La voiture derrière moi est conduite par deux jeunes princes d’Orient sûrs de leur conduite et de leur testostérone, qui se mettent à me klaxonner à tue-tête. Hélas, dans ma honte brûlante, je n’arrive pas à redémarrer. Les types s’énervent comme des malades derrière moi. Peter, lentement, descend la vitre côté passager. Il étend son bras, lève son majeur, le visage impassiblement tourné vers la route. 

Les types derrière moi pètent un câble. Ils me dépassent par la droite, me coupent la route en pleine côte tandis que je hurle au conducteur fou, la voix tremblante :

Mais arrête, tu ne vois pas que je ne sais pas conduire, tu ne vois pas que si tu continues ON VA TOUS MOURIR…? 

Mais le type veut la peau de Peter. Celui-ci ne se démonte pas. Il prend le volant et appuie sur le champignon. Devant nous se trouve une voiture de police.

Venez par ici, on va s’expliquer, lance Peter aux deux rois du volant.

Mais les types, voyant la petite bagnole verte et blanche, s’éclipsent sans demander leur reste. Quant à moi, il semblerait que j’ai chopé Parkinson. C’est tout juste si la voiture de l’auto-école ne tremble pas sous mes claquements de dents. Je me mets à pleurer comme une madeleine.

Je n’arriverai jamais à conduire! Je suis nulle! 

Peter me regarde, tout surpris, un peu attendri aussi, ma foi. Il prend doucement le volant de ses grosses pattes d’ours berlinois et dirige le véhicule vers un boui-boui à saucisses. Nous descendons. Peter salue le patron, qu’il semble bien connaître. Il commande deux cafés et deux Rostbratwurst dans un petit pain.

Petite fille, marmonne Peter en me regardant sous ses lunettes. Maintenant que tu as rencontré deux gros cons, tu as vécu le pire. C’est Neukölln. Ici les gens conduisent comme ça. Désormais tu vas très bien conduire. Tu verras. Tu n’auras plus peur. Bon, je n’aurai pas dû leur faire un doigt d’honneur, mais ils étaient trop cons, ça m’a agacé. Tu ne dois pas faire pareil, hein? 

Je sale mon café avec mes larmes intarissables de pilote ratée. Mais dès le lendemain, je constate que Peter a raison. La peur de la machine s’était envolée. Je commence à me dépatouiller avec les vitesses et tout et tout.

Un certain temps, il a fallu que je m’habitue à l’accent inimitable de Peter, qui me faisait parfois confondre Links (« à gauche ») avec Blinken (« mets le clignotant »), ce qui me conduisait à d’inévitables bourdes. Mais de jour en jour, Peter et moi devenions de plus en plus complices. Je me souviens de son regard amusé quand j’ai partagé avec lui des chocolats Kinder et du Coca dans la voiture. Et de son étonnement ému quand je lui ai rapporté de France du saucisson et du vin de ma Bourgogne.

Merci, petite fille… (il n’a jamais su m’appeler autrement que « Mädchen », ne sachant pas prononcer « Manon »).

Il avait les larmes aux yeux de voir que j’avais pensé à lui pendant mes vacances. Je me rappelle aussi sa gentille patte d’ours posée sur mon épaule quand j’ai appris qu’une de mes amies avait un cancer et que j’étais terrassée de tristesse. Et son regard tendre et inquiet quand je lui ai dit que « non non tout va bien » alors que j’avais des problèmes sentimentaux infinis. Pas dupe, Peter. Comme un vrai père. Lui me racontait les barbecues qu’il aime faire avec sa femme et ses enfants dans son jardin de Reinickendorf, un quartier du nord de Berlin. Il aimerait emmener sa femme à Paris.

Un jour, récemment, Peter m’a regardée avec fierté après la leçon, alors que je garais la voiture.

Bravo, tu es presque prête, a-t-il dit de son ton bourru.

