Déluge et cinéma à Berlin

Le réalisateur (à gauche) et le producteur (à droite) au bord du suicide pour cause de tournage bloqué, dans « L’état des choses » de Wim Wenders

Berlin l’été, ça a toujours été la ville la plus formidable d’Europe. Baignades (à poil) dans les lacs, barbecues dans les parcs, virées en bateau sur la Spree, les pieds dans l’eau et un cocktail à la main dans les bars au bord du canal… Mais pas cette année. Il fait 18 degrés. Le ciel est haut, mais uniformément gris. Les barbecues trempés font la gueule sur les balcons. Les donzelles ont ressorti leurs bottes de l’hiver dernier. Mais le pire… c’est que j’avais décidé de tourner un film qui se joue uniquement en extérieur.

A l’heure où je vous écris ce billet, chers lecteurs, je ne devrais même pas être devant mon ordinateur, mais en train de tourner mon prochain court-métrage dans les rues ensoleillées de Berlin. Tout était prêt. Des semaines de préparation pour cette histoire de jeu de piste entre un jeune homme d’affaires qui poursuit un pickpocket à travers les rues de Berlin.

Mes caméramen et moi, nous avions imaginé la foule se pressant au Mauerpark (grand marché aux puces devenu très branché le dimanche), lunettes de soleil et chapeau de paille en pagaille, Américains en goguette s’exclamant « oh my god what a lovely little jacket! » devant des uniformes de la police politique d’Allemagne de l’Est… nous avions imaginé la foule, mi-nue et rougie par les rayons du soleil, extatique après des mois d’hiver en noir et blanc, étalé tout le long des bords de la Spree*… et, au beau milieu de cette foule qui ne devait pas se douter que nous tournions un film, nos deux acteurs.

Maintenant, figurez-vous notre pickpocket, en train d’essayer de tirer le portefeuille d’une touriste anglaise, enveloppée dans un poncho « I love Berlin ». Elle est seule sur une place gigantesque, où le sol est devenu une patinoire estivale, un plan de la ville trempé à la main. Figurez-vous juste ça, et vous aurez compris que j’ai un petit problème de réalisme avec mon film.

Il y en a eu, des films faits sur l’impossibilité de faire un film. Je me souviens particulièrement de L’état des choses du réalisateur Wim Wenders. C’est d’ailleurs un film allemand, ça ne s’invente pas. Dans L’état des choses, toute l’équipe de tournage est bloquée par le manque d’argent. On y voit les acteurs, la maquilleuse, le réalisateur en train de s’ennuyer ferme au Portugal, errant dans les chambres d’hôtel.

Comme par hasard, l’autre film sur ce thème qui m’ait marqué est aussi allemand : Prenez garde à la sainte putain de Rainer Werner Fassbinder. Dans celui-ci, l’équipe finit carrément par s’étriper à force de glander au bar de l’hôtel.

J’ai pensé à tout ça hier, quand le déluge biblique qui s’est abattu sur Berlin m’a clouée avec mon équipe dans mon appartement. Impossible de tourner, vraiment impossible. L’espace d’un instant, je me suis dit que je pourrais faire comme Fassbinder ou Wenders, ben tiens, pourquoi pas. Filmer l’ennui du tournage repoussé aux calendes grecques. Je regardais mon équipe.

La responsable du catering** était au bord des larmes devant ses quarante poivrons farcis à la grecque, préparés avec tant d’amour pour les deux acteurs et les quinze figurants de la journée de tournage. Ma productrice surfait sur Facebook avec l’œil vitreux d’un husky qui n’a pas de traîneau à tirer. Mon caméraman consultait simultanément huit pages Internet de prévisions météo. L’acteur qui jouait le pickpocket sautillait sur place.

Ça ne faisait pas grand-chose à filmer. Je me suis assise devant la fenêtre, une clope à la main. J’ai regardé le ciel se moquer de moi. Puis, le soir, on s’est envoyés ensemble une bouteille de vodka pour se remotiver. Ça a marché, on était plein d’allant soudain, du genre ouais on s’en fout, dimanche il fera beau, allez on repousse et ça va aller.

Mais aujourd’hui, je suis de nouveau assise devant ma fenêtre avec une clope et je discute avec le ciel berlinois, qui continue de verser ses abondantes larmes de crocodile.

– Dis-donc vieux, tu m’en a fait des sales blagues cette année. Un hiver glacial, pas de soleil jusqu’en mars, et un printemps pourri. Puis un été apocalyptique.

– Je te mets à l’épreuve. Être Berlinois, ça se mérite. Le Berlinois est une tortue. Carapace résistante à toute épreuve et qualité waterproof maximale. L’intempérie ne lui est rien.

– Ouais. Tu sais quoi, si tu continues, je vais rentrer à Paris pour de bon. J’en ai marre de toi.

– Vas-y.

– Non, en fait j’ai pas tellement envie. Je sais pas. Je vais voir.

– Bon, tu vois, tu sais pas ce que tu veux.

Le ciel berlinois est berlinois, donc bourru. En fait, il est sympa, quand ça lui chante. Comme les propriétaires de cafés et les vendeurs de Currywurst***. J’attends. Comme tous les Berlinois, je sais qu’il est capable d’avoir envie de se lever du bon pied demain.

*Spree : fleuve qui traverse la ville de Berlin

**catering : en gros, c’est la cantine sur un tournage

***Currywurst : délicate spécialité berlinoise de saucisses industrielles découpées en tranches, recouvertes de ketchup saupoudré de curry, servies dans un plat en carton et accompagnées le plus souvent de frites grasses. J’y reviendrai.

The following two tabs change content below.
manon

Derniers articles parmanon (voir tous)

9 réflexions sur “Déluge et cinéma à Berlin

  1. Maintenant, figurez-vous notre pickpocket, en train d’essayer de tirer le portefeuille d’une touriste anglaise, enveloppée dans un poncho « I love Berlin ». J’imagine plutôt qu’il se trouve à Ouagadougou. Si la police n’intervient pas vite, il est cadavre.

  2. Ah bah ça, c’est sûr qu’il est vraiment tout pourri notre été cette année! Moi ça me gêne pour mes activités sportives. Et j’ai eu un rhume comme normalement en octobre-novembre… mais si c’est vraiment à cause de toi qu’on a droit à ce temps, je te propose de rentrer illico à Paris et de nous laisser vivre l’été berlinois comme on l’aime!!!!

    1. Bien sûr, il manquait un petit smiley à mon commentaire ci-dessus, j’espère que tout le monde s’en est aperçu ! Je le mets ici pour dissiper tout malentendu:

      :-)

      Ouf!

  3. Temps automnal ici aussi mais en version très lourde… j’apprécie moyennement… mais bon, on s’adapte: photo en intérieur, séjour en chambre noire et boulot à la maison sans regrets de ne pouvoir aller profiter du soleil comme les autres (et puis ce n’est pas la première fois que ça arrive et c’est le genre de temps propice aux souvenirs – 3 ans à Bruxelles, ça marque ;) ).

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *