Le tueur du quartier rôde à Berlin

Bonnet en laine même en été, énorme casque audio, chai latte to-go, MacBook sur l’épaule, Iphone et baskets importées des US : il est trop cool, le Kiezkiller berlinois – le « tueur de quartier », en français. Ce nouveau type humain est réputé pour briser les vies de quartier tranquilles, résidentielles et populaires en introduisant le capitalisme bobo dans la ville. Faut-il le lyncher?

Oui et non. Car lyncher le Kiezkiller, c’est se lyncher un peu soi-même. Le Kiezkiller s’est glissé partout à Berlin et, comme le souligne cette affiche, tu es peut-être, toi aussi, un tueur de quartier sans même t’en rendre compte (« Bist du auch ein Kiezkiller? » « Es-tu aussi un tueur de quartier? »).

Le phénomène est très flagrant à Neukölln. Neukölln, c’est un quartier relativement excentré de Berlin, paumé sur le Ring (l’équivalent du périph parisien). Il y a encore deux ans, habiter à Neukölln, c’était faire son trou dans celui du cul du monde. Aujourd’hui, c’est hype. Pourquoi?

Dans ce quartier populaire peuplé de vieux Berlinois réputés pour leur style hérisson – me fais pas chier, laisse-moi boire ma bière – et d’immigrés Turcs, qui subissent de la part des premiers un racisme désagréable, une colonie de jeunes artistes et d’étudiants a commencé à faire son nid. Les loyers de Neukölln, incroyablement abordables pour une capitale européenne (environ 500 euros pour un 100 mètres carrés) ont attiré de nombreux jeunes amateurs de bohème des quatre coins de l’Europe et des États-Unis. Des peintres et des sculpteurs de 25 ans ont trouvé, dans des ateliers à 150 euros par mois, l’espace et la tranquillité qui leur faisaient défaut ailleurs.

Et voilà que les étudiants grandissent et se mettent à ouvrir des bars pour leurs petits camarades. Dans la Wesertrasse, encore artère morte de Neukölln fin 2008, des repaires branchés ont poussé comme des champignons pendant l’été 2009. Le Tier, le Ä, le Ratzepuntz, Feast et j’en passe, régalent les amoureux de techno, de concerts rock, de bière et de vin bios, et surtout de jeunes femmes et jeunes gens hyperlookés à coup de fripes sexy (cf. mes copines de fringues vintage à Neukölln dans cet article.)

Dans la Weserstrasse, les jeunes branchés du « Ä » regardent les projections sur le mur du « Tier », en face.

Évidemment, le visage de Neukölln en est changé. Les artistes et les étudiants arrivés au tout début de la boboïsation se plaignent de voir arriver leurs clones dans leurs pénates. Ces branchés en terrasses, ces nouveaux Kiezkiller, ils énervent, avec leur latte macchiato, leurs gros écouteurs d’Ipod blancs de chez Bose et leur MacBook arborant des autocollants qui proclament la révolution.

Ça énerve, mais c’est cela, le destin d’un quartier. Rien ne sert, à mon avis, de vouloir conserver dans du chloroforme des modes de vie pour la simple raison qu’ils ont « été » un jour ainsi. Que je sache, les vieux habitants de Neukölln et les communautés turques ne sont pas menacées comme une espèce animale en voie d’extinction par les « Kiezkiller ».

Non. Les vrais fautifs, ce sont toujours les mêmes. Ceux qui, profitant du look plus agréable de Neukölln, rachètent à tour de bras des immeubles, les rénovent (hideusement) à grand coup de peinture jaune soleil et louent les appartements à des prix largement supérieurs à ceux de 2008. L’aseptisation est toujours le fruit de la spéculation. Les bobos n’en sont que les consommateurs.

Ne lynchons pas le Kiezkiller. Apprenons-lui à refuser de payer son loyer trop cher et à manger des saucisses ou des börek avec ses voisins.

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manon

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18 réflexions sur “Le tueur du quartier rôde à Berlin

  1. Héhé, c’en est vraiment à ce point à Neukölln ? En effet je fréquentais pas mal le quartier il y a 2 ans et c’était encore l’aventure ! Bon je suis devenu partiellement un « Kiezkiller » (mais je réserve encore le bonnet à l’hiver et les lunettes de soleil aux journées ensoleillées !). Non en fait à revérifier la checklist ci-dessus je n’ai que la paire de chaussures spécialement ramenées des US (mais « made in China »). Ni iPhone, ni McBook, ni « latte »… en fait chez nous à Friedrichshain il y a beaucoup moins de conformisme !