Je vais bientôt passer mon permis. Peter sera dans la voiture, derrière moi. Croisez les doigts pour nous!

The following two tabs change content below.
manon

Derniers articles parmanon (voir tous)

19 réflexions sur “« Roooot! » Le permis de conduire à l’allemande…

  1. Houla, qui l’eut cru, un de mes amis ici (22 ans) est aussi fan de Derrick… quelle idée à son âge!
    Bon courage pour le permis, tu me rappelles que je dois m’y mettre aussi…

  2. Bon courage Manon! Ce blog me rappelle mon expérience du permis passé en septembre à Neukölln aussi, avec un gentil prof à l’accent tout aussi inimitable du Brandenburg. A son sens commun déconcertant lorsque nous parlions parfois de films, ou de politique. Et à ma surprise lorsqu’il m’a gratifiée d’une chaleureuse Umarmung quand j’ai finalement eu ce put*** de permis. Daumen gedrückt.

  3. Moi je commence vraiment à hésiter à le passer en france ( à cause du vocabulaire et tout le tralalala) déja parce que c’est moins cher apparemment ( et ça je le crois facilement) mais aussi au dire d’un Berlinois expatrié dans le Sud de la france, il sont un peu moins chiant sur la conduite et donne le permis plus facilement. Et puis apparement le voc c’est pas ce qui devrait m’arreter. Mais bonnn… qui vivra verra. J’ai droit de le passer en Allemagne en étant française ? ou il y a des papiers administratif à régler ?

    1. Bonjour Ophélie!

      Je ne suis pas sûre de comprendre : tu vis en France mais souhaites le passer à Berlin? Dans ce cas, il te faut une Anmeldung prouvant que tu vis à Berlin. Mais il faut aussi que tu t’attendes à passer quelques mois en Allemagne… Je ne sais pas si c’est plus facile qu’en France, mais c’est ce que la légende dit.
      En tous cas, si tu ne parles pas allemand, je te le déconseille. Si tu maîtrises, alors oui, why not. Les profs de conduite ne sont pas très doués en anglais… :)

  4. Ce billet me rappelle de bons souvenirs, passés sur les routes de Basse-Saxe en BMW avec l’incroyable Sandra, qui elle aussi me payait des cafés quand c’était trop dur de conduire. Bonne chance pour l’examen, viel Erfolg !

  5. Hello Manon ,

    Où se trouve ton auto école à Neukölln et quel est son nom ? ton article m’a motivé pour passer mon permis, endlich.

    Merci :)

      1. Et tu as payé combien en tout ton permis?
        Je vis aussi à Berlin et me débrouille bien dans la langue mais c’est le prix qui me freine, est-ce vraiment 2000 euros?
        Merci

  6. intéressant ton billet.
    Je viens de le rater 2 fois en France où le permis est toujours une grande souffrance surtout pour ceux qui ne peuvent faire de la conduite supervisée… (épreuve à l image de l´éducation et des examens à la Francaise.)
    Pourras tu nous raconter ton examen?
    Je compte le passer en Baviere.. apparemment les allemands ne semblent pas traumatisés par cet épreuve … et puis il n y a pas cette mentalité de fonctionnaire tout pouvoir..
    merci …
    et m…. si tu ne l as pas encore passé

  7. Très amusant ton message !
    je reparle assez bien allemand pour passer mon permis ici, et vais sans doute devoir aller qq temps en france pour le passer et j’aimerais bien au moins passer le code ici mais impossible de trouver où on peut passer son code en français (et le préparer en anglais..?)

    merci pour toute info !!

  8. Hello

    Est ce que ce serait possible de me donner le nom de l’école? Je suis sur Berlin aussi et j’aimerais tenter le permis et j’avoue que le code en français n’est pas du luxe

    Merci d’avance

      1. Bonsoir Manon,
        Comment c’est passé ton examen? As-tu eu le permis? Je commence juste les heures de conduite sur Düsseldorf et trouve ton post très intéressant.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *