Athènes, rock and fly away

Mariela, 25 ans, rockeuse athénienne.

Génération Berlin a rencontré la génération Athènes. Là où l’on fait la fête à tout péter, pour oublier que les salaires ont été divisés par deux en quelques mois. Là d’où les jeunes fuient à l’étranger, la mort dans l’âme, les poches trouées. Mariela et Antonis sont beaux, jeunes, talentueux et ils n’ont pas l’intention de se laisser abattre. Avant de quitter la Grèce pour tenter leur chance avec leur groupe de rock à Londres, ils m’ont guidée à travers les nuits mouvementées de la capitale hellène.

Athènes, Nouvel An 2012. Sur la place Syntagma, devant le Parlement, plus beaucoup de traces des émeutes qui ont embrasé la ville il y a quelques mois. Les evzones, fameux gardes-automates en jupette plissée, jouent à la relève en bons petits soldats devant des grappes de touristes enchantés. Les Grecs dévalent la rue Ermou, temple moderne du shopping, malgré la crise, malgré les salaires toujours plus bas.

Mariela (25 ans) est mon amie. Je l’ai rencontrée à Berlin en janvier 2011. A l’époque, la belle rockeuse pensait s’installer dans la capitale allemande, avant d’opter finalement pour Londres où elle se rendra avec Antonis (30 ans), son pianiste, en mars prochain. Devant ma perplexité face à ces hordes de consommateurs en dépit de la crise, Mariela m’explique que rien ne pourra faire obstacle à la traditionnelle générosité de ses compatriotes.

Car en Grèce, c’est pour le passage à la nouvelle année que l’on s’offre des cadeaux. Et rien n’empêchera les Hellènes de gâter leurs parents, leurs nièces, leurs femmes de ménage, non, rien… pas même l’Allemagne et ses exigences d’austérité européenne. En témoignent les malls gorgés de consommateurs hystériques et les longues files d’attente pour l’emballage des centaines de parfums, ours en peluches, palettes de maquillage et autres délicatesses pour le palais : nougats, amandes et pistaches recouvertes de sucre cristallisé et délicieux kourabiedes, les biscuits traditionnels de Noël.

Angela Merkel aimerait que nous vivions à la protestante, comme les Allemands, ironise Ourania, une amie journaliste athénienne d’une cinquantaine d’années. Que nous n’ayons plus de plaisir, que nous comptions tout ce que nous dépensons. Mais nous, les Grecs, nous ne voulons pas de cette avarice. On ne vit qu’une fois, souligne-t-elle en levant son verre de vin blanc, pour porter un toast à la beauté éphémère de l’existence.

Mariela et Antonis incarnent à eux seuls la magnifique hospitalité grecque. Pas un soir sans qu’ils ne me fassent découvrir une nouvelle adresse. Ici, les groupes de rock jouent désormais gratuitement pour leur public, raconte Mariela. Ils se rémunèrent sur les boissons vendues pendant le concert. Une méthode pas si bête, puisque les bars rock ne désemplissent pas et la qualité de la musique n’en pâtit pas le moins du monde.

Au fabuleux Six dogs, dans le centre, le groupe Puta Volcano surprend avec un son diablement grunge, mais surtout grâce à la présence électrisante de Luna, sa chanteuse aux cheveux roses, véritable bête de scène. Surprise : le groupe distribuait gratuitement son album, pressé sur CD avec une qualité d’enregistrement excellente, pendant le concert.

Au bar, il m’est impossible de payer une consommation. Mariela et Antonis enchaînent les tournées et se battent pour tendre des billets de banque au serveur. Hospitalité grecque, me disent-ils en riant. Même si Antonis a des dettes phénoménales à la banque. Même si Mariela économise patiemment depuis des mois pour réunir de quoi payer leur voyage à Londres.

Par un jour de ciel bleu, malgré la gueule de bois, nous décidons une excursion au Cap Sounion, où perche le magnifique temple de Poséidon, édifié au Ve siècle avant J.C. Pour la première fois depuis dix jours, un voile de tristesse recouvre les beaux yeux de Mariela. Au volant de sa voiture, elle m’explique sans pathos que son père a vu son salaire divisé par deux.

Lorsqu’il s’est rendu à la banque, on lui annoncé que 1500 euros venaient d’être déposés sur son compte. S’enquérant de l’autre moitié de son salaire, on lui fit savoir que c’était tout ce qu’il y aurait à présent. 1500 euros pour un ingénieur diplômé, bientôt à la retraite, ayant un prêt à rembourser et une famille à nourrir, dans un pays où les loyers sont presque aussi chers qu’en France?

Les deux jeunes rockeurs ont décidé de sacrifier leurs économies pour le voyage à Londres afin d’aider le père de Mariela. On travaillera plus, disent-ils. Mariela n’est pas seulement une chanteuse douée à la voix rauque et sensuelle. La demoiselle est bardée de diplômes. Traductrice grec-anglais, restauratrice-archéologue, et actrice, ayant appris son métier à la très prestigieuse École Nationale d’Art dramatique. Ici, tu n’as pas le choix, m’explique-t-elle. Tu as intérêt à savoir faire un maximum de choses pour pouvoir trouver du travail.

En rentrant de notre excursion, le soleil est toujours haut. Mariela s’emporte contre sa cousine avocate, dont le travail officieux consiste à dissimuler les revenus véritables de ses clients et dont le seul but est de « s’offrir un énorme diamant ». Antonis et Mariela sont un peu tristes. Ils ont peur de ce qui les attend à Londres. Ils sont prêts à travailler très dur, mais Antonis craint une possible xénophobie anglaise à l’égard des immigrés économiques Grecs. Là-bas, ils ne connaissent personne. Leur seul espoir, c’est de pouvoir faire publier leur musique chez ce label qui les a remarqués courant 2011.

Allez, la Grèce. Allez, Antonis, Mariela. Heureux ceux qui sont doux, car ils hériteront la terre. Heureux les solidaires, car ils ne crèveront pas tout seuls. Allez l’Allemagne. Arrête de serrer la ceinture européenne, tu ne l’emporteras pas dans ta tombe.

A écouter:

Mariela & Band – You Are

Et une très belle défense de la Grèce dans Le Monde, ici.

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