    Ça va la recherche de boulot ? Bon courage en tout cas.

  2. Au fait j’approuve ton analyse. Nous contribuons tous individuellement à la transformation du quartier où nous habitons, d’une manière ou d’une autre. Ne serait-ce qu’en vieillissant, nous « vieillissons » notre quartier, CQFD ! Là où je désespère c’est lorsqu’il y a des transformations radicales qui n’ont rien à voir avec les gens mais plutôt avec les intérêts économiques : fermetures de bars, de boîtes, de commerces, de salles d’expos, ouvertures d’hôtels « haut de gamme » à la mords-moi l’noeud… non, non et non !!!

    1. Oui, je suis d’accord avec toi Jean-Michel, ce sont les intérêts économiques qui dépouillent souvent les quartiers de leur vie. Il n’y a qu’à voir la tronche que Mitte se paie depuis sept ou six ans… horrible.

  3. ha ca fait peur!!! chez nous à ouaga il y avait l’année dernière, un coupeur de tète. et il coupait les tète des innocents avec la hache. mais il a été arrèté grace à Dieu et aux autorités. depuis lors c’est calme par ici

  4. Florian, c’est bien la question que je me pose. mdr!
    Manon, j’avoue que je n’ai aucun élément ici auquel je pourrais comparer tes « KiezKillers ». Peut-être parce que je ne comprends pas…

  5. Bonjour Marion, ne penses-tu pas que cette affiche du Kiezkiller est de l’auto-dérision ? Je me disais que vu le « style » du graphisme j’arrive tout à fait à imaginer que la personne qui l’a réalisée ressemble tout à fait à son personnage, non ?

  6. Analyse très intéressante, mais une précision toutefois: La Weserstrasse était déjà bien animée et peuplée de bars sympas avant l’été 2009. Du temps où je vivais dans le quartier, en 2008, le centre de gravité de ce Kreuzberg bis se situait entre la Reuterstrasse et la Pannierstrasse, d’où le concept d’ailleurs du Reuterkiez. On était très loin d’une « artère morte », mais plus d’une rue en vue.

    Le Ä existe déjà depuis 2007 et il y avait aussi d’autres bars du même genre dans les environs de la Fuldastrasse. Mine de rien, ça fait déjà donc 3/4 ans que la rue et le quartier a changé.

    Pour y être retourné il y a quelques temps, la Gentrifizierung s’est clairement accélérée dans ce coin, ça se voit à la population du quartier (il suffit d’aller plus au sud de la Sonnenallee ou dans la Hermannstrasse pour retrouver son bon vieux Neukölln), et pire encore le prix des Döner flambe!

  7. Ce qu’on ne dit jamais à propos de la gentrification – j’habite moi-même à Neukölln, plutôt dans la partie sud où tu trouves plus de Döners que de bars- c’est que ces artistes ou étudiants viennent dans ces quartiers pas seulement parce que les loyers ne sont pas chers, mais aussi parce qu’ils sont (et je parle pour moi) habitués à vivre avec des communautés de toutes horizons -je viens de paris- et qu’aller m’enfermer dans des ghettos de riches, avec poussettes ou « le-tout-bio » à Prenzlaueurberg, ça ne me fait pas rêver. C’est un quartier qui échappe aussi à la consommation à outrance, et c’est aussi pour cela que c’est agréable d’y vivre.

    1. Bonjour Arnaud, c’est aussi dans cette partie de Neukölln que je vis, et pour les mêmes raisons que toi. Cela dit, le quartier n’échappera plus longtemps à la gentrification; sur ma petite place tranquille et populaire, je vois maintenant des tripotées de hipsters-latte macchiato… cf cet article que j’ai écrit un an après celui-ci

  8. Vous croyez pas qu’on en fait un peu trop sur Neukölln ? Moi j’y habite et je n’ai jamais ressenti la moindre menace ou quoi que ce soit approchant, à part ce grafiti sous le Ä, bien sûr. Mais les mioches antifa sont des mioches et je n’arrive pas à les prendre au sérieux. Y’a-t-il vraiment eu des gens frappés comme j’ai pu l’entendre ? Ca ressemble à de la légende urbaine…

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